21 mars 2005

Mahomet, de Voltaire

Théâtre du Nord-Ouest

Allah sait combien Voltaire aimait écrire des tragédies. Son Mahomet est un chef de guerre qui clame avoir comme ambition d’imposer son livre, l’Alcoran, «pour gagner l’univers». Il a des visées sur une jeune captive, laquelle est amoureuse d’un jeune homme dont elle ignore qu’il est son propre frère. Leur père vit auprès d’eux ignorant qu’ils sont ses enfants supposés morts en bas âge. Complots, meurtres et parricides.
Si on meurt en scène et si des rugissements proviennent des coulisses, la pièce a pourtant une architecture convaincante. Son anti-héros cynique confesse : «Mon triomphe en tout temps est fondé sur l’erreur». La langue de Voltaire est là dans sa hauteur et son éclat.
Jean-Luc Jeener met la pièce en scène de façon charnelle mais rigoureuse. Des comédiens superbes la servent.
Tel. 01 47 70 32 75.

17 mars 2005

La dette, de Stefan Zweig

Adaptation et mise en scène de Didier Long
avec Magali Noel, Jean-Pierre Bernard
et Andrée Damant
au Théatre Quatorze
La femme est loin de chez elle pour la première fois depuis quarante ans. Se reposant dans cette auberge de campagne tyrolienne, elle soliloque, se raconte sa vie, son petit-fils, son époux médecin et absent, se moque gentiment d’elle-même, babille. La tenancière lui apprend que le monsieur sans âge et grommelant qui vient d’entrer est bel et bien le fameux acteur : «L’empereur du théâtre, le Dieu de sa jeunesse.» Elle remonte le cours de son existence. Elle a seize ans, elle est folle amoureuse de lui, elle a tenté de lui rendre visite et de se jeter dans ses bras, elle porte la même robe bleue qu’aujourd’hui , mais… Ce soir c’est lui qui s’assied à sa table.
Tenter de raconter la pièce tirée d’une jolie nouvelle de Zweig serait la massacrer, elle donne un joli vertige. La langue au romantisme, au réalisme et à la sensualité particuliers de l’auteur illumine son propos. Il est question de théâtre qui est : «L’amour des mots, l’exemplarité du partage. Peut-être la plus grande école de tolérance qui soit». On en sort amoureux fou de la Magali Noël qu’on y retrouve avec joie. Légère, drôle, juste, fine, c’est la féminité incarnée dans un rôle qu’on croirait imaginé pour elle, Jean-Pierre Bernard est tout aussi prodigieux en acteur déchu, fané mais plein d’une ancienne dignité. Andrée Damant est épatante dans un rôle moindre.
Distribution, lumières, scénographie, tout est un ravissement.
Mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20h00; jeudi à 19h00. Tel. 01 45 45 49 77.

14 mars 2005

La fausse suivante, de Marivaux

par la Compagnie du Limon
mise en scène : Chantal Lebaillif lumières : Jacques Duvergé
musique : Françis Courtot
avec : Carole Broussais, Gaëtan Gallier, Chantal Lebaillif, André Nerman, Daniel Schropfer, Stéphane Sommonneau.

Le choix de cette Suivante n’avait rien d’anodin. C’est d’abord un défi lancé à celle qui joue le rôle-titre. Rarement un rôle de femme travestie en homme n’aura requis de la part d’une comédienne une telle maestria. Trivelin, quant à lui, valet soi-disant ordinaire, affiche une autorité digne du Figaro du Barbier de Séville. Tout progresse à coup de répliques brillantes, acérées, d’une extrême cruauté.
Le ‘Chevalier’ est en fait une jeune personne qui a du bien mais s’est déguisée en nobliau pour approcher ce Lélio à qui sa famille la destine et dont elle redoute qu’il ne soit appâté par ses milliers de livres de rente. Elle monte une machination périlleuse pour démasquer le cynique qui croyant parler à un confident lui lance : «Est-il besoin d’aimer sa femme ?» Fourbe, il sera humilié, ainsi qu’une certaine Comtesse qui n’a guère été plus honnête que lui côté amour sincère.
Pour ses personnages Chantal Lebaillif a choisi des costumes à la Pirandello, un décor géométrique, irréaliste, à la Braque, fractionnable selon les retournements de situations, des lumières tranchantes pour plus de lucidité encore. Elle a pris le parti d’analyser, de démontrer, pour mieux faire aimer sa démarche. La troupe lui emboîte le pas et le tempo. Le divertissement avec musiciens promis par Marivaux dès l’acte un clôt le spectacle par des harmonies qui nous réconcilieraient avec le monde. Se pourrait-il que, selon le code de la comédie traditionnelle, un certain ordre ait été restauré ? Ses camarades-comédiens sont tous à citer et Carole Brossais : Sylvia-alias-le-Chevalier est percutante.
Le temps est aboli, on sort troublé, mais ravi.

13 mars 2005

George Dandin, de Molière

Au Théatre Artistic Athevains
Mise en scène Aanne-Marie Lazarini
Jeu : quatre comédiens et quatre comédiennes remarquables
Quelle bonne idée de reprendre pour une saison ce spectacle où la metteur en scène s’est investie avec un bonheur rare.
Soit une fille de nobliaux, raides et bien typés, dont le mariage avec un parvenu a été arrangé à des fins de redorage de blason. L’homme n’est ni méchant ni malveillant, mais manquant de manières et d’astuce, il ignore qu’il sera toujours le dindon d’une farce qui reste à inventer. Pour cela fiez vous à l’auteur dont le souvenir de blessures personnelles affleure peut-être ici mieux qu’ailleurs.
Anne-Marie Lazarini en fait une aventure pathétique dans un contexte chaleureux et poétique. Un pan de pavillon dix septième siècle (décor gracieux et ingénieux du à François Cabanat) abrite le domicile conjugal ; lieu de la transgression, il s’inclinera comme un navire qui menace de couler, dans des grincements symboliques. Les didascalies et indications scéniques de Molière sont respectées scrupuleusement mais les costumes et le jeu fascinant des comédiens rajeunissent et aèrent une oeuvre singulière.
Georges mari berné et gendre cruellement humilié finit par déclarer qu’il va «s’aller jeter dans l’eau la tête la première», il joint le geste à la parole et la plonge dans le bassin au centre de la scène. Ce gag, ultime trouvaille, n’arrive pas à dissiper le climat réjouissant dans lequel baigne cette pièce montée en finesse et en dérision.
Mercredi, jeudi à 19h00; mardi, vendredi, samedi à 20h30. Matinées samedi et dimanche à 16h00. Tel. 01 43 56 38 32.

10 mars 2005

Samoubitsa, de Nikolaï Erdmann

Texte français Michel Vinaver
Mise en scène Serge Lipszyc
avec 13 comédiens de la Compagnie du Matamore
au Théatre Mouffetard

Au chômage, las de vivre à ses crochets et de se disputer avec sa femme, Simon laisse entendre qu’il va se supprimer. Où, sinon dans la terne mais toujours surprenante voire invraisemblable Russie cela pourrait-il devenir, dans les années 1920, une preuve d’héroïsme un geste politique récupérable par ceux que le régime a déçus et malmène. Ses camarades, employés, bouchers, écrivains et autres voisins de l’appartement communautaire délabré le lui disent : «Vous allez vous immoler pour qu’éclate la vérité, votre mort sera le sujet de tous les débats de l’intelligentsia».
Les voilà embarqués à sa suite dans une aventure saugrenue, le propos sérieux et dérangeant de l’auteur nous vaut un conte moral en forme de farce. Pitreries, orgies de vodka, répliques où l’absurde confine forcément au sublime. Simon hésite jusqu’au bout, soit suspense et pirouette finale.
Serge Lipszyc monte la pièce avec chants, danses et décors qu’on escamote. Il fait se croiser, se rejoindre et pirouetter des femmes pétulantes, des hommes sentencieux, burlesques à l’excès. Treize comédiens pour 22 rôles. Item un pope plutôt salace. C’est désarmant et vengeur.

02 mars 2005

Laisse-moi te dire une chose, de Rémi de Vos

Mise en scène Stéphane Fievet
Avec Albert Delpy, Annie Mercier, Stéphane Olivier Bisson, Eric Verdin
Au Théatre Mouffetard


Un lit d’hôpital roulé à droite et à gauche, des panneaux qu’on bouge délimitant les aires de jeux, les lumières et les musiques font le reste. La dame assise sur le lit qui vient d’arriver à l’hôpital parle, parle, parle. Le fils qui n’a pas ôté son manteau écoute, comme pétrifié. Selon elle ce fils asocial, improductif, est «tombé» dans le théâtre et a récemment succombé à la tentation de la littérature, comme si cela constituait un geste suicidaire voire la preuve d’une tare congénitale, à l’origine des épisodes désastreux de la vie familiale. Et d’abord de la trahison du père, l’homme de sa vie.
La mère alitée sombre dans des phases de sommeil de plus en plus longues. Alors le fils qui la veille avec sollicitude, «fait son cinéma», mime et joue des bribes de scènes où il incarne les personnages d’un univers résolument carcéral. Son frère qui a officiellement ‘réussi’ et le vieux monsieur volubile amoureux de la mère de famille rendent aussi visite à sa génétrice. Chacun fait à son tour le constat de ses propres faillites. Le fils attentif les écoute s’attendrir sur le passé comme il écoute la mère.
La progression dramatique débouche sur une fin lyrico-onirique. Les personnages médiocres, agaçants ou touchants sont cernés au plus près. Les dialogues percutent. Les comédiens hauts en couleur tous les quatre mais toniques, savent donner dans la nuance.