26 décembre 2005

Le triomphe de Plutus, de Marivaux

LE TRIOMPHE DE PLUTUS DE MARIVAUX
par la Compagnie de la Pléiade, au Théâtre du Nord-Ouest, en alternance, jusqu’au 31 décembre. téléphone : 01 47 70 32 75. Voir la programmation, les lieux et dates de reprise en 2006.

L’intrigue est simple et s’il y a déguisements ou usurpations d’identités afin qu’éclate une vérité cruelle, comme toujours, chez Marivaux, on comprend vite qui sera le gagnant, qui sera floué. On prend d’autant plus de plaisir à suivre les manigances des fourbes. Plutus (sous le pseudonyme de Richard), clône de Pluton, lui-même avatar d’Hadès, dieu des enfers, mais richissime, dispute le cœur d’une jeune personne à son collègue Apollon, (alias Ergaste) dieu de la musique et de la poésie. Aminte est la pupille vertueuse et pleine de bon sens d’un oncle qui fondra d’amitié pour ce Richard au comportement décrit par tous comme de mauvais goût, mais qui distribue bracelets, bagues et pièces d’or à ceux qu’il veut séduire. Cependant que, de moins en moins réticente, elle envisage de convoler avec Plutus, qui triomphant de son rival Apollon, se prépare à s’en gausser dans l’Olympe. Amitiés trahies et calculs sordides sont au cœur de la pièce. Une mise en scène brillante et impertinente, toute en mouvement avec une grande liberté de gestes, fait qu’on s’effondre au sol, qu’on s’étreint, qu’on se donne des soufflets. Elle est signée par Nathalie Hamel, qui joue aussi la musicienne. Sa voix de contre-alto illumine les intermèdes musicaux qu’elle a choisis. Alexandre Barbe est un Plutus désinvolte, insinuant, au charme venimeux. Le valet d’Apollon, Arlequin, Jean-Pierre Müller, a une autorité parfaite, il fricotte avec Céline Michoulier, savoureuse servante Spinette. Pierre Gribling est un Apollon élégant et avantageux, Jean-Gérard Héranger un formidable Armidas, oncle de la belle Aminte, barbon péremptoire et pire qu’intéressé. Cécile Ragot, fraîche Aminte, semble ne pas être consciente de ce dont elle est l’enjeu, elle a une moue charmante mais convainc. Que dire des costumes ? Apollon n’est qu’or de la tête aux pieds, les femmes ont des robes éblouissantes déclinées dans des tons d’un bleu allié également à l’or. Nathalie Hamel en est aussi la créatrice et la réalisatrice. Le tout est somptueux et réjouissant.

24 décembre 2005

Samuel dans l'île, de JC Deret-Breitman

SAMUEL DANS L’ILE
ou Le Violon de David, de J.C. Deret Breitman, mise en scène Sonia Vollereaux; avec Jean-Claude Deret, Yvon Carpier, et Liviu Badiu au violon. Au Funambule, du mardi au samedi à 21 heures, téléphone : 01 42 23 88 83.

La pièce impose son rythme petit à petit, mais au lever du rideau la scène est encombrée d’objets hétéroclites, avec un vieux poste TSF des années quarante en majesté. Une lucarne améliorée donne sur un horizon turquoise et tropical. C’est l’univers d’un bricoleur dans une cabane rafistolée. Pourquoi Samuel (excellent Jean-Claude Deret, également auteur de l’oeuvre), nouveau Robinson pour île du Pacifique, a-t-il échoué là ? Derrière un rideau, le violoniste joue un air à faire remonter le cours du temps et retrouver David, tous les David perdus. Arrive un jeune homme raide, crâne rasé, avec restes d’uniforme militaire allemand et accent de même. Nous sommes en 1945, lui c’est Günter (Yvon Carpier, parfaitement plausible), dont on apprendra qu’il a 25 ans, est né dans une famille d’origine huguenote émigrée en Allemagne. Cinq jours auparavant, son parachute l’a plaqué au sol. Samuel l’a recueilli. Comment se déroulera la cohabitation entre l’ancien médecin juif, qui a exploré tous les métiers, peut-être rêvé de Prix Nobel, été hébergé par des Creusois, aux années plus que sombres, et le jeune homme dont le nazisme a volé la jeunesse. Il finira par recracher tout ce qu’on lui a fait avaler, parce que l’astuce, la tendresse, l’intelligence et la vigilance du vieux monsieur l’y mèneront. Les naufragés, attendant qu’on les repère, assisteront de loin aux derniers soubresauts maritimes de la guerre. Sonia Vollereaux a mis en scène ses comédiens avec enthousiasme, et l’œuvre, parfaitement charpentée, est émouvante et drôle.

22 décembre 2005

Les contes de Grimm, adaptés par Gilles Zaepffel

LES CONTES DE GRIMM, L’INTEGRALE, SUITE ET FIN
Pierre Baux, comédien, Vincent Courtois, violoncelliste
à l’Atelier du Plateau jusqu’au 7 janvier, du mardi au samedi à 20h30
(relâche les 24 et 26 décembre et le 1er janvier)
téléphone : 01 42 41 28 22

Le Plateau, théâtre et atelier vous accueille, soit aussi un bar avec comptoir et nourritures dont le fumet courtise vos narines. Une fresque aérienne a investi les murs de ce lieu où elle aligne des objets insolites, insolemment et poétiquement vôtres. Conçue par Thomas Jankowski, elle est partenaire à part entière du spectacle, et c’est elle, la première, qui racontera. C’est aussi vers elle que vous lèverez les yeux quand les récits de Jacob et Wilhelm Grimm transiteront par des épisodes grotesques, indigestes ou carrément cruels, longtemps occultés par leur version pour enfants. Voyez Petit chaperon rouge et consorts. Noir. Le musicien accroche une clé symbolique à un clou au mitant du mur. Le comédien empoigne un premier livre, et le rapport à l’écrit percute. Ré-actualisation des mythes, salut Mahabharata et autre Gilgamesh. Le comédien qui est avant tout conteur fait mine de chercher ses mots, redit les passages qu’il aime, lit à l’infini, juché sur un escalier ou un escabeau, avec chaque fois un nouveau recueil en mains.
Il ne joue surtout pas les personnages qui peuplent sa partition, ce serait redondant. L’homme au violoncelle raconte, impose un rythme et une dramaturgie de rechange. Partitas de Bach et Histoire du soldat, quand Stravinski commentait Ramuz, jazz domestiqué, revisité, ça décolle. Il empoigne des archets en plus, caresse son instrument qui émet comme une respiration rauque et fait mine de s’exaspérer. On pleure de rire, les enfants dans la salle sont sidérés. Musicien et comédien échangent des regards. Pause. La chevauchée redémarre. Le violoncelle flirte à nouveau avec ses galaxies. Le public se remet à jubiler. Ce soir-là, il était question, au final en forme de fable, d’un souriceau cohabitant avec un oiselet et une saucisse. Gilles Zaepffel a ré-écrit certains des soixante contes livrés par fournées de trois ou quatre chaque soir, au Plateau. Il était l’âme du lieu. Vous ne connaissiez pas Gilles, dont la démarche était de privilégier ce qui est « insolite, improbable, hors norme, improgrammable ». Vous risquez d’aimer, même pire qu'aimer, ces, non, ses Contes.

21 décembre 2005

Tous mes voeux de bonheur, de Blind et Delgado

TOUS MES VŒUX DE BONHEUR
de Fabrice Blind et Michel Delgado, mise en scène de Thibaud Valérian,
avec Isabelle Parsy, Cédric Clodic et Jeff Didelot
au Point Virgule, du mercredi au samedi à 22h30 et le lundi à 21h15, téléphone : 01 42 78 67 03

On aime l’esprit du mythique Point Virgule. On sait qu’on va y rire sans arrière-pensées.
Donc voici Isabelle Parsy, Marie-Catherine emperruquée, en boucle-d’oreillée, en tailleurchanellisée, avec chevalière aux armes de sa fâ-mille et, traditions obligent, à fond dans des bonnes œuvres style paroissiales. Diva potentielle mais manquée, reconvertie en professeur de musique, elle s’est fiancée tardivement à Etienne, agent immobilier (Cédric Clodic) bien comme il faut lui aussi, à part que sa secrétaire l’appelle souvent, ou est-ce l’inverse, et qu’ils prennent rendez-vous pour… mais le mariage, messe et réception, avec sa Marie-Ca. est pour demain. Débarque un garçon assez sans-gêne (Walter, joué par Jean Didelot), il prétend être un paparazzi chargé de prendre des photos d’un personnage chéri des medias, qu’il sait à l’hôtel d’en face, en galante et tout à fait illégitime compagnie. Walter s’inscrustera. Si elle ne fonçait pas à deux cents à l’heure, truffée des jeux de mots, plaisanteries et gags qui font s’esclaffer au café-théâtre, l’histoire réjouissante de Marie-Ca., troussée par Fabrice Blin et Michel Delgado, deviendrait peut-être édifiante, à faire pleurer d’attendrissement du côté de Neuilly, pardon, Versaillles, car c’est une espèce de petit conte presque moral. Isabelle Parsy est un Louis de Funès femelle, éructant les mots en rafales, suscitant des rafales de rire en retour. Ses camarades comédiens, également survoltés quand il le faut, mouillent généreusement et intelligemment leurs chemises. Le public leur en sait gré, il en redemanderait.

19 décembre 2005

La voix lactée, par Sophie Térol

LA VOIX LACTEE DE ET PAR SOPHIE TEROL

Il y a l’affiche du métro où ses yeux en coin vous guettent, antidote pour ceux d’une Joconde en plus. La frange est au carré, le visage d’un blanc pour petit clown, le sourire mutin est aussi dubitatif qu’impertinent. Une misérable amputation, et le titre de son spectacle deviendrait « la voix actée », Sophie nous pardonnerait-elle de mettre à la une ses qualités de comédienne ? Impassible ou lisse mais lutin qui impose ses voix diverses, comme venues d’ailleurs, parfaitement dérangeantes, ce qu’elle chante cousine avec les textes de nos auteurs-compositeurs-interprètes préférés. Signature majeure de la chanson tout court, Barbara est en tête du peloton. Pourtant, avec Sophie tout est neuf, et si elle salue au passage ses marraines pour petits contes, parfois cruels, elle est une fée. Au piano elle accompagne ces textes à l’intérieur desquels les mots pirouettent, se font des pieds de nez, notez qu’elle fait mine de ne pas s’en rendre compte. Tout un petit peuple appétissant, farfelu, est là, dérisoire ou intemporel. Mais le temps ? « Un jour j’aurai 80 ans », « un jour j’aurai 18 ans. » Mais, le long du temps, la tendresse, l’amour ? « Je vais seulement t’aimer, mon amour ». C’est caressant, simple, vrai, on biserait ses joues de Pierrot. En prime, certaines « Mains » donnent le frisson parce que Kurt Weil et Brecht sont en coulisse, et une « Mort de l’eau » écolo, prophétique, fait fondre intérieurement. A l’accordéon Michel Glasko, allures angéliques, est un complice efficace. Découvrez, redécouvrez Sophie Térol à l’Essaïon où elle est, une fois encore, comme chez elle, pour notre joie.

Essaïon, jusqu’au 31 décembre, du mercredi au samedi à 20 heures,
téléphone : 01 42 78 46 42
Sophie Térol sera au Limonaire, 18,Cité Bergère avec Michel Glasko les 11 et 12 janvier, spectacle à 22 h, téléphone: 01 45 23 33 33.

17 décembre 2005

Landru, de Laurent Ruquier

LANDRU, DE LAURENT RUQUIER
mise en scène de Jean-Luc Tardieu, au Théâtre Marigny, jusqu’en mars (au moins)
Tél : 08 92 22 23 33

Landru se vante de ses 283 conquêtes féminines, de sa panoplie d’identités et de ses pseudonymes, au risque de s’embrouiller les pinceaux et de manquer son objectif, qui est d’harponner ses proies pour les consommer ou les consummer, le jeu de mots est dans le texte. Il recense les domiciles d’appoint où il conta fleurette à Henriette et autres Célestine, recrutées par annonces matrimoniales, qui se sont précipitées dans ses bras. Avec sa légitime: Marie-Catherine, mère de Marie, Maurice, Suzanne et Charles (la rafale de prénoms bienséants a du amuser Laurent) c’est une scène presque plon-plon au domicile conjugal : « Moi ! te tromper ? » L’auteur a voulu coller à l’itinéraire d’Henri-Désiré: jeunesse marquée par le suicide de son père et encore la guerre de Quatorze que, quadragénaire, il brandit comme excuse pour ses rapports sordides avec l’argent, activés par la crainte de manquer en temps de conflit, voyez magouilles subséquentes. La démarche est sympathique, et les confrontations de l’énergumène avec des dames plus ou moins pétaradantes réjouissent. Cher Marcel Cuvelier, vous êtes tellement efficace en vieux monsieur périphérique, subconscient, qui a tout compris : « Pourquoi tuez-vous toutes ces femmes ? » Les derniers épisodes sont une mise bout-à-bout de citations authentiques de celui qui aborda sa fin comme s’il était déjà aux abonnés absents: « Grâce à l’affaire Landru, les femmes seront désormais plus prudentes. » Bizarrement, et comme pour se démarquer de lui, de ses intonations et tics de langage, les partenaires de Régis Laspalès surjouent cette juxtaposition de tableaux sans progression dramatique. On se demande quelle fascination un tel Landru aurait pu exercer. Mais, façon paquet-cadeau, il y a des musiques finaudes et guillerettes pour opérette et, en feu d’artifice, un décor qui fait s’évanouir les arbres rafraîchissants d’une première toile de fond pour faire place à des façades d’immeubles parisiens réconfortantes. Des éléments centraux pivotent, la chambre à coucher, en quelques minutes, secondes, est devenue une cuisine familiale, ou est-ce l’inverse ? pour finir en cellule de prison stylisée, à coup de transformations dont la poésie confine à la magie. A voir, peut-être, pour un tel ravissement.





15 décembre 2005

Music hall, par Lucienne et les garçons

MUSIC HALL par LUCIENNE ET LES GARCONS
au Vingtième Théâtre, du 18 janvier au 25 février 2006
du mercredi au samedi à 19h30, dimanche à 15 h
téléphone : 01 43 66 01 13

Pour vous convaincre de la succulence de Music Hall les mots font-ils le poids ? Soit intelligence et fraîcheur, légèreté, grâce, fantaisie. Ou encore malice, astuce, dérision, goguenardise, désinvolture. Passons à l’ « absence de », donc: aucune complaisance, pas l’once d’une grivoiserie gratuite, même si vos lascars chantent et jouent ce cabaret des années 1920 à 1940 qui titillait vos arrières-grands-parents venus se goberger des airs de Marie Dubois, Lucienne Boyer, Scotto, Sablon, Ventura et la clique, à Montmartre, Pigalle ou Montparnasse. Lucienne (Lara Neumann) au visage de poupée et d’ange est une soprane archi-pulpeuse mais aérienne, une comédienne cocasse, qui mène au trot et à la baguette ses deux complices. Flannan Obé (Gaston) baryton, comédien et danseur, lui aussi, est distribué dans des personnages de latin lover, crooner-bellâtre ou simple partenaire et copain indéfectible, remuant ou récriminant, de la Belle. Il assume. Emmanuel Touchard (Victor), auteur-compositeur de son état, est au piano, mais peut se transformer en bafouilleur, style bourvilesque. C’est l’élément aussi perturbateur que conciliateur de la bande, mais qui ne se laisse pas parquer derrière son instrument. Les airs sont des titres fameux qu’on redécouvre et qu’on aime parce que leurs interprètes ne sont pas sonorisés et que toutes les paroles font mouche. Lumières en manière de décor, Rémi Préhac, metteur en scène, fait gesticuler drôlatiquement, au millimètre près, son trio avec la maestria du comédien-chorégraphe et auteur dramatique qu’il est aussi, le public est en état d’apesanteur, de lévitation.

09 décembre 2005

Allez venez milord... selon Piaf, par Ziaf

Avec Christine Zufferey, Catherine Capozzi, Chie Imazumi, Tamora Gooding.
au Théâtre Les Déchargeurs, du mardi au samedi à 20 heures, jusqu’au 23 décembre.
téléphone : 01 42 36 00 02
Trois musiciennes: Tamora Gooding aux instruments divers constituant la batterie, sorte de chéfesse de l’ensemble, solide, parfaitement efficace, et qui rit de toutes ses dents sous une frange à la Camilla.Virtuose à la guitare, c’est Catherine Capozzi, au visage presque mangé par la masse de ses cheveux, mais qui saute en l’air quand elle le sent, tant elle aime ce qu’elle joue. Chie Maizumi au piano Yamaha est souriante, enjouée et s’amuse avec ses camarades de la récupération magistrale qu’elles ont faite des orchestrations qui, en leur temps, accompagnèrent les chansons de Piaf. Elles ont du dynamisme et du savoir-faire à revendre. Rivée à son micro, Christine Zufferey chante. Grande fille toute simple qui vient proposer son tour de chant sans accessoires, elle est désarmante quand, après chaque chanson, elle remercie le public, avant même qu’il ait commencé d’applaudir. Sa voix a l’ampleur et les couleurs qu’il faut pour faire vibrer Edith à tout va.
Elle enchaîne les tubes de celle qu’un public dédaigneux avait d'abord surnommée la « nabotte glapissante », avant d’admettre qu’elle était une figure incontournable de la chanson, que la radio vous faisait aimer et les apparitions sur scène chérir, soit un monument national. Une presse people avant la lettre ne vous épargnerait rien de la vie tumultueuse, à laquelle tant de femmes et d’hommes s’identifiraient, même malgré eux. Telle était l’époque dont la relecture réactualise la passion, les passions. Christine, lisse, rend textes et poèmes intemporels, ne souligne, ne joue rien, gomme les mots au profit de leurs musiques. Epaulée par ses camarades musiciennes explosives, paradoxalement peut-être, elle devient plus proche de nous encore.

08 décembre 2005

La contrebasse, de Patrick Süskind

LA CONTREBASSE de PATRICK SÜSKIND
mise en scène Jean Michel Boch avec Fred Tournaire
au Théâtre du Renard, du mardi au vendredi à 21 heures, le samedi à 16h et 21h.
téléphone : 01 42 71 46 50

Ca n’est pas vraiment un monologue, pourtant face à nous le musicien a pour seul vis-à-vis son instrument au format insolent dont on n’est pas sûr qu’outre son outil de travail il soit un allié, un ami, voire même un confident. Il en fait l’éloge, en tire quelques sons, les commente, style conférencier pour expos, ou guide pour visite de zoo. Ca n’est pas une simple confrontation virant au règlement de comptes ou à la scène de ménage faite à ce bourreau, cet empêcheur de vivre et d’aimer en rond mais objet de phantasmes. Ca n’est pas non plus un prétexte pour que le personnage hirsute, clownesque, et qui dénonce son horizon médiocre de quasi-fonctionnaire dans un orchestre symphonique, hurle son désir de voir la jolie, la sublime mezzo Sarah s’intéresser aux émois qu’elle lui cause. Le contrebassiste a investi l’espace scénique qui est une chambre capitonnée, truffée de placards à malices et d’un frigo à bières. Il s’épanche, se démène. Une fois tout dit des musiques qui conditionnent ou enchantent l’existence, de l’existence elle-même et de la solitude, il ré-endosse sa livrée de concertiste et, après ce qui ressemble à un dernier round, tire sa révérence, repasse la porte du fond nous laissant pantois. Fred Tournaire est un énergumène hâbleur, ricanant, sale gosse, limite cabotin (on pense à Mozart face à Salieri pour Amadeus selon Peter Shaffer) mais son énergie est redoutable. La pièce, divertissement au sens philosophique du terme, est aussi un spectacle très drôle.

04 décembre 2005

Rebelles, d'Olga Jirouskova

REBELLES, TEXTE D’OLGA JIROUSKOVA AVEC SONNETS DE LOUISE LABE
Musique Jean-Yves Bosseur, Michel Decoust
au Théâtre Molière, Maison de la Poésie jusqu’au 23 décembre,
mercredi et samedi à 19h, jeudi et vendredi à 20h 30, dimanche à 17h.

Françoise-Franca Cuomo est Louise, diva flamboyante qui enchaîne mélodies sur mélodies au parfum de Mélisande pour Pelléas des années mille neuf cents. Au passage on reconnait des sonnets de Louise Labé. Un violoncelliste et un accordéoniste jouent les partitions de deux compositeurs remarquables. Louise se promène entre des tentures noires que les éclairages éclaboussent ou qui s'abolissent dans l'obscurité. Elle se retire en coulisses, reparaît, parle, chante et côtoie Eva: Anne Fabris, sans d'abord tenir compte de sa présence. Adolescente forcément en rébellion, style grunge soft, celle-ci se contorsionne, se roule par terre, halète, clame qu'il est urgent de redéfinir la liberté, l'amour, le vrai, la souffrance, la dignité, la création. Comédienne à la belle énergie, acrobate, danseuse experte en hip-hop, l'auteur et metteur en scène lui a confié une chorégraphie spectaculaire. Puis Louise et Eva dialoguent, se confessent dans la langue de tous les jours, ou à l'aide de passages d'un lyrisme appuyé.L'ado exaspérée du départ a peut-être mis le cap sur un espoir lorsqu'arrive la fin, la rébellion et le discours s'étant soudain épuisés. Le procès d'intention fait à la poétesse phare d'une époque si différente de la nôtre, qui est ausssi celle d'Eva, a eu son cours . Des images, jolies formes mouvantes, sont projetées sur les éléments du décor. Si la structure de la pièce, sa pertinence et son écriture ne sont pas toujours évidentes, les talents mis en oeuvre pour sa réalisation, l'élan des comédiennes et des musiciens, tous quatre impliqués à fond, et la démarche esthétisante touchent.

01 décembre 2005

Les quatre morts de Marie, de Carole Fréchette

LES QUATRE MORTS DE MARIE, DE CAROLE FRECHETTE
Mise en scène Alain Batis
du 6 au 30 décembre 2005 au Proscénium
à 20heures30 en semaine, à 17 heures le dimanche

La programmation du Proscenium invite les auteurs contemporains qui dénoncent les maux que nous nous infligeons, autant que ceux dont nous croyons qu’ils nous sont Infligés. Notez qu'aucune solution
toute faite ne nous est proposée, non plus que des bouffées d’un rire analgésique ou factice. Vaillante, vigilante, la Marie de Carole Fréchette cousine avec le personnage central de ses Sept Jours de Simon Labrosse, lequel « n’a qu’une arme pour se défendre: il est vivant ». Marie joue aussi à être vivante, malgré quatre morts plus ou moins métaphoriques. « On peut tout inventer quand on est vraiment toute seule ». La solitude, d’accord. Pourtant seule, elle ne l’est pas, il y a forcément Simone et Sylvette, et Pierrot, Pierre, Pierre-Jean, plus Théo, Thomas et Louis, ce carrousel d’êtres qui bougent, parlent, qu’elle ausculte, poursuivant son périple intérieur. Autour, des guirlandes pour sapin de Noël, une table avec gobelets plastique posés dessus, censés évoquer une convivialité laquelle est plutôt au point mort. Le décor est fait de caillebotis, bois et interstices alternant le clair et le sombre, qui s’abaissera pour que la pluie finisse par inonder presque Marie sur le plateau nu. Simulacre de baptême, de nouvelle naissance ? Mais il y a tant d’immédiateté dans les répliques : « Restez si vous voulez, il faut que je parle ». « Pourquoi partir comme ça ? ». « Reviens, Marie ». Les quatre comédiens qui escortent Marie, jouant huit personnages ont eu du plaisir à travailler avec leur metteur en scène, cela se sent et Marie est drôle, déroutante, déroutée, brave. Alain Batis nous repropose la pièce surtout pas inoffensive qu’il avait créée en 2001, pour laquelle il éprouve certainement une tendresse particulière, puisqu’il a tant à cœur de nous la faire aimer. Ca marche.

30 novembre 2005

Le théâtre ambulant, d'après Lioubomir Simovitch

LE THEATRE AMBULANT D’APRES LIOUBOMIR SIMOVITCH
au Centre culturel Jean-Houdremont à La Courneuve
jusqu’au 18 décembre, mercredi, vendredi, samedi à 20h30, jeudi à 19h et dimanche à 16h30
téléphone 01 48 36 11 44
Jean Maisonnave du Grenier de Bourgogne et Dominique Brodin du Centre dramatique de la Courneuve ont monté ensemble Kraus, Shakespeare et Tchekhov. Cette saison ils ont choisi le Théâtre Ambulant de Lioubomir Simovitch, dramaturge et poète né en 1935 en Serbie, anticommuniste dont les pièces furent longtemps interdites dans son pays. Transposée et recomposée, la pièce est virulente sur fond de guerre, de sang versé et d’occupation, voyez France et années quarante. En apposition au texte, des citations d’une vingtaine d’auteurs (Musset, Cocteau,Vinaver, Wesker, Woody Allen & cie) redisent la nécessité universelle du théâtre et des comédiens qui le font vivre par tous les temps. Sur un plateau magistral douze personnages s’affairent, s’envoient les répliques mordantes et imagées de l’auteur. Le décor est inspiré, à jardin une vieille bagnole a échoué près de la roulotte, théâtre de poche regorgeant d’accessoires magiques. En face un bassin d’eau où des femmes plongent les draps qu’elles étendent et qui figureront des murs ou des écrans. Au centre un espace vide vaguement angoissant. Que va-t-il en surgir? Comment les récents maîtres du pouvoir et leurs séides dangereux et armés vont-ils cohabiter avec les citoyens et leurs familles ordinaires? Quant aux comédiens, quels seront leur place et leur rôle? Sachez seulement qu’à la fin le bourreau, l’exterminateur, dit le Broyeur, sera retrouvé pendu mais tenant un bleuet à la main. Tout sera apparemment sauf. La quasi-fable de Simovitch est défendue par une troupe alerte, à la cohésion totale qui nous entraîne dans une aventure exemplaire.

24 novembre 2005

Thomas More, d'après Robert Bolt

THOMAS MORE, UN HOMME POUR L’ETERNITE
d’après la pièce de Robert Bolt
mise en scène d’Iris Aguettant
au théâtre Le Trianon du 10 au 29 janvier 2006
du mardi au samedi à 20 heures, dimanche à 16 heures
téléphone 01 43 37 12 12

Un homme seul était le sous-titre donné par Vilar à la pièce en 1963. Un homme pour l’éternité est le film six fois oscarisé dont le scénario est la pièce intitulée par son auteur: A man for all seasons, et Dieu sait que l’Angleterre se vante d’avoir quatre vraies saisons. Robert Whittinton, son contemporain, a dit de More qu’il possédait l’intelligence et l’esprit d’un ange, une élégance, une humilité et une affabilité incomparables, et que, joyeux et aimant la vie, il paraissait parfois grave, en proie à une certaine tristesse. C’est ce que joue Philippe Bardy, le Thomas d’Iris Aguettant. Il est un mari et père plus qu’aimant, le sujet et collaborateur du roi plus que loyal, et celui qui mourra pour avoir dénoncé un acte du Parlement qu’il juge en contradiction avec la loi de Dieu. Insincérités, esquives, parjures et intrigues de cour. Costumes résolument ternes mais avec des manteaux somptueux jetés par-dessus pour des comédiens qui s’investissant à fond dans leurs personnages historiques et finissent par ressembler aux portraits dus à Holbein. L’élément central du décor est une réplique de cette Porte des Traîtres menant aux cachots de la Tour à Londres où séjournèrent favoris en disgrâce et reines répudiées avant d’avoir la tête tranchée. Dont More, auteur de cette fameuse Utopie où il fustige à jamais l’abus de tous les pouvoirs, prône la justice sociale et la tolérance religieuse, ce même More qui opposa à son roi une rectitude politiquement parfaitement incorrecte. Le tout est très bien mené, même si cette adaptation française a un peu délesté la pièce de son humour et de sa verve.

23 novembre 2005

Le manteau, d'après Gogol

LE MANTEAU D’APRES GOGOL
adaptation et mise en scène: Alain Mollot
au Café de la Danse, jusqu’au 31 décembre
du mardi au vendredi à 20h30, samedi à 17 h et 20h30
téléphone: 01 47 00 57 59

Jubilatoire, mais qu’on ne peut pas (et qu’il ne faut surtout pas) raconter, le sujet n’étant qu’un prétexte pour ce spectacle fourmillant d’intermèdes ahurissants de drôlerie. Le manteau neuf, bleu ou pas avec ou sans poches est le rêve d’un certain Akaki, employé de bureau à Saint Petersbourg, comme on sait que le fut Gogol dans les années 1830. Le manteau, symbole ou métaphore, une fois acquis sera volé, et son propriétaire, réduit à sa plus simple expression , reviendra hanter ses concitoyens. Voilà pour la trame. A jardin un musicien joue. A cour les comédiens flanqués d’accessoires désopilants dans des saynètes. La présentatrice-meneuse de revue pour cabaret arpente la scène devant le rideau rouge. La sarabande commence. Apparitions de marionnettes, de pantins, chants, danses, clowneries, numéros avec échasses, séquences d’ombres chinoises, et le pauvre Akaki là-dedans? On ne cherche plus à comprendre, on se laisse prendre par la féérie tout en saluant au passage le travail technique de la troupe, les lumières, les éléments de la scènographie, la fantaisie et l’inventivité débridées qui président à l’ensemble. Les comédiens masqués, grimés, travestissent leur voix, aux saluts ils redeviennent des gens charmants et des jeunes femmes ravissantes. Les pirouettes terminées on a conscience que dans la farce à laquelle on vient d’assister, ou plutôt à laquelle on a pris part, l’absurde à la slave masquait une fois de plus le pathétique. Mais on est sûr qu’on recommandera ce Manteau aux copains, à tous les copains et aux enfants des copains
.

20 novembre 2005

Mahattan Medea, de Dea Loher

MANHATTAN MEDEA DE DEA LOHER
du 18 au 27 novembre au théâtre Jean-Vilar de Vitry-sur-Seine
téléphone : 01 55 53 10 60
Franchissant de nouveaux océans, échouant dans une Amérique paradoxale, les mythes antiques trouveront-ils une nouvelle légitimité ou, épuisés, perdront-ils leur fascination?
Dans un Lower-East side story Dea Loher reprend l’histoire de ces Argonautes qui n’ont cessé de vouloir prendre la mesure de leurs pouvoirs, de leurs protections et de leurs malédictions. La langue de l’auteur aux images fulgurantes est superbement rendue dans un français rythmé et poétique. Médée (charnelle, fragile et forte Alexandrine Serre) est à Manhattan pour y retrouver son Jason (Sydney Wernicke, sobre et habité). Dotée de pouvoirs insensés, elle a remué des montagnes pour celui qui a pris leur enfant en otage et s’apprête à épouser la fille d’un roi légendaire reconverti en patron de sweat-shop (Marc Brunet, efficace). Jason à Médée: « Je n’ai jamais voulu rester avec toi. Jamais. Le feu et l’eau ne vont pas ensemble ». Lucidité, cruauté ou les deux, indissociables chez un couple ordinaire. Leur passé à eux est jonché de morts, lui a aidé sa mère à disparaître, elle a supprimé un frère encombrant. Medée, comme son modèle grec, finira par tuer sa progéniture, le meurtre étant seulement suggéré par la mise en scène. Dea Loher les a entourés d’individus étranges, Vélasquez ( élégant Gaëtan Kondzot) gardien d’immeuble, peintre à ses heures, est l’entremetteur des dieux sans le savoir. Deaf Daisy (Anthony Roullier étrange et émouvant) sourd mais au lyrisme shakespearien chante à ravir, c’est peut-être le drag-queen voisin de Médée dans l’ hôtel newyorkais miteux où elle loge. Le boss, futur beau-père de Jason, symbole de la réussite insolente d’émigrants malins n’a plus l’usage de ses jambes. Dirigés subtilement par Marie Tikova, les comédiens évoluent dans un décor aux allures de labyrinthe, avec de simples cadres de bois vides dressés à la verticale qui seront éliminés l’un après l’autre. La pièce singulière et touchante y prend sa pleine dimension symbolique.

18 novembre 2005

Roméo et Juliette, de Shakespeare

ROMEO ET JULIETTE, de SHAKESPEARE
au Théâtre 13, mise en scène de Benoît Lavigne
mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20h30, jeudi à 19h30, dimanche à 15h30. Téléphone : 01 45 88 62 22

Vous vous souvenez ? Ca commence plutôt mal. Le prologue prophétise des catastrophes causées par des haines tribales. Débarquent des jeunes gens qui se défient, les Capulet provocant les Montaigu. Benoît Lavigne invite des loubards en cuir noir à se castagner sur fond de sono crépitante et d’intermèdes hip-hop. Sa mise en scène a la bougeotte, les comédiens dévalent les escaliers entre les gradins pour atterrir au milieu du public. Ca réconforte au cas où des monologues (celui de Mercutio, l’ami fantasque, maître à rêver de Roméo) feraient décrocher des spectateurs peu émus par la poésie du Grand Will. Notez qu’elle est parfaitement restituée grace au choix de la traduction ingénieuse et sensible de Jean-Michel Déprats. Au centre un podium, à jardin une architecture de poutrelles, rien d’autre. Roméo, à un bal masqué chez ses ennemis, drague gentiment et vite fait une Juliette accessible. On a l’impression qu’hier, ils auraient pu être copains-complices au lycée du coin et se sont découvert une pulsion les menant à aller plus loin. Pour se marier et parce qu’on est quand même censé être au seizième siècle dans une Vérone catholique, ils convoquent un Frère Laurent compatissant, lequel, ici , est rigoriste, plus faux-cul que maladroit. Juliette délurée, appétissante, limite sale gamine, fait de jolis pieds de nez à la vie, comme elle en fera à la mort. Roméo est enjoué, décontracté, sympa et Mercutio, narcissique déjanté, est son âme damnée plutôt que son confident. Des femmes tentent d’endiguer les ardeurs de Juliette, de la protéger. Lady Capulet est gracieuse ou tendre mais dépassée, elle aussi, et la nourrice réaliste a une gouaille parigotte. De meurtres en rendez-vous manqués la mort des héros est programmée, suivie de la réconciliation des clans prônée par un Prince au discours paternaliste, mais que Shakespeare a dépeint comme incapable de faire régner l’ordre chez lui. Genre grand spectacle, ce Roméo et Juliette s’adresse à un public toutes provenances. La pièce bien-aimée a été surtitrée corrida amoureuse par Benoît Lavigne. Adepte de réalisations musclées, il l’a voulue contemporaine, intemporelle, universelle et, bien sûr, d’une actualité criante.

15 novembre 2005

Que reste-t-il de leurs amours? par Les Palétuviers

QUE RESTE-T-IL DE LEURS AMOURS ?
Compagnie les Palétuviers
à l’Etoile du Nord jusqu’au 20 décembre
téléphone : 01 42 26 47 47

Ce qu’il y a de curieux à propos de Mai 68 c’est que plus on essaie de le raconter, moins on y arrive. Qu’on l’ait ou non vécu, à Paris, au Creusot ou ailleurs, qu’on ait questionné des grands-parents qui auraient souri en s’en re-souvenant, sauf s’ils étaient du côté de la barricade où on se faisait matraquer. Ne pas pouvoir le raconter, alors le chanter pour lui restituer son côté utopique et généreux. Le monde, forcément à portée de la main, était à refaire. On fomenterait une révolution contre la machine et la société marchande, nous rappellent les Palétuviers qui servent ce discours à la sauce lyrique, transfigurant tout à l’aide d’airs, de poèmes et de chansons qui sont l’adéquation de la période. Ils sont là: Vian, Ferré, Brassens, Nougaro, Barbara, Gainsbourg, et aussi Moustaki, Dutronc, Le Forestier, Antoine, Nino Ferrer. Agnès Fourtillon, Stéphanie Richard, Laurent Viel et Marc Wyseur sont des fins comédiens qui chantent remarquablement, les arrangements musicaux sont d’une qualité rare comme l’est l’enchaînement des textes et chansons. L’Internationale se conjugue avec Le temps des cerises. Le Chant des canuts et Bella Ciao les prennent en relais et vous mettent K.O. par ce qu’ils ont été chantés par des personnages qui ont probablement payé leurs rêves de leurs vies. Thierry Bretonnet, formidable à l’accordéon, tient le spectacle à bout de bras. Les Palétuviers célébrent brillamment et avec sincérité notre dette envers les soixante-huitards, pour notre grand plaisir.

14 novembre 2005

Le chemin de la fortune, de Marivaux

LE CHEMIN DE LA FORTUNE ou Le Saut du Fossé, de Marivaux

mise en scène Diane de Segonzac, avec Nathalie Hamel, Alexandre Barbe,
Aïcha Finance, Jean-Pierre Muller, Sabine Lenoël, Alain Rignault
au Théâtre du Nord-Ouest les 14,19,30 novembre et les 15, 23, 26 décembre.
téléphone: 01 47 70 32 75
Sur le plateau un personnage prétend avoir déniché les manuscrits d’un ami et se met à en lire des extraits. Il s’agit du Cabinet du Philosophe où Marivaux confie entre autres son ravissement d’avoir découvert « le monde vrai, celui des hommes qui disent la vérité, qui disent tout ce qu’ils pensent (…) qui montrent toujours leur âme à découvert ». On flaire le canular. Grommellements de comédiens qui s’impatientent en coulisses. L’homme enjoint la régie de faire surgir et d’illuminer le palais de la Fortune mais, feuillets en main, poursuit ses commentaires. Il est alors baillonné par les comédiens qui ont fait irruption sur scène. Prologue accrocheur. Se côtoient alors des personnages allégoriques: Scrupule et Cupidité, jolies jeunes femmes incisives, également des gentilhommes et des dames qui s’interpellent et philosophent à tout va, précédés par quelques mesures de Vivaldi, Satie, Wagner, Saint-Saëns, Debussy etc. Soit comment atteindre la fortune sans mettre au placard nombre de principes moraux, c’est-à-dire franchir un certain fossé. Marivaux conseille d’abord: si vous êtes amateur de belles lettres, sollicitez plutôt Apollon que Dame Fortune car elle « ne connaît que les lettres de change ». Petits pas dansés d’une aimable Clarice emberlificotée par les visées offensantes de ses soupirants. On sourit. Un Monsieur Rondelet avec intonations provençalo-joviales évoque tous les Arlequin fanfaronnants du répertoire. On rit. La déesse Fortune pétulante, facilement offusquée, mais somptueuse dans sa robe d’or est juchée sur l’escalier central et sert d’arbitre à la petite bande qui la courtise. La démarche de Diane de Segonzac est aux antipodes de certaines mises en scène plus qu’ambitieuses ou tristounettes qui récupèrent l’auteur régulièrement. Spectacle pétillant, intemporel, farfelu, ce chemin-ci est un itinéraire de rêve et mérite que vous fassiez à nouveau le détour par le Nord-Ouest

09 novembre 2005

La Fausse Suivante, de Marivaux

LA FAUSSE SUIVANTE de MARIVAUX
mise en scène Elisabeth Chailloux
scénographie et lumières Yves Collet
au Théâtre des Quartiers d’Ivry jusqu’au 1er décembre
téléphone : 01 43 90 11 11

Soit le cliché qui veut que les personnages de Marivaux soient des aristocrates épris et sincères. Ici nous avons un fieffé coureur de dots, flanqué de domestiques friands de gros émoluments et pourliches, une dame de qualité plus qu’intéressée, une autre qui abuse de son pouvoir de séduction. Une jeune personne bien née et fortunée se travestit en homme pour approcher ce Lélio auquel sa famille la destine. Alias le Chevalier, elle devient son confident. Il lui lance bientôt: « Est-il besoin d’aimer sa femme ? ». S’ensuit l’aveu qu’il ne pourrait aimer son épouse qu’une quinzaine de jours, puis se dispenserait de la voir. (…) Ce serait « autant de gagné ». Pourquoi la Comtesse que Lélio courtise lui demande-t-elle: « Et qu’est-ce que c’est que ma main sans mon coeur ? » Plus tard elle éructe presque: « Ah ! que je hais les hommes à présent ! Qu’ils sont insupportables ! » Le soi-disant Chevalier dont la naïveté n’est pas la caractéristique première, a vite pris la mesure de ceux qu’elle va confondre cruellement. Elisabeth Chailloux démasque d’emblée les trois nobliaux en leur donnant à jouer une certaine exaspération selon ou malgré des répliques brillantissimes. Sur le plateau, les maîtres se défient, se houspillent, s’empoignent ou s’étreignent. Les valets alternent cachoteries et révélations, s’épanchent, gesticulent. Un oiseau moqueur siflotte des mi-temps, des arbres se balancent sur la toile du fond et la marée de feuilles mortes qui couvre la scène crisse sous les pas des comédiens en costumes soit d’époque, soit contemporains, soit mixtes. La scénographie épurée d’Yves Collet est chargée de symboles, les divertissements musicaux offrent de bienheureuses pauses. Adel Hakim est un Trivelin rondouillard embobineur, qui lance la machine du rire à la première scène et la réactive à chaque apparition. Natalie Royer en Chevalier, ni ambiguë ni vraiment androgyne, est plutôt un lutin, un vibrion. Face à elle Charlie Windelschmidt, Lélio élégant, roule suffisamment les mécaniques pour figurer un macho ordinaire. Comtesse aux pieds nus dans le parc où se déroule l’action, la gracieuse Valérie Crunchant est énigmatique dans une panoplie de robes affriolantes. David Gouhier est un Arlequin désopilant et Bernard Gabay un Frontin entremetteur gaffeur mais empathique. Un Marivaux qui décoiffe.



07 novembre 2005

Flora Tristan, journal adapté par Philippe Dussol

FLORA TRISTAN, LE DERNIER VOYAGE
adaptation Philippe Dussol, mise en scène Anne Bouvier, avec Agnès Vialleton.
Théâtre de Nesle, jusqu’au 31 décembre, du mardi au samedi à 21 heures.

Elle était née en 1803, un an avant George Sand, autre passionaria. Le Journal du tour de France dont Philippe Dussol a assemblé des épisodes significatifs est la chronique du dernier voyage que fit Flora Tristan à l’automne de sa mort. Pétrie de contradictions, provocatrice, mais de si bonne foi, au propre comme au figuré, elle était aussi dotée d’un extrême bon sens. Les paysans, accuse-t-elle, se sont éxilés en ville parce que les propriétaires terriens faisaient jouer la course au rendement. Devenus ouvriers, ils ont été asservis par la loi sauvage du profit. Quant aux bourgeois, ce sont des gredins. Championne d’un amour qui soulèverait des montagnes, parce qu’elle est femme donc surdouée pour celà, Flora veut amener les ouvriers à créer une union universelle. Ensemble on clamerait qu’il existe des devoirs pour tous, mais d’abord qu’il faut exiger le droit au travail et à l’instruction. Les foules la plébiscitent . Meetings aux allures de croisades, de ville en ville. Elle meurt épuisée à Bordeaux, à l’âge de 41 ans. Agnès Vialleton est Flora avec son « instinct de répulsion pour le laid », qui, avant Haussmann envisage des avenues pleines de soleil à la place de ruelles malsaines. La comédienne a pris à bras le corps le personnage qui s’amuse presque de son propre charisme et s’exclame : « Que c’est donc bon de faire le bien ! » Son éxubérance et son abattage font merveille. Quelques meubles et objets d’époque et la petite scène devient une de ces pièces où Flora se posait aux étapes de son ultime périple. Le spectacle est revigorant.


03 novembre 2005

Confiteor, d'Antoine d'Arjuzon

CONFITEOR OU LA DERNIERE HEURE DE MARIE STUART
D’ANTOINE D’ARJUZON

mise en scène Benoit Marbot, avec Anne Coutureau
au théâtre du Petit Parmentier, Neuilly-sur-Seine
du 2 novembre au 10 décembre, du mercredi au samedi à 20h30
téléphone : 01 46 24 03 83

On connaît la part de son existence vécue au grand jour. Marie Stuart a voué son cœur et son intelligence aux pays où elle régna éphémèrement, passionnément. Finesse d’analyse d’un écrivain qui connaît si bien son histoire, tendresse pour la femme. L’héroïne d’Antoine d’Arjuzon possède une grande hauteur et noblesse de vue, elle croit aux liens du sang, aux alliances et aux amitiés mais verra les siens révoqués, trahis, elle avoue être faillible, piégée par les émois de la chair. Sa tentation, son péché ? L’orgueil de croire que souveraine, on peut presque tout, et toute seule. Sur la scène Marie dédie sa confession à Dieu son père, son confident, son juge, refait le parcours de sa vie et se prépare à sa fin ici-bas en invoquant sa mère, la Vierge Marie. Benoit Marbot a respecté les indications précises et le décor dépouillé voulus par l’auteur. Pierre Serval signe des lumières qui magnifient le tout, ou plonge la comédienne dans des pénombres propices, poignantes. Remarquablement dirigée, dans sa robe superbe, un vrai décor, Anne Coutureau est gracieuse, pétulante, véhémente ou impérieuse, enfantine, fragile, lassée, meurtrie, tantôt comme perdue, tantôt raffermie. Sa liberté de gestes alterne avec une gestuelle sobre, sa voix aux inflexions multiples est chatoyante. Confiteor est émouvant et admirable.

31 octobre 2005

Juste la fin du monde, de Jean-Luc Lagarce

JUSTE LA FIN DU MONDE de JEAN-LUC LAGARCE
Mise en scène de Jean-Charles Mouveaux, assisté de Esther Ebbo
Avec Hugo Dillon, Mélissa Drigeard, Jean-Charles Mouveaux, Jeanne Arès, Renée Gincel
Au théâtre des Déchargeurs, du mardi au samedi à 20h15, jusqu’au 19 novembre
Téléphone : 01 42 36 00 02

Ce que l’on vit entre naissance et mort est irremplaçable mais ce qui échappe au temps est inégalable. Il est urgent de le dire selon Lagarce, homme de théâtre et philosophe. Traverser l’existence aux côtés de ses proches engendre des perplexités. Tout doit être remis en question, à commencer par les mots, ce lait dont on ne sera jamais sevré, ces alliés plus naturels encore que les membres d’une famille. « Je pensais que mon métier serait d’écrire (…) écrire pour se sortir d’un mauvais pas » déclare Louis, le personnage central. Sa désolidarisation d’avec ses frère, sœur, mère, attachés à la signification d’épisodes vécus ensemble leur est devenue intolérable, ils soupçonnent que sa posture se double d’une propension à jouer pour mieux tricher. Très droit dans son long manteau noir, attentif, amusé ou grave, Louis écoute. Reproches ou mini-procès d’intention. Antoine, frère cadet coincé dans le rôle du médiocre par l’aura indécryptable de son aîné, tente de régler ses comptes avec lui. Les soeur et belle-sœur, jeunes femmes acidulées ou agitées, mais bellissimes, et leur mère et belle-mère légèrement dépassée, rameutent des souvenirs communs. Elles racontent. Louis se tait. On danse, boogie, slow. C’est joli, drôle. Séquences dans un noir troué par des lumières de lampes-torches, mini courses-poursuites entre coulisses et plateau. Louis parle. La famille se fige. Cinq chaises alignées, désalignées. Les comédiens dont Jean-Charles Mouveaux s’est entouré sont incisifs, éblouissants. Aucune morbidité malgré la fin troublante où la mort reste en filigrane. Lagarce a disparu cinq ans après avoir écrit cette pièce intense dont on ne sort pas indemne
.

26 octobre 2005

Poker (Dealer's choice), de Patrick Marber

POKER (DEALER’S CHOICE) de PATRICK MARBER
Adaptation: Isabelle Kérisit et Nicholas Mead
Mise en scène: Isabelle Kérisit
Au Lucernaire, du mardi au samedi à 21 heures 30, jusqu’au 3 décembre.
Téléphone : 01 45 44 57 34

Poker night est le titre que Tennessee Williams avait pensé donner à ce qui allait devenir Un tramway nommé Désir. Hommage malicieux de Patrick Marber. Ce Poker tonique est plein de coups de chapeau et de clins d’yeux à toutes sortes de gens: Monsieur Freud, le poète et dramaturge T.S. Eliot, entre autres. Deux mi-temps, « la clé de ce jeu c’est l’endurance ». Trucages, stratégies, perdre, gagner, bluffer. Soit la préparation et la partie d’un jeu métaphorique, (métaphysique ?) où les rapports entre six bonshommes venus d’horizons hétéroclites, un dimanche soir irrépressiblement londonien, se précisent. Leurs affrontements, vrais ou simulés, se déclinent à coup de répliques qui font mouche. Pauses. Ils se laissent aller à des confidences ordinaires et des digressions plus ou moins désabusées. La pièce est de celles qui ne se racontent pas, mais se vivent goulûment, d’épisode en épisode. Une traduction et une adaptation fignolées avec cocasseries en prime. La scène est occupée simultanément à jardin et à cour par des groupes qui échangent ou non, on déplace les éléments du décor et ça bouge. Tempo convaincant, lumières soignées et une distribution excellente. Fin de partie, on est sur les rotules. Vos accros se séparent avec un « même heure la semaine prochaine, bonne nuit ». On leur emboiterait le pas. Auteur décapant et pièce revigorante ou bien vice-versa.

23 octobre 2005

Sapho chante Léo Ferré

Sapho chante Ferré
Arrangements : Vicente Almaraz et Sapho. Guitare flamenca : Vicente Almaraz,
percussions : Alyss.
Au Théâtre Molière Maison de la Poésie, du 19 octobre au 20 novembre
Téléphone : 01 44 54 53 00

Elle nous tend la main et nous tient au creux de la sienne mais s’amuse du parcours qu’elle a fléché. Elle interprète Ferré, nous le joue selon Sapho. Elle nous rappelle que Verlaine, Rimbaud, Baudelaire, Aragon ont été les compagnons de route et d’envol de Léo. Elle devient Léo Ferré en proie à l’Espagne, à bord du navire qui monte et descendra la Garonne selon votre voyage initiatique. Vicente Almaraz, jeune musicien gitan souriant lui dédie à la guitare une musique flamenca puissante et retenue et qui vient de l’âme. Elle flamboie dans un chant dont les paroles sont les siennes, espagnoles. Les voilà plus complices encore. Alyss, percussioniste épris de Ferré fait corps avec son instrument d’une grande sobriété de forme et de sons. Le trio fonctionne en force et en finesse. Troisième escale. Dérisoire, nostalgique mais tendre, c’est le temps du Tango, celui de Monsieur Williams (Monsieur Caussimon vos textes ont une tenue qui cousine avec celle des très grands). La chambre a des murs qui n’enferment pas. Comme à Ostende, sous cette pluie-là on se surprend à se demander « si ça vaut le coup de vivre sa vie ». « Avec le temps, va… » Sapho exploratrice qui aime faire tout découvrir ou redécouvrir le bisse en langue arabe. Elle chante, tournoie, parle, elle est charnelle, joyeuse et belle.

19 octobre 2005

Elles, à trois sous un pommier, de Lothar Trolle

Elles, à trois sous un pommier, de Lothar Trolle,
traduction et mise en scène : Maurice Taszman,
avec Elise Levron
Théâtre Molière, jusqu’au 13 novembre. Téléphone : 01 44 54 53 00

Elle, seule, la comédienne, n’est pas sous un pommier mais contre un escabeau, dans une robe à fleurs avec pour accessoires des valises et une grosse malle à malices, une bêche, un rechange d’habits fonctionnels et des chaussures. Véhémente, goûlue, elle est la passeuse d’un patchwork de récits, rencontres et confrontations qui peuplent la mémoire de l’auteur, selon un mode exploratoire, dérisoire et poétique.
Pasternak et Tchekhov sont les chéris de Trolle. A la toute fin, Elise nous propose une Lioubov pas vraiment nostalgique ni résignée et comme détachée au moment de dire adieu à sa Cerisaie d’enfance. Avec Elise Levron Maurice Taszman a pris des risques, parce qu’il savait qu’il n’en courait aucun. Il la place dans un espace nu, l’éclairage dans la salle n’est ni un ‘pleins feux’ ni un ‘service’ mais un refus d’éteindre les lumières. Elise charnelle, sans détours, vous dévisage pour que vous l’envisagiez (à moins que ce ne soit l’inverse). Son énergie, son jeu si parfaitement technique qu’il en devient paradoxalement comme improvisé, vous mettent K.O. Trolle et Taszman aux manettes, ça marche. Pari plutôt audacieux gagné.

14 octobre 2005

Un violon sur le toit, d'après Sholem Aleichem

Un violon sur le toit, d’après Sholem Aleichem, livret de Joseph Stein, musique de Jerry Bock, lyrics de Sheldon Harnick.
Mise en scène d’Olivier Bézénech et Jeanne Deschaux.
Nouvelle adaptation : Stéphane Laporte. Direction musicale : Pierre Boutillier.
Au théâtre Comédia. Du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 17 heures.
Jusqu’au 31 décembre.
Téléphone : 01 45 67 95 46

Une déferlante, Broadway, 1964. Pliée de rire en quatre l’Amérique larmoie entre bonheur et émotion. 1971 : l’Europe est conquise par le film de Norman Jewison. « If I were a rich man » devient l’outil indispensable de profs d’anglais qui tentent d’initier leurs ouailles au ‘mode hypothétique’, soit ‘were’ au lieu de ‘was’. « On the other hand… on the other hand… there is no other hand », l’imagination se dégonfle, comme un ballon ordinaire versus la réalité.
Un optimisme débridé (slave, forcément) constate que la vie, la famille, dont nous ne sommes pas sûrs d’être dignes, sont des cadeaux irremplaçables. Avec plus de double-tranchants qu’on n’aurait pu envisager. Le palliatif ? une vraie fausse mauvaise foi qui évacue un trop plein de contradictions. C’est peut-être la formule de ce qui n’est ni un conte, ni un début de saga, mais la présentation d’un petit monde enfui, celui de communautés juives en Russie au tournant du siècle dernier. Pogrom, tout s’assombrit, sombre. L’espoir, alors ? Une vingtaine de comédiens et seize musiciens parfaits tournoient, chantent, dansent. Le plateau utilisé avec astuce n’en devient pas trop petit. Une magie est au rendez-vous. Finesse de touche et intelligence: mazel tov pour ce mariage-ci. Tendresse et cocasserie: mazel tov pour celui-là. Généreux et quoi encore d’autre ? mazel tov. Une comédie musicale, une vraie et que vous aimerez, mazel tov, mazel tov again.

13 octobre 2005

Les sept voyages de Sinbad, Luc Ritz et Olivier Morançais

Les septs voyages de Sinbad le marin, de Olivier Morançais et Luc Ritz d’après Les mille et une nuits.

Des ribambelles de jeunes, très jeunes enfants encadrés par leurs maîtres et maîtresses gigotent sur leurs sièges. Silence, magie de la seconde où les comédiens sortent de l’avant du bateau posé sur la scène, avec, peints de part et d’autre de sa proue, ces grands yeux qui les guettent. Le bateau est gigogne, et hébergera le lieu de rêve confortable où Shéhérazade sera meneuse de jeu… ("De toutes façons, je la connais, on a le DVD chez nous", me certifie mon voisin genre sept-huit ans). Sinbad-le-jeune, destabilisé un brin par son statut peu reluisant de simple porteur d’eau et l’autre Sinbad, cet ancien marin prestigieux à la barbe blanche qui lui transmettra sa sagesse par le conte. (« Le DVD je l’ai regardé au moins dix fois » insiste mon voisin). Toutes sortes de marionnettes, vigies dérisoires, commentateurs dansant, miment, singent ou contredisent le vieux Sinbad de plus en plus impressionnant. Les gamins unanimes hurlent de joie. Anne Marbeau, Shéhérazade tutélaire aux allures de mamie feuillette un grand livre à cour. Premier livre, second. Les enfants déchiffrent ou annonent, charme de ce spectacle authentiquement interactif. Au septième voyage, ils resteront presque sur leur faim. Costumes, lumières et effets chatoyants. Une distribution qui fonctionne parfaitement. « C’était bien », mon voisin qui a le DVD des Mille et une nuits à la maison est à cours de mots, mais a des étoiles plein les yeux. Les instits aussi.

Espace Paris-Plaine, mercredi et samedi à 15h, jusqu’au 29 octobre. Tél : 01 40 43 01 82

10 octobre 2005

Antoine et Cléopatre, de William Shakespeare

Antoine et Cléopatre, de Shakespeare
Mise en scène de Stuart Seide, au Théâtre de Gennevilliers
Du 1er au 22 octobre

Rivalités entre triumvirs, Marc-Antoine, Octave-César et Lépide, sans compter Pompée-junior, guerres au long cours. Nouvelles de l’avance de troupes, de trahisons, d’éliminations. Va et vients entre Rome et l’Egypte, mais aussi Messine, La Syrie, Actium, etc. Et puis comme un îlot, les amants, le fringant Antoine « vaste esprit » qui fond devant sa Cléopatre, mégère apprivoisable ou pas, femme d’instinct, ardente et altière. Trahi par ses compagnons, Antoine se donne la mort, après un dernier baiser et une mise en garde contre César. Sa mort à elle, sans apitoiement, a des allures d’apothéose. Noblesse de ces héros si imparfaits, que Stuart Seide admire, met en scène et dirige avec panache. Une scénographie d’une beauté et d’une limpidité parfaites. Des éléments de décors qu’on déplace. L’Orient et l’Occident se succèdent ou cohabitent. Costumes, lumières, bruitages, tout culmine avec la pourpre du tableau final. La troupe a une cohésion spectaculaire. Eric Challier est un Antoine fougueux, mais troublé et convaincant. Octave-César : Stanislas Stanic est jeune homme lisse, trop bien comme il faut, en complet et gants noirs, glaçant à souhait. Hélène Lausseur est une Cléopatre débridée, vibrante qui vampe son monde. Il faudrait citer leurs camarades, tous ébouriffants. Mention spéciale à Vincent Schmitt : Enobarbus à la présence et à l’autorité truculentes et phénoménales. « Ô, flétri est le laurier de la guerre » commente un des personnages, Stuart Seide fait sien ce constat désastreux. Comme toujours chez Shakespeare le comique tempère et pimente le tragique, cette pièce puissante et dérangeante constitue une soirée rare.

07 octobre 2005

Interruptus, de Daniil Harms

INTERRUPTUS ou l’EMPECHEMENT de DANIIL HARMS
Mise en scène et scénographie de Claude Bazin
Au Lavoir Moderne Parisien du 4 au 14 octobre, et au Proscenium du 9 novembre au 3 décembre.

Au paradis des esprits inclassables, Daniil Harms doit côtoyer ses parrains et ses filleuls en absurdie. Interruptus a pour cadre l’ex-Union Soviétique, du temps du petit père des peuples. Harms, surréaliste de génie, auteur singulier, atterrit à l’asile et passa à la trappe (au propre et au figuré puisque interné en psychiatrie et supprimé). Claude Bazin nous propose un homme naïf, décalé, métaphysique, dont les répères volent en éclats et qui ré-interprète le monde. L’univers des contes qui lui est familier l’intrigue, son imaginaire poétique est d’une richesse sidérante. A son écoute Bazin a voulu une mise en scène et une scénographie minutieuses et généreuses multipliant les trouvailles. Un florilège de petits meubles montés sur roulettes sont véhiculés gaillardement à travers le plateau par deux comédiens et deux comédiennes au talent, au métier et à la vitalité superbes. Ils dansent à la tzigane, les chœurs de l’armée soviétique sont pris en relais par Chostakovitch, on ne se rend pas compte que tout dérape et s’en va vers une conclusion dérangeante. L’interactivité proposée, soit l’ordre des tableaux et des scènes tiré au sort par les spectateurs, n’y changera rien, la boucle se boucle et le tableau final est le même que celui du début. Un travail d’équipe parfait. Un spectacle intelligent, fort, baroque, bouleversant et beau, tout simplement.

04 octobre 2005

Les mots de Florentine, de Christine Deroin

Les Mots de Florentine, adaptation du roman Mot à mot, de et par Christine Deroin
Mise en scène: Christine Deroin. Avec Nathalie Duong.
Au Théâtre Berthelot, Montreuil, jeudi 6, vendredi 7, samedi 8 octobre à 19h30

L’Avant-guerre, l’année 1953. La mère de Florentine morte à 26 ans alors qu’elle-même en avait 3, ses père, mari, sœurs et enfants disparus, son petit-fils. Les paysans qui travaillent trop. La ferme, la terre et sa boue, la mer, ce rêve. Les villes ? On y vit si mal. Ne pas vieillir, finir par être plus jeune qu’à 40 ans. Observer ses voisins. Le non-dit dans les familles. « Florentine, tu as des lèvres si douces ». Qui lui a dit ça ? Dire ou ne pas dire « je t’aime ». Laisser un biographe écrire son histoire ? « C’était une histoire simple ». Vous revisitez un univers familier à des générations de Français. La pléthorique Florentine est résiliente, la comédienne qui l’incarne est gourmande. Visage d’une mobilité déconcertante, voix qui entame, rape, mord presque, puis éructe. Elle ôte ses vêtements ternes et, en ‘combinaison’, fait mine d’entrer dans sa baignoire, cet ustensile impensable avant. Elle se réchauffe un bouillon sur un réchaud, le boit, enfile un jean et glousse. Elle se sermonne aussi : « Florentine, tu deviens mauvaise » , crie presque : « Julien, mon petit-fils, je t’aime ». Minimum d’accessoires et mini-chorégraphie pour petite vieille trottinante. Le long de la savoureuse partition de Christine Deroin, Nathalie Duong est irrépressible, surprenante. Et drôle.


30 septembre 2005

Métastases et métamorphoses, de Roland Dubillard

Métastases et Métamorphoses. Si Camille me voyait… et Madame fait ce qu’elle dit
Deux pièces de Roland Dubillard au Vingtième Théâtre, jusqu’au 30 octobre.
Mise en scène : Werner Schroeter et Maria Machado.

Un langage irrépressible, comme une balançoire qui vous propulse en avant vers le rêve, les mystifications, et en arrière vers les apparences, voire la réalité. Dubillard invente ou récupère les mots, les compresse, les essore, les fait ricocher. Facétieux comme l’enfant qui l’habite et dont il sait qu’il aura du mal à vieillir. Qu’ont en commun sa toute première et sa plus récente pièce ? « Mon cœur n’est plus ce qu’il était » constate (ou feint de constater) un des personnages de Si Camille me voyait …La réplique fait écho à ce que dit Madame, laquelle a cinquante ans de plus. Monstre sacré et sacré monstre pour Diablogues, elle ratiocine, parlant d’elle-même à la troisième personne, à tort autant qu’à travers. Elle aussi pourrait avoir dit : « Ma vie dans une fuite tout à coup fait pfuite ». La première pièce a des allures de comédie musicale sans partition mais avec de jolis clins d’yeux joués par le musicien sur divers instruments et épisodes vaudevillesques où des personnages qui ont perdu leurs repères jouent à cache-cache, à coup d’alexandrins plus ou moins farcesques. Puisqu’il est question d’une voiture et de sa caisse, Werner Schroeter nous en colle une, de grosse caisse noire, au milieu du plateau. Elle devient le lieu d’où surgit et où se réfugie un quatuor de comédiens singuliers et ébouriffants. Tours de passe-passe périlleux, dans un no man’s land. Madame c’est Maria Machado : une présence et une voix uniques. Sous un arbre clair elle entreprend l’ascension d’ un escabeau. Remonte t-elle le cours du temps, va-t-elle jusqu’au bout de quelquechose, quelle rencontre souhaite t-elle ou craint-elle ? Elle est bouleversante. Dans un décor qui doit beaucoup à un orient extrême, prédominent un noir et un blanc métaphoriques. Le lien entre les deux pièces devient évident et le message final s’impose. Il vous hante, le spectacle terminé. Des retrouvailles avec un auteur magistral. Du théâtre pur, jubilatoire.

26 septembre 2005

Tu as bien fait de venir, Paul, de Louis Calaferte

Tu as bien fait de venir, Paul, de Louis Calaferte
Mise en scène : Didier Moine, avec Yvan Chevalier et Julien Leonelli
Au théâtre de l’Article, les samedis à 19h30, jusqu’au 12 novembre
Téléphone : 01 42 78 38 64

Fin de soirée d’un dimanche caniculaire. Paul frappe à la porte du logement où vivote son père, Georges, veuf, retraité, entre coin-lit-et coin-cuisine, sans douche et le reste à l’avenant. Il fonctionne à coup de formules toutes faites, un coup joviales, un coup résignées. Paul, volubile, devient soudain silencieux. Que confiera-t-il à ce père qu’il a si peu rencontré depuis son propre mariage, comment s’y prendre ? Il s’attarde. S’ensuit un dîner sur le pouce avec l’auteur de ses jours. Rosé pour les deux et Paul lâche le morceau. Rien d’émoustillant, de sulfureux. Ce qui se dit et se vit sur scène est d’une pudeur et d’une tendresse infinies.Yvan Chevalier et Julien Leonelli donnent l’impression qu’ils inventent leurs répliques ce qui est un des meilleurs compliments à faire à des comédiens. Didier Moine les met en scène avec intelligence, minutie, astuce. On sourit, on rit, on est bouleversé. C’est tout simplement remarquable.



24 septembre 2005

Secret Défense, de Christian Giudicelle et Jean-Paul Farré

Secret Défense
Texte : Christian Guidicelli et Jean-Paul Farré, musique : Thierry Boulanger
Mise en scène : Jean-Marie Lecocq et Anne-Marie Gros. Orchestre : Les Lutrins
Interprètes : Jean-Paul Farré, Fabienne Guyon, Florence Pelly et Patrick Zard’
Plus l’équipe responsable des décors, costumes, lumière et sons

L’« esprit français » était synonyme d’une légèreté assortie d’une finesse masquant de la profondeur. De quelquechose de débridé avec panache et pertinence, de réparties apparemment tout à trac, mais fruits de la réflexion d’un humoriste doublé d’un poète, un brin moralisant, aussi. Lequel ne se prenait pas vraiment au sérieux, mais maîtrisait à la perfection le langage, son outil de travail, l’objet de sa fascination primordiale.
Nous ne résistons pas à la tentation d’empiler les superlatifs pour vous conseiller d’urgence ce Grand Cabaret Impertinent et Musical, avec, en embuscade, vos camarades Bertolt Brecht et Karl Valentin. Jeanne d’Arc, Napoléon et De Gaulle y prennent pour leurs grades et Dame Justice en prend de quoi faire vaciller sa balance jusqu’à perpète.
Les musiciens sont des vrais excellents musiciens qui jouent de vraies excllentes musiques. Chanteurs et chanteuses sont de vrais excellents comédiens et comédiennes. Le texte est un vrai texte, une vraie partition, milimètrée mais huilée, gouleyante. C’est une vraie comédie musicale, genre qui, (est ce un cliché ?) ne nous a pas valu trop de chef-d’oeuvres de ce côté-ci de la Manche et de l’Atlantique. Voilà l’exception qui confirme la règle. Ce spectacle est un des plus spirituels de ces… combien dernières dizaines d’années ?

Vincennes, Théâtre Daniel Sorano. Du mardi au samedi à 20 heures 45.
Jusqu’au 29 octobre. Téléphone : 01 43 74 46 88

20 septembre 2005

La soeur du Grec, d'Eric Delcourt

La Sœur du Grec, néo vaudeville d’Eric Delcourt

Mise en scène : Jean-Luc Moreau
A la Comédie Bastille, du mardi au samedi à 21heures.

Vous saurez qui sont la sœur et le Grec à la toute fin. Entre temps ça s’envoie au tapis, les portes claquent, ébranlant le décor, des conjoints se baffent pour se donner ou se redonner du tonus, les portes reclaquent. Imbroglios entre trois pseudo vrai-faux-ou-futurs couples, avec ex-et-plus-ou moins-futurs-ex. Avec costumes et déguisements rutilants, et on en remet une louche. Ca se prend pour des personnages de séries télé, ou pour des héros et héroïnes de blockbusters ( yes, on est branchouille). Un psy en lunettes noires broche sur le tout, qui hé-hé est peut-être l’instigateur, le concepteur de… Jean-Luc Moreau s’est amusé à mettre ça en scène. L’auteur et ses camarades comédiens pétaradent et leurs partenaires féminines sont des créatures de rêve. « Néo-vaudeville » qui délire plus vite que son ombre, défouloir qui se veut sympathique. Les gens dans la salle rient.

Des femmes qui marchent

Des femmes qui marchent, de Christian Peythieu
Proposé par le théâtre de l’Opossum à l’Atalante jusqu’au 6 octobre

Christian Peythieu a conçu, met en scène et joue aux côtés de comédiennes rares un spectacle dont il a intitulé le texte livret, parce qu’il s’apparente à une composition musicale. C’est une partition multifacettes composée des mots de ces auteurs qui peuplent son panthéon et où s’attarde un brin de nostalgie drôlatique. Mirbeau y côtoie Zola, Aragon, Huysmans, Zweig, mais aussi Koltès, Vinaver, tous plus secouants les uns que les autres. Votre homme-orchestre fait en sorte que cela se structure pour déconcerter et offrir des plages de rêve intenses. Epanchements enchaînés ou juxtaposés, rythmés par la marche de femmes qui semblent avoir été conçues pour cheminer coûte que coûte. Ne pas demander pour aller où, ce n’est pas dans le texte, ou si, mais suggéré et à un tel énième degré qu’on vous laisse découvrir. Ressorts de ce mouvement perpétuel, leurs jambes finiraient par ressembler aux aiguilles d’une horloge, cliquez symboles. Ce spectacle ambitieux, dérangeant et attachant allie le pathétique au cocasse, avec des phases jubilatoires. Pascaline Riccardi en signe la scénographie et des costumes qui mettent en valeur le corps et la chair féminine mais flirtent avec une certaine dérision. Emmanuelle Brunschwig, Marie Delmarès, Keziah Serreau, anti-héroïnes blessées ou battantes et si charnelles fascinent. Exploratoire, singulier.

Mes os et Barrabas, de Bénamar Siba

Mes os et Barrabas, de Bénamar Sib

Théâtre des Déchargeurs, du mardi au samedi à 19h. jusqu’au 19 novembre 2005
Avec Bénamar Sib
Mise en scène :Elodie Kugelmann

Du temps d’Alphonse Boudard, autre fou-amoureux de la langue française c’aurait été « mézigues » pas « mes os ».Mais c’est kif-kif. Barrabas (cf. François Villon , Jean Genet et toutes sortes d’autres gars astucieux et poétiques qui avouent avoir un jour mal tourné pour le plus grand bonheur de leurs lecteurs ) fut gracié parce qu’il était officiellement moins dangereux que Jésus. Bénamar a peut-être été politiquement incorrect mais il est d’une rectitude et d’une cohérence totales. Cet homme à l’œil subtil et tendre qui habite la scène instinctivement a passé combien d’années en prison ? Onze. Motifs ? On s’en fiche, on a l’impression que lui aussi. Bon, braquages et cie. En prison il a été happé par le théâtre, est-ce que cela a tout changé pour lui ? Il est là, il parle, il captive, le mot est mauvais goût. Il est vrai, chaleureux, savoureux, tchatcheur, danseur de tcha-tcha-tcha, non, de slow, amoureux invétéré, récupérable et tendre. Dévoyé, mais dévoyé de quelle voie ? Les voies du Seigneur étant impénétrables, qui est son Seigneur ? Comme dit sa sainte mère (Les mères sont toutes des saintes) : « Avec l’aide de Dieu, ça va aller, mon fils ». Ca va, ça ira.et vous irez voir ce jubilatoire Mes os et Barrabas.

L'installé, d'Alain Spiess

L’Installé, adaptation du roman Installation, d’Alain Spiess
Théâtre Daniel-Sorano à Vincennes, du mardi au samedi à 20 h15
Mise en scène : Françoise Spiess
Jeu : Vincent Gauthier, Jean-Paul Dias, Mélanie Zucconi

L’adaptation pour le théâtre d’un roman même majeur débouche souvent sur des pseudo-pièces mornes ou bavardes. Françoise Spiess signe l’adaptation, la mise en scène et les costumes du spectacle dont elle a amoureusement confié à ses scénographe, compositeur et concepteur de lumières le fragment de vie d’un homme à la lucidité douce-amère mais à l’amour du langage insensé. A un moment significatif de son existence il décrète qu’il va s’enfermer dans son appartement pour « manger, boire et laisser passer le temps ». Auprès de lui une concierge irrépressible, un frère improbable et un microcosme auquel il appartient mais dont il veut ou plutôt voudrait s’abstraire. On se dit tantôt Kafka tantôt Proust.
Tout est fignolé : le décor symbolique, malin, onirique, les sons, les lumières, les musiques. Vincent Gauthier est le meneur de jeu, anti-héros oedipien, pieds nus et perplexe à qui on aimerait tendre la main mais comédien charismatique et qui galvanise son public. Jean-Paul Dias joue avec appétit sept personnages résolûment moins métaphysiques. Mélanie Zucconi est toutes les dames qui obnubilent Monsieur. Elle interprète sa demi-douzaine de rôles avec une gestuelle, une présence et un aplomb fascinants. Le bonheur est sur la scène et dans la salle à la toute fin.

Abraham sacrifiant, de Théodore de Bèze

Abraham sacrifiant, de Théodore de Bèze

Mise en scène : Nathalie Hamel
Jeu : la Compagnie de la Pléiade
Avec accompagnement musical

Créé en 1550 par les élèves d’un collège de Lausanne où l’auteur l’avait écrit. Réfugié pour cause d’abjuration de la foi catholique au profit du Calvinisme, mais théologien et professeur aimé et révéré, Théodore de Bèze y enseignait le grec. Son Abraham Sacrifiant émeut infiniment. C’est l’œuvre d’un poète à la langue noble, ample ou contenue, au décasyllabe percutant ou soyeux. La Compagnie de la Pléiade se l’approprie avec dévotion et bonheur. Abraham, juste parmi les justes, s’entend ordonner par Dieu de lui immoler son fils Isaac. Le dramaturge lui fait répondre comme sans réfléchir : « Brûler ! Brûler ! Je le ferai ». Puis le doute fond sur lui , le taraude. Il a toujours été d’une fidélité sans faille à un créateur qui l’avait choisi pour engendrer une postérité aussi nombreuse que les étoiles et voilà que ce même Dieu est devenu incompréhensible. Il l’implore, tente de cacher son angoisse à sa bien-aimée femme la vigilante Sarah, mais sent qu’il mourra de la mort de ce fils délicieux et confiant que l’Eternel lui commande de sacrifier. Cependant que Satan guette sa rébellion, sa désobéissance et se réjouit de sa peine.
La metteur en scène a voulu que ses comédiens conservent les costumes seizième siècle qu’ils avaient au prologue imaginé par elle, soit ceux des princes Bourbon et Navarre requis par Jeanne d’Albret de jouer l’Abraham et Isaac que Théodore lui a présenté, elle qu’il avait convaincue d’adopter la religion réformée.
Psaumes, cantiques ou poèmes traditionnels juifs sont dits, chantés, escortés à la flûte.
Ils ponctuent en la glorifiant une mise en scène sobre que les lieux où le spectacle est présenté : chapelles, cloîtres mettent en valeur. L’équipe des comédiens sert avec ferveur cette tragédie particulièrement touchante.
Le spectacle sera repris cette saison 2005-2006.




Lysistrata, d'après Aristophane

Lysistrata d’après Aristophane
Mise en scène : Rafael Bianciotto, au Théâtre 13

Avec masques et marionnettes, par la Compagnie Zéfiro Théâtre, jusqu’au 16 octobre. « Est-ce dans l’ordre des choses qu’un fils meure avant sa mère ? » demande Lysistrata aux hommes qui ne vivent que par et pour la guerre, et envoient ainsi leurs jeunes fils à la mort. Aristophane révolté est le défenseur des faibles. Il conseille aux femmes grecques de faire la grève conjugale dans le but de ramener leurs époux à la raison et, pense-t-il, à la paix. Est-il poète, simple rêveur ? Pourtant il y parvient. Rafael Bianciotto nous offre un divertissement leste, quasi loufoque, avec des personnages genre héros de BD, pantins ou guignols d’une certaine info, comme croqués par des chansonniers. Le tout agrémenté de musiques, de chansons, de marionnettes aux faciès et aux rictus d’un réalisme hallucinant, parfaitement maniées par les acteurs qui leur prêtent leurs voix et, clin d’œil à une actualité déplorable, arborent parfois des costumes avec voiles côté femmes évoquant un certain Orient proche. Mais la mise en scène est farcesque, les six comédiens qui jouent avec gourmandise une vingtaine de rôles portent des masques rondouillards et des costumes lumineux déclinés dans des tons qui vont du safran au rubis. Côté technique tout est délectable, le décor est une toile blanche au centre de la scène, sorte de petit écran. il deviendra mur de forteresse ou colline pour qu’on s’installe à son sommet. Ca virevolte à tout va. Le texte a été remodelé pour que la cocasserie et la dérision des situations percutent au mili-quart de poil. Les comédiens se donnent à fond. Réjouissante et salutaire, Lysistrata fait s’esclaffer son public.

04 septembre 2005

Le circuit ordinaire, de Jean-Claude Carrière

Théâtre du Petit Hébertot jusqu’au 18 novembre
Mise en scène : Pascal Laurens et Patrick Martinez
Jeu : Pascal Laurens et Patrick Martinez


Au centre de la scène un homme attend, tassé dans un silence aussi inconfortable que le tabouret sur lequel il est juché. Un personnage élégant apparaît, qui tourniquera autour de lui, un dossier à la main. Début d’interrogatoire. L’homme-au-tabouret s’y soumet, il avouera. Oui, il a fait parvenir à ses employeurs des rapports dénonçant toutes sortes de gens.
Bon, il y a joint d’autres le concernant personnellement qui l’accusent aussi. De quoi ?
Peu importe. Pourquoi ? Il adore dénoncer, il le fait par dévouement.
Jean-Claude Carrière avec sa malice et son sens poétique et diabolique de la manipulation a tricoté ce supens à l’allure de canular, avec répliques et considérations du genre qui dénoncent (ou encensent, c’est selon) « la fraternité dans la culpabilité générale ».
A la mi-temps ça bascule. Tel est pris qui croyait… Soit une fable consortant avec une réflexion sur le pouvoir, pouvoir d’esquiver et d’attendre le moment où on peut « cueillir »
l’adversaire. On ne tentera pas de vous raconter.
Pascal Laurens, rapporteur faussement placide, lunaire, avec son oeil exploratoire est redoutable. Patrick Martinez est un commissaire arrogant qui se rétrécit, devient fébrile, affecté de tics et parfaitement pitoyable, mais si crédible à la toute fin.
Les deux metteurs en scène-interprètes ont voulu une scénographie simplissime. Elle est particulièrement efficace lorsqu’ils se défient du regard dans ces silences incandescents qu’ils aiment.

20 juillet 2005

Le Triomphe de l’Amour, de Marivaux

Mise en scène Jean-Luc Jeener, costumes Catherine Lainard
Au Théâtre du Nord Ouest

La jeune Léonide de Sparte s’est déguisée en Phocion et s’apprête à mystifier son monde pour un motif noble. Elle veut réinstaller sur le trône qu’elle occupe Agis, son véritable héritier, enlevé à sa naissance et qu’elle a retrouvé grâce à Arlequin, ex domestique du philosophe Hermocrate. Ce dernier a recueilli le prince orphelin et l’héberge toujours. Mais voilà, dès leur rencontre Léonide est tombée irrémédiablement amoureuse d’Agis. Sous la tutelle du barbon Hermocrate et de sa sœur Léontine, future vieille fille, c’est un être sensible qui comme ses protecteurs, n’a jamais connu l’amour. Qu’à cela ne tienne Phocion-Léonide va y mettre bon ordre en subjugant sous sa double identité et pour les neutraliser frère et sœur. Après quoi, elle passera à la phase où avec Agis…
Jean-Luc Jeener a fait de ce prodige de bon sens et de rouerie un délicieux petit monstre, et la pièce, «l’une des mieux intriguées» de l’auteur selon un contemporain, s’intitulerait le triomphe d’une certaine cruauté, si le spectacle virevoltant ne rimait pas avec joyeusetés et tours de passe-passe, et si la distribution n’était pas aussi séduisante. Philippe Seurin présence étrange, magnétique et voix fascinante est un Hermocrate circonspect et bernable, mais dont on sent que l’humour le sauvera.Véronique Dargance, Léontine, s’épanouit sous nos yeux et sa déconvenue finale trouble. Pauline de Meurville, Léonide, voix râpeuse ou acidulée, mutine, vraie «battante», a une énergie peu commune. Un ineffable Antoine Mory est Arlequin, juvénile entremetteur, le plus élégamment cynique de tous. En finesse Laure Maturier est Corine l’aimable suivante de Léontine. Alexandre Mousset est un Agis crédible, digne, émouvant.
Costumes déclinés en beige, lumières mettant en valeur les aires de jeux de cette salle à l’accoustique et à l’intimité peu communes.
Le Triomphe se jouera les 3, 4, 9 10, 11, 17, 24 et 25 septembre, et jusqu’au 31 décembre 2005.

16 juillet 2005

L’amour à trois, de René de Obaldia

Comédie Bastille, du mardi au samedi à 21h30. Tél : 01 48 07 52 07
Obaldia est d’abord poète. Cet amoureux des mots qu’il associe de façon faussement candide pour les faire déferler, déraper, a fondu deux de ses Impromptus en cet Amour à trois. L’hilarité des spectateurs est aux antipodes du rire gras qui, constatait-il, ponctue les «cacophonies triomphantes et inanités sacralisées» si présentes sur nos scènes. Dans Le Grand Vizir Arthur échange avec son meilleur ami Ernest des déclarations de loyauté et d’affection touchantes. Dès qu’il a le dos tourné, Hortense, sa femme, se jette dans les bras dudit Ernest. Cette situation vaudevillesque nous vaut un épisode dense, dru, dérisoire, dérangeant.
Dans Pour ses beaux yeux un couple de beaufs a convoqué un professeur ès jeux télévisés pour que le monsieur, dûment coaché, empoche le magot à une émission-culte genre «Questions pour…». Le prof emballera la dame. Mais le mari qui a tout reniflé est entretemps devenu virtuosissime et dépassera son maître. Ses réponses pétaraderont avant que soient formulées des questions quasi-existentielles, tous azimut. Ebouriffant.

04 juillet 2005

Dom Juan, de Molière aux Fêtes Nocturnes du Château de Grignan

Equipe artistique et distribution : Théâtre du Frêne
Musique originale de Bruno Girard
Mise en scène : Guy Freixe
Devant la façade du château à la grâce infinie Hovnatan Avedikian, le jeune Dom Juan de Guy Freixe, à qui la Grâce a manqué, parce qu’il n’a pas voulu, pas su la reconnaître, zappe sa vie goulûment ou nonchalamment. A ses côtés Jean-Yves Duparc, Sganarelle, son confident non pas son domestique, espèce de parrain-turlupin navré, ne peut ni ne veut désespérer.
Sur la terrasse, espace devenu scénique et aménagé pour qu’avec ses gradins il garantisse au public une accoustique parfaite, les personnages en costumes intemporels, passe-partout, bondissent, gesticulent, s’accostent, s’interpellent. ‘A la cour’ cinq musiciens, cordes et cuivres, recueilllis, jouent, accompagnent, commentent , anticipent, et complètent une distribution éclectique. Des voiles qu’on agite, des cavalcades, des torches, des numéros de danseurs de cirque et des lumières de plus en plus précises, aveuglantes, jusqu’à l’embrasement final et symbolique.
Ce Dom Juan-ci évolue entre un humour et un cynisme tout aussi politiquement corrects qu’incorrects, mais le spectacle n’est surtout pas prêchi-prêcha. Des centaines de spectateurs l’ont vu en juillet à Grignan. Le choix de cette pièce très particulière pour ce lieu inspirant et un travail d’équipe amorcé il y a des mois à Grignanfont de cette soirée une de celles qui auront compté cette année. Et c’est la politique culturelle menée par le Conseil Général de la Drôme, et par Anne Meillon, directrice des Fêtes Nocturnes de Grignan qui a pris tous les risques, qu’il faut saluer et remercier, pour le plaisir que leur Dom Juan nous a donné.

02 juillet 2005

Adèle a ses raisons, de Jacques Hadjaje

Théâtre Musical
Avignon festival Off au Théâtre de l’Oulle
Le label ‘théâtre musical’ ne laisse plus les spectateurs perplexes ou indifférents depuis que la merveilleuse Camille C. de Jonathan Kerr, également présente au festival a reçu le Molière qu’elle méritait. Cette Adèle L. (veuve Lanternet) prend la relève. « Elle est rigolotte l’ancêtre » entonnent ses petits et-arrières-petits enfants.
Soit Adèle, ses gardes du corps, de corps plus ou moins rapprochés, le sien, ceux de ses maris ou de ses amants. Ca chante, ça joue : piano, accordéon, bandonéon. Elle, centenaire intemporelle dans la robe d’une Scarlett pour Autant n’en emportera jamais le siècle, est au centre d’un petit univers où elle a été reine du boudin aux cerises, adepte du petit verre de Côtes Rôties avant de dormir et gourmande de plaisirs gaillards qui ragaillardissent. Autour d’elle les jeunes font leur cinéma, règlent des comptes qui leur paraissent essentiels. La famille, quoi.
Et ça danse, ça virevolte, ça cause et ça remet tout en cause. Les raisons de vivre d’Adèle ? C’est aimer ceux qu’elle a mis au monde pour ça . A la toute fin la petite Leïla lui dit son besoin de l’entendre raconter encore.
Les comédiens ne constituent pas une distribution mais une vraie famille et Jacques Hadjaje, auteur et metteur en scène de ce joyeux spectacle, homme de théâtre complet, nous offre un moment de théâtre rare.

01 juillet 2005

Rue de Babylone, de Jean-Marie Besset

Mise en scène de Jacques Lasalle
Avec Jean-Marie Besset et Robert Pagnol

Théatre Rive Gauche
La pièce de cet auteur adaptateur et homme de théâtre complet avait été un des événements du début de saison au Théatre du Petit Montparnasse, elle s’installe quelques numéros plus bas rue de la Gaîté, et c’est Jean-Marie Besset lui-même qui reprend le rôle créé par Samuel Labarthe. Confrontation inopinée entre deux individus qui n’ont apparemment en commun ni origine sociale, ni buts dans l’existence et vont prendre la mesure l’un de l’autre, s’affrontant comme des animaux pour délimiter leurs territoires dans un no man’s land où les objets sont autant de menaces, la pièce évoque les œuvres-chocs de Harold Pinter ou Edward Bond, mais ici le contexte est bien français, parisien, d’une actualité troublante.
Ce face-à-face dérangeant, le revirement de situations qu’on pressent et son issue tirent toute leur force et leur justesse de l’écriture maîtrisée, minutieuse qui façonne des personnages hallucinants de vérité.
La mise en scène et la direction d’acteurs magistrales de Jacques Lassalle font le reste. Les éléments du décor, une porte d’entrée cossue, un hall d’immeuble immaculé avec minuterie bruyante et ascenseur inhumain, l’échelle métallique anachronique et criarde préfigurent ou accompagnent un suspense qui s’achève sur des paroles et des répliques simples, déchirantes. Les comédiens sont éblouissants. C’est un vrai grand moment de théâtre.

25 juin 2005

Choses vues à droite et à gauche

Théâtre de la Gaîté Montparnasse
Spectacle à partir de la correspondance d’Erik Satie, conçu et réalisé par Jean-Luc Tardieu qui met en scène Du côté de chez Proust au Petit Montparnasse quasi-mitoyen.
Jean-Paul Farré est Satie, énergumène truculent qui ratiocine férocement au gré de ses engouements et ses détestations, le long de sa passion pour les mots, tandis que la vie le malmène à petit feu. Bernard Dhéran, meneur de jeu et son compère pince sans rire, est plein de sollicitude. Michel Runtz au piano joue amoureusement Gymnopédies et Cie. Lumières et mise en espace stylisées, c’est brillant, savoureux, et se joue à un horaire parfait.
Du mardi au samedi à 20h00, dimanche à 15h00. Tel. 01 43 22 16 18.

02 juin 2005

Je suis un homme de mots, de Jim Morrison

Au Théâtre Molière, Maison de la Poésie
Laurent Sauvage signe ce spectacle ambitieux où les excellents comédiens disent, jouent, miment et dansent les textes de Morrison. Sons, bruitages, musiques, déguisements, masques, c’est onirique, ça percute à tout va. Des psalmodies, des récitations à plusieurs voix n’en faisant qu’une.
Jim est là entre inquiétudes et certitudes maladroites, admonestations, grandiloquences, failles, plaies, et sa quête, mais laquelle ? «Accrochez-vous à la vie.» Les voix conjointes le disent, le redisent et le noir se fait sur la scène.
Techniquement c’est superbe. Malheureusement Jim Morrison n’est pas un poète. Les mots, il les utilise à la mode d’un Oulipo de pacotille, les associe de manière hasardeuse, inconséquente, comme s’il les méprisait, c’est mal fagoté, factice, irritant.
Que dire des « épaules douces comme des serres de corbeaux » ? Ca sonne faux et le reste est à l’avenant. Il existe de vrais élucubrants qui sont des poètes, Matthieu Messagier, par exemple, notre ‘Dernier des Immobiles’. Dommage d’avoir mis tant de talents au service d’un pseudo-auteur .

31 mai 2005

La traversée de la nuit, de Geneviève De Gaulle Anthonioz

Mise en scène : Cesare Capitani Jeu : Esmeralda Kroy
Espace Quartier Latin

Entre «La porte s’est refermée lourdement. Je suis seule dans la nuit» et «L’aube se lève à peine, c’est peut-être celle de l’espérance ?» la traversée aura eu lieu, puisque la libération quasi-miraculeuse de la détenue se laisse deviner. La jeune fille gaie et grave, réfléchie et enthousiaste s’est engagée dans la Résistance, la fleur au fusil. A Ravensbrück la voici isolée pour une raison inconnue dans une antichambre de cette mort aux allures de supplice dont la fréquentation est devenue presque banale. Geneviève communiait avec ses co-détenues dans la tendresse et la compassion. Séparée d’elles, dans son cachot, elle abolit un temps qui ne signifie plus rien, accueille chaque instant avec ferveur et convoque les souvenirs de son enfance au cœur d’une famille chaleureuse. Montent en elle des rêves qui l’intriguent ou la réconfortent, des prières avec fragments de psaumes.
L’évocation des œuvres d’art qui ont nourri sa sensibilité sont des bouffées de beauté. Les flash-backs se côtoient dans un ordre résolûment peu chronomogique, donnant son rythme à ce récit qui serait insoutenable s’il était moins pudique et moins vibrant. La remarquable comédienne à la silhouette gracieuse et au port élégant est éclairée de l’intérieur. Lumières et musiques font écho à son émotion.
Reprise du 16 octobre au 2 novembre 2005. Tel. 01 43 37 59 27.

25 mai 2005

Macbett, de Eugène Ionesco

Au Théâtre 13
Le metteur en scène a sauté à pieds joints par-dessus les indications scéniques originelles pour rendre au texte sa dimension de chorégraphie verbale. Ca parle à tout berzingue, ça chante, ça chuchote, mais ça se fait magistralement entendre. Le thême est la paranoïa fréquente chez les chefs de guerre victorieux à répétition. Ubu est en planque et Shakespeare cul par-dessus tête, les cartes sont redistribuées avec usurpations d’identités en cascades : le doux Duncan est devenu un despote caractériel et crapoteux, Lady Macbett est aussi Lady Duncan, qui elle-même est une sorcière, etc. Des affreux jojos qui se croient valeureux pulullent.
La mise en scène et la scènographie bousculent, les comédiens sont drôlatiques. Catharsis garantie.

Les Révérends, de Slawomir Mrozek

Au Théâtre 14
Une communauté de néo-pseudo-chrétiens-d’obédience-vague, dans une bourgade de la côte est des Etats Unis, de nos jours. Un «comité d’accueil» attend son futur pasteur. Le jeune homme charmant et enthousiaste qui se présente avoue son origine juive. Les sourcils se froncent. Une jeune femme débarque, motivée et charismatique, dépêchée elle aussi par les autorités ecclésiastiques. Les sourcils se refroncent. Qui choisir? Et puis ça bascule, les notables paroissiaux se révèlent être des truands ou des détraqués, un désoeuvré sataniste fait éclater des bombinettes en coulisses, les deux révérends jugés peu coopératifs mais devenus solidaires sont ligotés, et…
C’est une farce et un conte moral astucieux qu’un Mrozek plus élucubrant que jamais vous a concoctés. Les neuf comédiens sont savoureux, la mise en scène huilée à ravir.

07 mai 2005

Une mauvaise rencontre, de Charles De Gaulle

Au Théâtre du Nord-Ouest
En 1905 de Gaulle a 15 ans et écrit en alexandrins impeccables une saynète comique pour deux personnages qu’il jouera en famille avec pour partenaire son cousin. Nuitamment, au coin d’un bois un quidam pressé de retrouver son foyer se trouve face à face avec un détrousseur fils d’une Espagne néo-hugolienne côté César de Bazan, ou cousin des personnages flamboyants de Rostand. Le brigand révolté ou résigné, vrai ou faux fataliste, larmoyant, mélancolique, épique et grandiloquent tient au voyageur un discours tel que celui-ci lui cèdera l’un après l’autre son chapeau, sa veste, ses souliers, son manteau, sa montre et sa bourse.
Pochade aboutie,le langage se fait preneur d’otage, c’est drôle et efficace. Rapport tout en finesse entre deux excellents comédiens. Mise en scène lunaire : cette rencontre est une aubaine.

27 avril 2005

Etat des lieux avant le chaos, textes de Serge Adam

A la Maison des Métallos
Rien de sinistre malgré le titre. Une dizaine de tableaux avec pour cadre un rectangle métallique cerné de noir. Des jeunes couples s’y adonnent au loto avec frénésie, des stars de médias y signent un ‘protocole de consentement sexuel mutuel’ indispensable avant ébats torrides. Des patrons de chaînes-télé avides de parts de marché à faire crever d’envie la concurrence sont les tortionnaires de leurs scénaristes. Un père et une mère larmoient devant l’exécution en-direct-à-l’-écran d’une meurtrière US devenue icône sanctifiée tandis que leur bébé malade a un dernier hoquet dans la chambre à côté. Des supporteurs de football s’éliminent en un affrontement tribal. Mort d’un prématuré conçu par une quadragénaire au parcours professionnel préalable sans faille. Ebranlée elle prophétise l’anéantissement de la terre, de l’homme, de la beauté si un égoïsme ordinaire triomphe. Un huluberlu a foi en l’avenir. «Laissons la raison à ceux dont le cœur est trop faible pour embrasser l’invisible», il décrochera un contrat pour les drôles de boites qu’il confectionne avec amour.
La scénographie stylisée a pour contrepoint tendre et ironique des musiques et des épisodes mimés, dansés. Les jeunes interprètes ont du punch. La mise en garde de l’auteur trouble et convainc. C’est excellent.
Du mardi au vendredi à 20h30, samedi à 17h00. Tel. 01 47 00 68 45.

22 avril 2005

Ca vous fait quequ’chose ! Cabaret autour de chansons des deux guerres

Théâtre des Déchargeurs
Alexandre Martin-Varroy en collaboration avec Marie Vaina.
Artistes sans esbroufe; charme, émotion, un hommage aux aînés qui ont mis en chansons la vie de tous les jours et les grands moments de l’histoire de notre pays. Aucune aigreur dans le choix des textes et des chansons, une réflexion nuancée ou vibrante sur les guerres.
Quatre comédiens et comédiennes entre vingt et vingt-six ans. Jeanne Brisson à la contrebasse, Stéphane Tsapis au piano, l’inventivité et la fraîcheur mêmes co-signent les arrangements et rejoignent les comédiens-chanteurs Cyril Romoli et Marie-Pierre Rodrigue, l’autorité côtoyant la grâce. De la belle ouvrage.
Du mardi au samedi à 20h00. Tel. 01 42 36 00 02.

10 avril 2005

La vie parisienne, de Jacques Offenbach

mise en scène Olivier Desbordes
direction musicale Dominique Trottein
coproduction Opéra Eclaté Midi Pyrenées
au Théatre Silvia Monfort

«Je suis Brésilien, j’ai de l’or et j’arrive de Rio d’Janeir’»,«Je veux m’en fourrer, fourrer jusque là» donc nos mascottes au rayon opérette. Orée de la Belle Epoque, un baron suédois débarque flanqué de sa femme, il brûle d’être initié à la vie du grand monde dans ce Paris au chic suprême : comprenez qu’émoustillé il brûle de s’y encanailler. Il sera la victime plus ébahie que grincheuse d’une supercherie élaborée par un duo de zigotos lesquels lui feront découvrir un Paris de faux ou vrais bottiers, de gantières, de demi-mondaines , déguisés ou pas, voyez amiraux suisses, vos veuves de colonels, avec en prime un Brésilien à l’accent interlope et une vamp avant la lettre Métella, qui n’est dupe de rien.
Les librettistes Meilhac et Halévy souhaitaient peut-être dénoncer les bourgeois d’alors ou de toujours, avides, cyniques, hypocrites, peu ragoûtants. Olivier Desbordes a opté pour un mode surréaliste. Hommes attifés en danseuses de cancan, et autre Lac des Cygnes relooké burlesque, cariatides mâles aux épaules mi-dénudées soutenant un décor prêt à vaciller entre des enfilades de gags.
On ne saisit pas toujours les paroles des airs confiés à des chanteurs et des chanteuses aux voix splendides, accompagnés par une dizaine de jeunes musiciens parfaits, peu importe. Quant aux adresses à la cantonade et autres minauderies, cela faisait partie du jeu à l’époque, n’est-ce pas ?

06 avril 2005

La Tour Effel qui tue, de Guillaume Hanoteau

Mis en musique par Georges Van Parys, couplets de Jean Marsan
par La Compagnie des l'Aube
Mise en scène et scénographie : Philippe Carle-Empereur et David Margonstern
Au Théatre du Renard

Six comédiens et quatre comédiennes, jouent vingt-sept rôles. Le pianiste les escorte avec bonhomie. Sur une scène au décor minimal des personnages biscornus, grandiloquents, vrais ou faux naïfs, répliques de ceux qui peuplaient les lieux chauds de la capitale à la fin du 19éme siècle. Soit vos gouapes, fleurs du pavé, demi-mondaines et vieux beaux éméchés, le microcosme courtisé par les humoristes d’alors et ressuscité par l’auteur façon canular.
Guillaume Hanoteau y a adjoint les néo-monstres baroques qu’il aime. Ce spectacle est du vrai théâtre avec ses ressorts, ses ficelles et ses lanternes magiques. Et les chansons joliment poussées par tous. Des effets stroboscopiques, autres ajouts et péripéties visuelles sont dus au metteur en scène qui a souhaité actualiser un monument de cocasserie historique.
Donc, la Tour a été considérée dès sa naissance comme une hérésie esthétique, selon la caste omnipotente des polytechniciens qui sont trois sur scène, diversement formatés, bicornes inclus : ils soutiennent que «Mathématiquement, la Tour n’existe pas !!!» C’est un anti-talisman. Sa représentation même miniaturisée porte la poisse, d’où les crimes et meurtres mystérieux qui sidèrent les contemporains.
Soit aussi un poète : Christophe, sa muse : Marie-Nuage Eiffel , fille de... Voilà pour l’ épisode fleur-bleue. Le manège se remet à tourner, ça swingue, ça pivote, ça re-chante, c’est généreux, ça fait rêver et hoqueter de rire.
Les comédiens se sont pris au jeu. Qu’importe «la terrible réalité» ultime de cette authentique farce.