11 octobre 2004

L’épreuve et Les Sincères de Marivaux

Mise en scène Béatrice Agenin
Au Théatre 14


Les comédiens qui avaient joué Les Sincères en 1739 créèrent l’Epreuve en novembre 1740. Béatrice Agenin enchaîne les deux, respectant la chronologie.
La première pièce troubla les contemporains qui dénoncèrent un «ingénieux dialogue», voyez la grande scène où deux amoureux vantent leurs sincérités -entendez lucidités- respectives. Au départ Frontin, valet d’Ergaste, et Lisette, suivante de la Marquise dressent des portraits peu flatteurs de leurs maîtres, mettant l’accent sur leurs incompatibilités, et tombent d’accord pour faire en sorte qu’ils se brouillent. Au passage Lisette, en aparté, dit de Frontin : «Ce garçon-là ne m’aime point ; je puis me fier à lui». Le ton est donné ; si le désir mutuel de s’attribuer des qualités inégalées est vécu par un homme et une femme comme prélude à l’amour ou son synonyme, celui-ci n’est qu’un aveuglement réciproque, confrontations d’ego.
Dans l’Epreuve Lucidor vient d’acquérir une propriété dont Madame Argante est la régisseuse. Il est follement amoureux d’Angélique, sa fille. Un riche fermier local est émoustillé par la jeune personne. Lucidor charge son valet Frontin de la courtiser, et de la pousser dans ses retranchements pour s’assurer que lui seul est aimé d'elle. Est-il conscient qu’il va la faire souffrir ?
Béatrice Agenin a adopté le mode de la bonne humeur et un rythme proche de celui des comédies de Molière ou du théâtre de boulevard (voyez la scène des Sincères où la Marquise subit les débuts d’assauts de son admirateur). L’espace d’un épisode muet, elle est cette même Marquise éperdue qui joue et danse la femme déboussolée venant de comprendre qu’elle avait idéalisé son amoureux. Les comédiens délicieusement distribués échangent leurs rôles, d’une pièce l’autre, et se font entendre comme cela tend à devenir rare sur une scène. La scénographie comporte un décor d’arches de pierre, avec pour toile de fond le ciel et de légers nuages. Des paravents amovibles créeront l’intimité d’un boudoir. Le charme opère.