27 novembre 2004

Les Muses Orphelines de Michel-Marc Bouchard

Mise en scène Didier Brengarth
avec Emmanuelle Bougerol, Stéphanie Colonna, Magaly Godenaire, David Macquart
Théatre Tristan Bernard
Le sujet est poignant : que va-il se passer lorsqu’une mère, veuve, avec à sa charge un fils et trois filles, dont la petite dernière n’a que sept ans, les quitte pour filer le parfait amour avec un fringant étranger ? Ce départ est vécu comme un reniement par la fratrie, dont les membres vont tenter de se construire, chacun de son côté, avec plus ou moins de bonheur. Certains chercheront à ressembler à la déserteuse, ou encore à faire mieux qu’elle, au prix de risques évidents. La maison de famille où ils se retrouvent ce soir a un confort rudimentaire, matérialisé sur scène par un espace central ouvert, mi-salle commune, mi-cuisine et un étage avec des chambres, accessible par une échelle-symbole. Deux des filles y sont restées, (ont-elles vraiment eu le choix ?) au sein de la communauté d’une petite ville canadienne imprégnée de religiosité étouffante. Comment vont s’y passer les retrouvailles, évoqueront-ils leurs souvenirs communs mais aussi leurs failles, leurs échecs. D’où leur viendra l’espoir ? Leur français québécois dru nous vaut des échanges avec rosseries gouleyantes , il sert de défouloir. La tonicité de la pièce naît des dialogues entre des personnages différents, typés, un peu paumés, mais si attachants. Les comédiens ont empoigné leurs rôles avec une joie et un humour évidents, l’émotion est là. Cette pièce emblématique du théâtre canadien devenue mythique est particulièrement goûteuse.

Léonce et Léna de Georg Büchner

Mise en scène Gilles Bouillon
Dramaturgie : Bernard Pico
Avec Catherine Benhamou,Sarah Capony, Judith Siboni, Pierre Baillot, Quention Baillot, Xavier Guittet, Loïc Houdre, Victor de Oliveira.
Théâtre Artistic Athevains
Ce romantique atypique nous avait a été révélé par Brecht, puis par Artaud près de cent ans après sa mort. Gilles Bouillon est un inconditionnel de l’auteur dont il a monté avec ferveur la pièce maîtresse Woyzeck. Il nous replonge dans l’univers onirique de Büchner où le dérisoire et le politiquement incorrect côtoient la poésie naturelle des choses de la vie, mais aussi les coïncidences ou les incompréhensions qui déconcertent. Un jeune prince doit épouser une jeune princesse, le mariage est impatiemment attendu par le roi-père jovial mais un peu gâteux, pressé de passer la main. Après des péripéties-prétextes, chacun des jeunes gens nous ayant fait part de ses doutes assortis de réflexions désabusées ou farfelues, les consentements ne seront échangés qu’à la dernière scène.
La pièce consiste en cette parenthèse que Bouillon, le dramaturge, la scénographe et l’équipe ont peuplée d’images d’un esthétisme rare, de décors évocateurs, astucieux, quasi-magiques. Le tout agrémenté de masques, de pantins, d’accessoires cocasses avec arrêt sur images ou portraits de groupes. Le jeu, la gestuelle, la légèreté et la sûreté des comédiens font du spectacle un évènement superbe et délicieux qui renoue avec le théâtre, le vrai, à la fois ambitieux et généreux.

24 novembre 2004

Vingt-Sept remorques pleines de coton de Tennessee Williams

mise en scène : Véronique Widock
avec Joanna Craciunescu : Flora et Olivier Comte : Jake Meighan et Silvia Viccaro.
Est-il vraiment innocent le choix de cette pièce atypique de l’auteur, laquelle au départ était une nouvelle, puis qui, combinée avec une autre : Le Long Séjour interrompu (ou Le dîner qui laisse à désirer), sera à l’origine du film Baby Doll, aussitôt mis à l’index par le Cardinal Spellman, chef de la communauté catholique des Etats-Unis. Williams y tenait particulièrement puisqu’en 1978 le film redevint une pièce : La Queue du Tigre. Les avatars du personnage central féminin témoignent de cet attachement. Créature pulpeuse aux capacités intellectuelles limitées, Flora est mariée à Jake Meighan, la soixantaine, égraineur de coton dans le Mississipi. L’incendie «providentiel» d’une machine appartenant au Syndicat des Producteurs de la plantation de coton voisine permettra à Jake de récupérer un travail que son gérant Silva Vicarro ne peut plus assurer. Mais Jake, le véritable incendiaire, a passé un contrat tacite avec Viccaro, celui-ci ne le dénoncera pas s’il peut user et abuser des charmes de Mrs Meighan, quand son mari est au travail.
Le tout avec pour toile de fond l’Amérique du Président Roosevelt dont on entend un extrait du discours évoquant l’attaque de Pearl Harbour. Ce même Roosevelt avait décrété une politique de «bon voisinage» masquant un impérialisme total. La domination et la manipulation sont au cœur de la pièce. Jake, être fruste et violent, maltraite sa femme, sous prétexte qu’habituée à ses exigences, ou consentante, elle y trouve son plaisir, Vicarro fera de même, plus habilement mais plus sadiquement encore.
Pas de vrai dénouement, le petit arrangement est destiné à durer. Une machine agricole, un voile blanc, une cage et un siège à bascule en métal constituent la scénographie de ce spectacle au rythme haletant, sur fonds de crépitement de flammes, de sifflements de machines, et de musiques rock.
La mise en scène rend possible le dédoublement du comédien tour à tour fermier et gérant. Olivier Comte est Jake, démarche animale, voix éraillée, il beugle, tout aussi abject que son alter ego, Silva, macho à la grâce de serpent et à la voix enjôleuse. Ioana Craciunescu, vénuste, ardente, femme enfant ou popote, minaudante, ou encore victime à la peau marbrée de coups, aux yeux écarquillées, secouée de rires hystériques, a une vitalité et un métier inouïs. Son interprétation est fidèle aux indications de Tennessee Williams, ses qualités sont celles de ses actrices de prédilection. On se dit qu’il l’aurait beaucoup aimée.

09 novembre 2004

La poison de Sacha Guitry

Mise en scène Henri Lazarini
Au Théatre 14

Une village avec orphéon, un gendarme épisodique, un curé paternaliste, sa redoutable servante, un pharmacien débonnaire et des habitants qui ont soif de voir débarquer les touristes, gages de prospérité (ils seront servis), un horticulteur : Paul Braconnier, la soixantaine, bonne pâte, semble-t-il. Sa moitié depuis plus de trente ans est une harpie gargantuesque, glapissante, ordurière, agrippée à sa bouteille ou cuvant son vin au pied de la table sur laquelle trône la soupière. Elle a juché sur le vaisselier un paquet de mort aux rats, notez-le. Tout est en place, y compris le poste de radio, origine d’ informations qui vont donner des idées à Paul.
Deuxième partie : une salle de tribunal. Présents : l’avocat de Paul, à son centième acquittement dans des procès d’assises, un président de tribunal plutôt dépassé, un procureur madré, les villageois en témoins désopilants. Paul a avoué le meurtre de sa femme perpétré à l’aide du couteau à pain.
La suite : faites confiance à ce redoutable prestidigitateur qu’est Sacha Guitry, sa pièce aux répliques savoureuses ou corrosives est un somptueux hymne à la mauvaise foi.
La troupe manipule des meubles stylisés sur une ritournelle rigolote, la mise en scène est diaboliquement rythmée, la distribution fait se côtoyer des comédiens parmi les meilleurs de leur génération, à qui on rend grâce pour leur jeu gourmand, et des juniors pétillants. La Femme Braconnier est époustouflante, mot faible.
La Poison est un anti-dote pour frilosités, un solvant pour marasme.

07 novembre 2004

La pâte de jujube de Raymond Queneau

conçu, réalisé et interprété par Maurice Antoni
Au Théatre des Cinq Diamants


Nous avions des ressouvenirs du poète, du romancier, de l’essayiste qui s’est colleté à tout ce que le langage propose de genres littéraires patentés, de formes apparemment amicales qu’il a choyées, fait basculer, ou mises astucieusement à mal. Maurice Antoni nous offre une célébration jubilatoire d’un Queneau qu’il a voulu rencontrer au plus intime, qui est tout ce que nous imaginions et plus encore .
Le choix de ces pages tendres, gouailleuses, fantasques, cocasses, méditatives, philosophiques, s’est probablement imposé à lui. Soit une courte heure et demie où s’aidant d’accessoires symboliques ou insolites, voyez la «harpe coupe-œufs durs et tabouret tap-tap» (le surréalisme a transféré ou restitué aux choses des pouvoirs auxquels les hommes avaient renoncé), il nous prend en otages très vite consentants. Comédien magnétique dont on guette chacun des gestes élégants, il arbore un sourire amical, un brin énigmatique, et l’escorte de gestes et d’attitudes de danseur-né. Si son corps parle, il chante avec son âme, simplement ou affectant l’humeur d’un rappeur, d’un chanteur des années quarante, d’un amoureux de Bizet. Sa voix entame, et quand il dit les alexandrins de façon authentique et inspirée, ils sonnent clair.
Le spectacle amadouerait les plus effarouchés de ceux pour qui la poésie est restée ou devenue un vague souvenir d’enfance.

02 novembre 2004

La cantatrice chauve d’Eugène Ionesco

au Théatre des Déchargeurs
Mise en scène d’Arnaud Denis
L’anti-miracle, c’est qu’à la création, en 1950 on ne se soit pas rendu compte que c’était l’œuvre d’un génie, on avait eu Molière, Shakespeare, alors… forcément, c’est une anti-pièce.
On y a vu un défouloir pour post-ados que l’école selon Jules Ferry et l’université dans la foulée avaient horripilés, un exercice de style, un sous-produit du surréalisme. On a ri mais la cruauté du propos nous est un peu passée sous le nez. Voilà qu’elle revient en force grâce à Arnaud Denis et ses comédiens, la plupart formés par Jean-Laurent Cochet, maître en pirouettes masquant des blessures peu ou prou refermées.
On est dans l’indicible double scène de ménage brillamment larvée, soit les Martin versus les Smith ou les Smith contre les Martin. Capitaine des pompiers et Mary la bonne, inclus.
Ca «vanne» à tout va, mais avec l’amour des mots pesés, parfaitement employés, passionnément aimés, à l’inverse de ce qui pollue ces pièces improvisées, non-écrites, d’un début de saison 2004-2005 qui font rire mais d’un rire gras.

La biscotte d’Antoine Beauville

avec Antoine Beauville et Larra Mendy
à la Comédie République

Soit un quidam moyennement fan de café-théâtre et plutôt méfiant. Malgré ou à cause des compte-rendus élogieux de la Biscotte lus dans la presse il redoute une farce avec pitreries colmatant un texte-prétexte joyeusement indigent. Pinailleur, bougon, il serait une version soft de François Coulon, l’affreux célibataire en charentaises de la pièce. A cinquante ans celui-ci est installé dans un confort minable fait de mesquinerie et de tricheries. Faux-cul, il a un mépris apparent pour son entourage (excepté sa Maman et son ami Xavier, et encore).
Le but de la comédie classique était de montrer comment on corrige les individus en les amenant à admettre leurs travers. L’auteur, Antoine Beauville, est un homme de théâtre dans la bonne tradition qui applique la recette. Avec un humour à la Coluche ou à la Jean Yanne et un aplomb infernal, il «est» François et mouille la chemise.
Les cabrioles, gags, clins d’œil et bons mots masquent une réflexion juste voire douce-amère.
Sa rédemptrice, prénommée « Elle », a des abords d’ange gardien un brin péremptoire.
C’est Larra Mendy, lisse mais à l’envers voluptueux. Elle amendera François sur un mode burlesque et effectuera une mutation décoiffante à la fin, laquelle est habilement amenée.
Un feu d’artifice, une mise en scène pétaradante pour fable ou conte moral salubre. Deux comédiens ébouriffants. Un cocktail de remèdes pour votre bougon-pinailleur.

Pawana de Jean-Marie Gustave Le Clézio

Mise en scène de Dora Petrova
Avec Raymond Acquaviva et Maxime Bailleul à l'Espace Pierre Cardin
Transformer un récit simple, lyrique en pièce de théâtre et vouloir lui ajouter une dimension de plus relève du défi. Ici pour le relever, le découpage du texte, conçu comme un journal, et la façon dont les deux officiers de marine l’un plus âgé et l’autre un très jeune homme, se le répartissent, en se relayant sur scène, leur jeu sobre, le décor, les éclairages, les ombres, les rares musiques vont dans le même sens : communiquer un effroi salutaire devant la majesté des baleines, redire leur épopée, sœur de celle que nous a contée Herman Melville dans ses romans. La lâcheté, l’inconséquence ou la cruauté des hommes sont la trame de cette histoire de beauté, de mer, de sang et de mort.
La langue de Le Clézio est ample, d’une grande hauteur, l’émotion y est contenue, mythes et métaphores abondent. Il évoque les rorquals allant mettre bas leurs petits dans les eaux tièdes du Mexique, les lagunes, les voiliers, les chaloupes, les marins, les harpons. Les dates, les noms des lieux, des personnages, tout est romantisme et exotisme. Il est encore question d’«amours qui ont eu leur cours», de «secrets perdus», «d'êtres qui tuent ce qu’ils aiment», «qui aiment ce qu’ils ont tué». «Il y a un temps pour tout», «c’était autrefois», «plus rien ne sera jamais comme avant» ; la méditation s’achève, elle a été servie par Maxime Bailleul lumineux et touchant, et Raymond Acquaviva plus sombre et prophétique.
Une aventure littéraire fascinante, même si elle est peu théâtrale.