30 septembre 2004

Le Mystère de la Charité de Jeanne d’Arc de Charles Péguy

Adaptation et mise en scène de Jean-Paul Lucet
Avec Françoise Seigner, Delphine Haber, Pascale Chemin
Au Théâtre 14 Jean-Marie Serreau

S’ il faut avoir en mémoire la forme théâtrale donnée aux thèmes chrétiens du Moyen-Age, il n’y a rien de mystérieux dans la démarche de Péguy. Quant à la charité, mot connoté, c’est plutôt de bonté et de générosité qu’il faut parler à propos du spectacle. Dans un décor stylisé à l’extrême : quatre troncs coupés, trois chaises, sur un fond bleu et lumineux, Jeannette clame son amour pour Jésus et sa Mère et met en question sa vocation. Sa camarade Hauviette évoque joyeusement leur enfance, puis se joint à elle pour se confier à la nonne : Madame Gervaise. Conseillère bienveillante, à la recherche elle-même de la sagesse, elle pose ou se pose toutes sortes de questions et leur donne des réponses parfois paradoxales, toujours savoureuses. Son leitmotiv est : «Maudite soit-elle, la guerre».
Le découpage, par ailleurs excellent, de la pièce lui fait la part belle, mais on ne se lasse pas de l’écouter. A côté de Hauviette : Pascale Chemin mutine et acidulée, face à Jeannette : Delphine Haber telle une flamme, Françoise Seigner dans le rôle redoutable de Madame Gervaise est prodigieuse, alliant naturel, bon sens, bonhomie, autorité, humour, tendresse.

21 septembre 2004

Le Dit de la chute - Tombeau de Jack Kerouac

au Théâtre Molière, Maison de la Poésie
Une cave, au centre un podium, deux musiciens à la cour, au jardin une chaise et un magnéto des années… Le tout à peine éclairé. Enzo Cormann y devient le compagnon de quête de Kerouac, fondateur et icône de la Beat Generation, dont on n’a souvent lu que son «road»-roman : Sur La Route. C’était aussi, c’était probablement surtout un poète qui naviguait entre errances, dépendances, désirs d’ailleurs, mers, frontières à abolir, sagesses supposées exotiques et autres remèdes pour l’âme, le tout assorti de grandes, d’immenses soifs, métaphysiques ou pas.
Cormann prend Kerouac à bras le corps pour faire corps avec lui. Il le met en orbite. Son Dit de la chute a des formulations jubilatoires et des fulgurances : l’alcool roi, ce meurtrier de Jack y devient «le doux poignard liquide». «Ma vie est une catastrophe», «Mais n’ai-je pas tout raté ?». Jack-Enzo alias Enzo-Jack est l’écorché vif qui constate : «La route ne mène nulle part» et enchaîne : «Quand tu seras en haut de la montagne, continue à monter». Maximes chinoises pour trajectoire en dents de scie. Cormann-l’auteur est ce comédien puissant, mobile, à la voix chaleureuse, charnel, proche, qui chante le vrai jazz, celui que jouent ses camarades-complices Machado et Padovani. Jazz mélodieux, lyrique, qui raconte, avec des méandres tendres et des phases de rêve.
«A vous maintenant, je vous écoute» : au terme du périple Cormann fait face à un public K.O. mais comblé.

02 septembre 2004

La tarte à la crème pièce montée d’Alain Astruc

La tarte à la crème pièce montée d’Alain Astruc
Mise en scène : Jaques Dutoit, avec Cécile Duval, Bruno Jouhet
à La Guillotine, Montreuil


Elle finit comme elle avait commencé : «Ca va ?» ou «Savate ?» lance le premier protagoniste. C’est parti, la pièce est plus que comestible, gouleyante, et encore philosophico-métaphysico-quelquechose, avec toutes sortes d’alibis.
Soit le maître d’hôtel stylé d’un restaurant classieux : Bruno Jouhet. En face de lui dansotte un clown inspiré : Cécile Duval folâtre, acidulée dans le rôle du bouffon, ce fou qui dit la vérité ou leurs vérités aux puissants avérés ou usurpateurs.
Si on ne le laisse pas dire ce qu’il veut, il promet qu’il s’en ira. Voilà pour le supense.
Au détour d’une histoire de camarades qui se retrouvent des années après, et s’agacent comme d’anciens presque-sales gosses Alain Astruc nous livre ses considérations fulgurantes et désopilantes sur la vie, ce qu’elle est : «La vie, elle n’a pas besoin de nous», ce qu’elle devrait être, mais aussi et pêle-mêle : le pouvoir, la violence, l’honneur, la mort, la voie (la voix ?) dont on finit par se douter où elle mène, l’amour dans lequel nous devrions baigner pour aller plus loin que loin. Une des conclusions étant qu’il est nécessaire et urgent de s’amuser. Le clown finit par faire endosser son costume et ses attributs au loufiat, pour redevenir une comédienne lumineuse, touchante. Son partenaire est parfait de bout en bout dans un personnage de faire-valoir, donneur de leçons au départ, qui se transforme en un compère hilare, prêt à faire des prosélytes.
La mise en scène et la scénographie sont dépouillées, les lumières évidentes, tout a été réduit au minimum par Jaques Dutoit pour que la parole fasse mouche. Pari gagné. Aux saluts il rejoint sur le plateau Cécile et Bruno et les spectateurs en une farandole. Les comédies de Shakespeare finissent par une danse ou un banquet, célébrant l’ordre universel restauré. Il en va de même pour celui, cabossé, d’Astruc. Théâtre sans chichis, roboratif.
Repris à Nanterre au Festival Astruc printemps 2005