20 octobre 2004

Les Bonimenteurs

Jean-Marc Michelangeli et Didier Landucci
Au Théatre de Dix Heures

Dans le hall on vous demande d’écrire sur un post-it une bribe de phrase, point de départ d’improvisation pour les deux compères. Plus qu’astucieux, ils ont en réserve des sketches impeccablement écrits, rôdés qu’ils y grefferont et tricoteront avec vos suggestions. Vous n’y verrez que du feu, s’il n’était l’étincelle dans leurs yeux quand ils se déclenchent au quart de tour. La scène est un ring sans cordes, avec des chaises et des serviettes. On s’épongerait entre les rounds. Airs italiens roucoulants des années soixante-dix , c’est parti pour une demi-douzaine d’épisodes. Ca ne s’arrêtera que quand la scène et la salle seront K.O. De bonheur.
Jean-Marc Michelangeli s’est inventé un personnage de bon garçon, mais un brin grande gueule, genre Monsieur Loyal, qui se la joue. Ca ne se passera pas plus bas que la ceinture, prévient-il, ça volera plutôt au-dessus des têtes, là où ça élucubre. Ca le fera, au trot enlevé, comme dans la glorieuse commedia dell’arte, dont l’impro est la petite fille.
Didier Landucci, acolyte hurluberlu et gaffeur bredouille mais s’écrase quand le grand a parlé. Hourrah ! voilà que le rapport s’inverse. Suspense et délectation.
Jongleries verbales façon exercices de style, l’amour du langage et des vraies situations de théâtre, aucune des trivialités d’un certain café-théâtre. Un binôme bondissant qui mouille la chemise pour nous offrir ce spectacle fignolé au goût de fou-rires et de Dom Pérignon.

11 octobre 2004

L’épreuve et Les Sincères de Marivaux

Mise en scène Béatrice Agenin
Au Théatre 14


Les comédiens qui avaient joué Les Sincères en 1739 créèrent l’Epreuve en novembre 1740. Béatrice Agenin enchaîne les deux, respectant la chronologie.
La première pièce troubla les contemporains qui dénoncèrent un «ingénieux dialogue», voyez la grande scène où deux amoureux vantent leurs sincérités -entendez lucidités- respectives. Au départ Frontin, valet d’Ergaste, et Lisette, suivante de la Marquise dressent des portraits peu flatteurs de leurs maîtres, mettant l’accent sur leurs incompatibilités, et tombent d’accord pour faire en sorte qu’ils se brouillent. Au passage Lisette, en aparté, dit de Frontin : «Ce garçon-là ne m’aime point ; je puis me fier à lui». Le ton est donné ; si le désir mutuel de s’attribuer des qualités inégalées est vécu par un homme et une femme comme prélude à l’amour ou son synonyme, celui-ci n’est qu’un aveuglement réciproque, confrontations d’ego.
Dans l’Epreuve Lucidor vient d’acquérir une propriété dont Madame Argante est la régisseuse. Il est follement amoureux d’Angélique, sa fille. Un riche fermier local est émoustillé par la jeune personne. Lucidor charge son valet Frontin de la courtiser, et de la pousser dans ses retranchements pour s’assurer que lui seul est aimé d'elle. Est-il conscient qu’il va la faire souffrir ?
Béatrice Agenin a adopté le mode de la bonne humeur et un rythme proche de celui des comédies de Molière ou du théâtre de boulevard (voyez la scène des Sincères où la Marquise subit les débuts d’assauts de son admirateur). L’espace d’un épisode muet, elle est cette même Marquise éperdue qui joue et danse la femme déboussolée venant de comprendre qu’elle avait idéalisé son amoureux. Les comédiens délicieusement distribués échangent leurs rôles, d’une pièce l’autre, et se font entendre comme cela tend à devenir rare sur une scène. La scénographie comporte un décor d’arches de pierre, avec pour toile de fond le ciel et de légers nuages. Des paravents amovibles créeront l’intimité d’un boudoir. Le charme opère.

05 octobre 2004

Verlaine : "Vivre Autrement"

par le Théâtre de l’Impossible
avec Corine Thézier, Robert Bensimon, Nicolas Dessama,
percussions et jeu : Vincent Thivet à la kora (harpe africaine)
Madame de Sévigné, La Fontaine, Voltaire, et tellement d’autres, le Théâtre de l’Impossible s’est donné pour vocation de nous aider à les rencontrer comme on le ferait d’amis ou de maîtres avec lesquels on aurait pris ses distances un temps, on ne sait plus pourquoi.
Cet automne de retrouvailles est dédié à Verlaine dont Valéry écrit : «Son œuvre ne vise pas à définir un autre monde plus pur et plus incorruptible que le nôtre et comme complet en lui-même, mais elle admet dans la poésie toute la variété de l’âme telle qu’elle.» Et aussi : «Sa poésie est bien loin d’être naïve, étant impossible à un vrai poète d’être naïf
Voilà balayées certaines idées reçues dont Robert Bensimon nous fait un paquet cadeau quand il dit les premiers vers de poèmes encensés, ressassés, voire obligés, qui ont fait venir sous la plume d’un littérateur ce blasphème : «Fadeur de Verlaine».
Les textes liant les poèmes privilégiés ici coulent si naturellement qu’on ne sait plus qui chemine à nos côtés. Robert nous redit Paul ou bien est ce le contraire, ou bien le devient-il un temps .
Vivre Autrement c’est simplement vivre, contre et avec les effrois, les dangers, les dérisions, les fascinations, au plus près de l’amour et de la grâce, mais d’abord vivre charnellement, honnêtement, à l’inverse de ceux qui ne veulent ou ne peuvent que survivre.
Corine Thézier, muse souriante, tendre mais vigilante et Robert Bensimon recueilli ou lyrique nous communiquent leur émotion et leur ferveur. Nicolas Dessama inspiré ou véhément, fait écho à une certaine folie du poète, la musique qu’il nous propose est éclatante ou frémissante.A l’inverse de montages poétiques à visées culturelles, prétentiards ou empesés, c’est un spectacle… autrement,

02 octobre 2004

La Faute à qui ?

Récital à deux voix de et par Valérie Rouzeau et André Velter
avec Philippe Leygnac : Piano, accordina, trompette, accordéon et Percussions
Au Théâtre Molière, Maison de la Poésie

Elle chemine, il explore. Elle avance, lui contourne. Elle est attente, sur la pointe des pieds. Il aborde des continents et nous les propose. Elle prend du champ avec l’univers et aussi son univers à elle. Lui est à l’écoute du chant qui habite et nourrit l’homme.
Feu, flamme, chaleur, lequel des deux est-il plus eau, plus air, plus terre
«…terres !»
Leurs silences , leurs frémissements qui se font écho les racontent.
Elle confesse, entonne : «je». Il dit : «tu», «ils», «elles» et nomme, invente , ressuscite ceux qui comptent pour lui. Elle, lumineuse, est en semi-comptines.
Lui traverse les fleuves, va vers des confins.
Le musicien les précède, les suit, les attend. Habile, il pilote ses instruments en double commande, d’une main l’un, de l’autre main l’autre. Il vogue, vole, atteint ses propres épiphanies. Côte à côte, fraternels, ils sont «SUR LA ROUTE». Leur chemin a une destination aléatoire, insensée mais qu’ils courtisent : André Velter en ses détours inspirés, Valérie Rouzeau en sa marche obstinée, souriante, et Philippe Leygnac au fil de ses univers tout en tendresses et flamboiements.