24 novembre 2004

Vingt-Sept remorques pleines de coton de Tennessee Williams

mise en scène : Véronique Widock
avec Joanna Craciunescu : Flora et Olivier Comte : Jake Meighan et Silvia Viccaro.
Est-il vraiment innocent le choix de cette pièce atypique de l’auteur, laquelle au départ était une nouvelle, puis qui, combinée avec une autre : Le Long Séjour interrompu (ou Le dîner qui laisse à désirer), sera à l’origine du film Baby Doll, aussitôt mis à l’index par le Cardinal Spellman, chef de la communauté catholique des Etats-Unis. Williams y tenait particulièrement puisqu’en 1978 le film redevint une pièce : La Queue du Tigre. Les avatars du personnage central féminin témoignent de cet attachement. Créature pulpeuse aux capacités intellectuelles limitées, Flora est mariée à Jake Meighan, la soixantaine, égraineur de coton dans le Mississipi. L’incendie «providentiel» d’une machine appartenant au Syndicat des Producteurs de la plantation de coton voisine permettra à Jake de récupérer un travail que son gérant Silva Vicarro ne peut plus assurer. Mais Jake, le véritable incendiaire, a passé un contrat tacite avec Viccaro, celui-ci ne le dénoncera pas s’il peut user et abuser des charmes de Mrs Meighan, quand son mari est au travail.
Le tout avec pour toile de fond l’Amérique du Président Roosevelt dont on entend un extrait du discours évoquant l’attaque de Pearl Harbour. Ce même Roosevelt avait décrété une politique de «bon voisinage» masquant un impérialisme total. La domination et la manipulation sont au cœur de la pièce. Jake, être fruste et violent, maltraite sa femme, sous prétexte qu’habituée à ses exigences, ou consentante, elle y trouve son plaisir, Vicarro fera de même, plus habilement mais plus sadiquement encore.
Pas de vrai dénouement, le petit arrangement est destiné à durer. Une machine agricole, un voile blanc, une cage et un siège à bascule en métal constituent la scénographie de ce spectacle au rythme haletant, sur fonds de crépitement de flammes, de sifflements de machines, et de musiques rock.
La mise en scène rend possible le dédoublement du comédien tour à tour fermier et gérant. Olivier Comte est Jake, démarche animale, voix éraillée, il beugle, tout aussi abject que son alter ego, Silva, macho à la grâce de serpent et à la voix enjôleuse. Ioana Craciunescu, vénuste, ardente, femme enfant ou popote, minaudante, ou encore victime à la peau marbrée de coups, aux yeux écarquillées, secouée de rires hystériques, a une vitalité et un métier inouïs. Son interprétation est fidèle aux indications de Tennessee Williams, ses qualités sont celles de ses actrices de prédilection. On se dit qu’il l’aurait beaucoup aimée.