27 février 2005

La jeune fille et la mort, d’Ariel Dorfman

Mise en scène Gérard Malabat
avec Mireille Coffant, Pascal Germain et Vincent Violette
au Sudden Théatre
Une salle de séjour avec ventilateur en action, une terrasse séparée par une porte coulissante. Le bruit de la mer, celui d’un orage. L’épouse qui fumait nerveusement en attendant son mari pour dîner se lance dans une scène de ménage dès son arrivée. On ne s’attend pas à ce que la suite soit une méditation tumultueuse sur les ravages causés à long terme chez ceux qui, rebellés contre une dictature militaire, ont fait l’objet de représailles, emprisonnement, tortures et viols ordinaires ou raffinés. Nié et mutilé dans son être profond, que faire le jour où on croit rencontrer son ancien bourreau, sous les traits d’un père de famille sans états d’âme. Obtenir ses aveux d’abord et lui rendre coup pour coup voire pire ensuite ou l’inverse ? C’est ce que Paulina, la jeune femme hystérique, l’arme à la main, essaye de décider face au médecin, Miranda, son probable ex-tortionnaire, avec ou sans l’aide de son mari Gérardo devenu influent dans le nouveau régime.
Pour ce face à face haletant avec rebondissements et coup de théâtre final, qui a été distingué par des prix de la meilleure pièce, puis adapté pour le cinéma par Polanski, Gérard Malabat a su créer un climat de malaise en écho au mal être de ses personnages.
Contrepoint, titre et métaphore de la pièce, le quatuor de Schubert fait frissonner.

24 février 2005

Rictus - textes de Jehan Rictus

Avec Jean-Claude Dreyfus et Fabrice Carlier
Théâtre Molière, Maison de la Poésie

Il y a des spectacles dont on sort avec l’envie d’aller les revoir et de lire ou de relire le texte qui leur a donné naissance. Rictus est un de ceux-là. Jehan Rictus (1867-1933) né Gabriel Randon, déclassé, vagabond, fut salué par Rémy de Gourmont et Jules Lemaître. C’est un «artiste de la butte, de la ville, de la rue, des caves, des usines, des moments, des routines, des envies, des besoins d’une poésie unique et rare» écrit Jean-Claude Dreyfus. Fraternel, à la langue flamboyante mâtinée de parler populaire, il clame qu’être pauvre n’est pas ce que le mot mis à toutes les sauces recouvre : indigence et détresse physique. La vraie misère est la sécheresse de cœur de ceux qui asservissent les autres par goût du pouvoir ou sous couleur de progrès, et s’apitoient ensuite sur leur sort.
Dreyfus magistral et généreux comme jamais investit la scène pour devenir le poète truculent, révolté et tendre. Dans un décor tout en tableaux et éclairages étonnants, Fabrice Carlier, son partenaire-Poulbot à la fausse fragilité, le rejoint pour cette célébration du «pauvre dont tout le monde parle et qui se tait toujours».
Mercredi et samedi à 19h00, jeudi et vendredi à 20h30, dimanche à 17h00. Tel. 01 44 54 53 00.

22 février 2005

Fin de partie de Samuel Beckett

au Théatre de Nesle
mise en scène Béatrice de la Boulaye
avec une jeune équipe de comédiens, soit une aventure à suivre.

Respectant la scénographie voulue par l’auteur, et tartinant les visages et les mains de ses personnages d’un noir plus noir que noir, la toute jeune metteur en scène dépouille le texte de ce qu’il aurait pu avoir d’anecdotique et de fafelu, la pièce retrouve une dimension farcesque.
Le comédien qui joue Clov, serviteur d’un Hamm sépulcral et sidérant a une présence rare. Ses deux complices sont toniques. Beckett pas tout à fait désespéré ni désespérant, à l’affût d’une grâce.
La pièce se joue à l’attachant Théâtre de Nesle : huis clos, cave, voûte et atmosphère.
Reprise en septembre 2005

17 février 2005

Les Fausses Confidences de Marivaux

Mise en scène Jean-Louis Thamin, décor Jean Haas, costumes Nathalie Prats-Berling, lumières Patrice Trottier
Théâtre Silvia Monfort
C’est grâce à cette pièce que Jean-Louis Barrault fit redécouvrir Marivaux au public français en 1946, comme toujours l’analyse des travers de ses contemporains, bourgeois ou aristocrates, y a une valeur universelle.
Dubois a intrigué pour que son ancien maître Dorante, jeune bourgeois impécunieux, entre comme intendant au service d’Araminte, richissime jeune veuve que son intrigante de mère veut voir remariée à un Comte de leurs voisins. Or Dorante est fou-amoureux de sa future ‘patronne’ , si elle se laissait conquérir cela servirait les intérêts de Dubois, maintenant son employé. Un procès coûteux à éviter, des portraits ou des vraies-fausses lettres remis à la personne qu’il ne faut pas, intrigue multiple, tours de passe-passe. Une suivante tombe-t-elle amoureuse du soupirant de sa maîtresse et amie, pour brouiller les pistes on la laisse croire qu’elle a ses chances.
Les personnages se donnent le beau rôle ou se font valoir aux yeux de ceux dont ils attendent quelque chose, la délicatesse masque la lâcheté. Tout cela à coup de répliques fines ou brillantes, d’échanges vifs ou savoureux.
Dans un décor stylisé dont le raffinement rivalise avec l’élégance des costumes et des lumières, sur un fond d’orage d’été, Jean-Louis Thamin fait évoluer magistralement des comédiens rares.
Du mardi au samedi à 20h30. Tel. 01 56 08 33 88

Camille C. de Jonathan Kerr

Mise en scène Jean-Luc Moreau avec Annick Cisaruck, Vincent Heden, Jonathan Kerr, Sophie Tellier. Danse et chorégraphie Cécilia Bengolea, direction musicale Patrice Peyrieras
Au Théâtre de l’Oeuvre
Au prologue un Hermès charmeur confie qu’il va ressusciter deux amants, artistes de génie, mais homme et femme avant tout. Apparaissent la jeune et fougueuse Camille apprentie sculptrice et son modèle féminin, qui, caressée par la lumière, prend des poses d’une grâce et d’une sensualité infinies. Sa présence est une des premières fascinations de ce spectacle qui nous mènera de surprises en ravissements. Mis en scène par un Jean-Luc Moreau inspiré, Jonathan Kerr auteur du texte, des airs et de la musique jouée magistralement au piano a choisi classicisme et limpidité pour ce récit de la rencontre de Rodin (qu’il incarne, pétri de doutes et de faiblesses simplement humaines) et de la flamboyante rebelle, son élève dont on sait que le talent dépassa celui du maître.
L’histoire est lisible, touchante, avec ça et là des clins d’yeux ou des intermèdes malicieux. Un registre maîtrisé de situations conflictuelles, déchirantes et d’événements heureux forme la trame de ce qui est une vraie pièce de théâtre avec solos et duos confiés à une équipe homogène de comédiens-chanteurs beaux, brillants, aux voix délectables.
Authenticité et talent, les mots manquent pour dire la joie qui vous accompagne longtemps après avoir quitté le théâtre.
Du mardi au samedi à 21h00 et dimanche à 15h30. Tel. 01 44 53 88 88

Amadeus de Peter Shaffer

Mise en scène de Stéphane Hillel,
avec Jean Piat, Lorant Deutsch, Marie Julie Baup, Gérard Caillaud
Théâtre de Paris
«Une utilisation du mouvement pour mettre en valeur les idées- sans quoi il n’y aurait pas de théâtre ; le désir de captiver un vaste public - sans quoi il n’y a pas de théâtre non plus - et un goût profond pour l’illusion». Telle est selon son auteur la formule de la pièce.
Saliéri, aîné de Mozart de six ans, et qui eut pour élèves Beethoven, Schubert, Liszt, septuagénaire devenu amer confesse «la guerre qu’il a livrée à Dieu, par l’intermédiaire de son bien-aimé Mozart, nommé aussi Amadeus». Il a tout fait pour tenter de briser la carrière du génie, suborner sa femme, le déconsidérer aux yeux de l’empereur d’Autriche et de son entourage, et le laisser finir dans la misère. Il a été jusqu’à laisser répandre le bruit qu’il l’avait empoisonné, pour que son nom passe à la postérité plus sûrement que comme celui d’un simple compositeur de la Cour. Sa dernière réplique est «Médiocres du monde entier, maintenant et à venir, je vous absous ! Amen !»
Entre temps la comédie insolente, bouleversante aussi, a eu son cours dans des décors recherchés, à transformations rapides, avec une distribution nombreuse et homogène d’où émerge Lorant Deutsch, Mozart ludionesque, animé d’une vraie flamme, face à un Jean Piat plus avantageux que nécessaire. La pièce est divertissante et métaphysique à la fois. Elle remplit la salle depuis qu’elle est à l’affiche au Théâtre de Paris.
Du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 15h30. Tel. 01 48 74 25 37

12 février 2005

Le Pianiste de Wladyslaw Szpilman

Au Théâtre de la Pépinière Opéra
Le musicien est assis devant l’énorme Steinway laqué dont le couvercle réfracte les lumières ponctuelles, suggérant des barreaux, une prison. Un siège pivotant à jardin, un vieux tabouret à cour, un homme entre, s’assied. Commence ce qui ne sera pas une suite d’épisodes contés alternant avec des musiques, mais une aventure pour piano et récitant.
L’histoire est celle de ce musicien Juif connu, dont la famille fut exterminée, qui échappa à l’anéantissement du ghetto de Varsovie et vécut les années de guerre calfeutré dans un grenier sordide, grâce à la complicité d’un officier Allemand «honteux de l’être». Le jeune homme veut se persuader que «Dieu veut que nous’ restions en vie».
Renucci s’impose comme un très grand. Intériorisant une émotion croissante, quasi-religieuse, il est précis et sobre, ses gestes et ses déplacements s’accordent avec la mise en espace épurée. Mikhail Rudy fascine l’auditoire par ses interprétations puissantes de Chopin. Non pas concert couplé avec un monologue théâtralisé, mais des émotions jumelles.
du mardi au samedi à 21h00. Matinée samedi à 18h00. Tel. 01 42 61 44 16.

03 février 2005

La sortie au théatre de Karl Valentin

Mise en scène de Bernard Martin
Avec Nathalie Cario, Christian Leroy, Bernard Martin
Au Théatre d’Edgar


De Karl Valentin (1882-1948) surnommé «le clown métaphysique» par l’intelligentsia munichoise, Brecht disait qu’il était d’un «comique qui vous secoue perpétuellement d’un rire intérieur, lequel n’a rien de particulièrement débonnaire». Le texte de La Soirée au théâtre compte une quinzaine de pages, plus deux qui décrivent méticuleusement les meubles, rideaux, cadres, étagères, bibelots, napperons, etc. que l’auteur voulait voir encombrer la scène. Bernard Martin a respecté ses instructions, au couple d’ouvriers bien tranquilles, «prolos paumés», il a adjoint un musicien qui joue de sa contrebasse et tient le rôle de la voisine déboulant au moment où presque en retard ils se préparent à aller voir Faust, pour lequel la logeuse leur a fait cadeau de deux billets. Dépassés par l’événement mari et femme se débattent contre des objets hétéroclites : choucroute, boutons de col, parapluie, fer à friser les cheveux, sac à main, éventail, lacets, jumelles de théâtre, redoutablement peu coopératifs. Au dernier moment on a perdu les billets mais…coup de théâtre ! La fin est tordante. Sur un tempo effréné ça fourmille de répliques débridées dont la cocasserie échappe aux personnages qui les enchaînent.
Pour jouer Karl Valentin il faut éviter d’en rajouter, on donnerait dans une hystérie contre-performante, c’est le danger qui guette l’équipe du Théâtre d’Edgar.