20 juillet 2005

Le Triomphe de l’Amour, de Marivaux

Mise en scène Jean-Luc Jeener, costumes Catherine Lainard
Au Théâtre du Nord Ouest

La jeune Léonide de Sparte s’est déguisée en Phocion et s’apprête à mystifier son monde pour un motif noble. Elle veut réinstaller sur le trône qu’elle occupe Agis, son véritable héritier, enlevé à sa naissance et qu’elle a retrouvé grâce à Arlequin, ex domestique du philosophe Hermocrate. Ce dernier a recueilli le prince orphelin et l’héberge toujours. Mais voilà, dès leur rencontre Léonide est tombée irrémédiablement amoureuse d’Agis. Sous la tutelle du barbon Hermocrate et de sa sœur Léontine, future vieille fille, c’est un être sensible qui comme ses protecteurs, n’a jamais connu l’amour. Qu’à cela ne tienne Phocion-Léonide va y mettre bon ordre en subjugant sous sa double identité et pour les neutraliser frère et sœur. Après quoi, elle passera à la phase où avec Agis…
Jean-Luc Jeener a fait de ce prodige de bon sens et de rouerie un délicieux petit monstre, et la pièce, «l’une des mieux intriguées» de l’auteur selon un contemporain, s’intitulerait le triomphe d’une certaine cruauté, si le spectacle virevoltant ne rimait pas avec joyeusetés et tours de passe-passe, et si la distribution n’était pas aussi séduisante. Philippe Seurin présence étrange, magnétique et voix fascinante est un Hermocrate circonspect et bernable, mais dont on sent que l’humour le sauvera.Véronique Dargance, Léontine, s’épanouit sous nos yeux et sa déconvenue finale trouble. Pauline de Meurville, Léonide, voix râpeuse ou acidulée, mutine, vraie «battante», a une énergie peu commune. Un ineffable Antoine Mory est Arlequin, juvénile entremetteur, le plus élégamment cynique de tous. En finesse Laure Maturier est Corine l’aimable suivante de Léontine. Alexandre Mousset est un Agis crédible, digne, émouvant.
Costumes déclinés en beige, lumières mettant en valeur les aires de jeux de cette salle à l’accoustique et à l’intimité peu communes.
Le Triomphe se jouera les 3, 4, 9 10, 11, 17, 24 et 25 septembre, et jusqu’au 31 décembre 2005.

16 juillet 2005

L’amour à trois, de René de Obaldia

Comédie Bastille, du mardi au samedi à 21h30. Tél : 01 48 07 52 07
Obaldia est d’abord poète. Cet amoureux des mots qu’il associe de façon faussement candide pour les faire déferler, déraper, a fondu deux de ses Impromptus en cet Amour à trois. L’hilarité des spectateurs est aux antipodes du rire gras qui, constatait-il, ponctue les «cacophonies triomphantes et inanités sacralisées» si présentes sur nos scènes. Dans Le Grand Vizir Arthur échange avec son meilleur ami Ernest des déclarations de loyauté et d’affection touchantes. Dès qu’il a le dos tourné, Hortense, sa femme, se jette dans les bras dudit Ernest. Cette situation vaudevillesque nous vaut un épisode dense, dru, dérisoire, dérangeant.
Dans Pour ses beaux yeux un couple de beaufs a convoqué un professeur ès jeux télévisés pour que le monsieur, dûment coaché, empoche le magot à une émission-culte genre «Questions pour…». Le prof emballera la dame. Mais le mari qui a tout reniflé est entretemps devenu virtuosissime et dépassera son maître. Ses réponses pétaraderont avant que soient formulées des questions quasi-existentielles, tous azimut. Ebouriffant.

04 juillet 2005

Dom Juan, de Molière aux Fêtes Nocturnes du Château de Grignan

Equipe artistique et distribution : Théâtre du Frêne
Musique originale de Bruno Girard
Mise en scène : Guy Freixe
Devant la façade du château à la grâce infinie Hovnatan Avedikian, le jeune Dom Juan de Guy Freixe, à qui la Grâce a manqué, parce qu’il n’a pas voulu, pas su la reconnaître, zappe sa vie goulûment ou nonchalamment. A ses côtés Jean-Yves Duparc, Sganarelle, son confident non pas son domestique, espèce de parrain-turlupin navré, ne peut ni ne veut désespérer.
Sur la terrasse, espace devenu scénique et aménagé pour qu’avec ses gradins il garantisse au public une accoustique parfaite, les personnages en costumes intemporels, passe-partout, bondissent, gesticulent, s’accostent, s’interpellent. ‘A la cour’ cinq musiciens, cordes et cuivres, recueilllis, jouent, accompagnent, commentent , anticipent, et complètent une distribution éclectique. Des voiles qu’on agite, des cavalcades, des torches, des numéros de danseurs de cirque et des lumières de plus en plus précises, aveuglantes, jusqu’à l’embrasement final et symbolique.
Ce Dom Juan-ci évolue entre un humour et un cynisme tout aussi politiquement corrects qu’incorrects, mais le spectacle n’est surtout pas prêchi-prêcha. Des centaines de spectateurs l’ont vu en juillet à Grignan. Le choix de cette pièce très particulière pour ce lieu inspirant et un travail d’équipe amorcé il y a des mois à Grignanfont de cette soirée une de celles qui auront compté cette année. Et c’est la politique culturelle menée par le Conseil Général de la Drôme, et par Anne Meillon, directrice des Fêtes Nocturnes de Grignan qui a pris tous les risques, qu’il faut saluer et remercier, pour le plaisir que leur Dom Juan nous a donné.

02 juillet 2005

Adèle a ses raisons, de Jacques Hadjaje

Théâtre Musical
Avignon festival Off au Théâtre de l’Oulle
Le label ‘théâtre musical’ ne laisse plus les spectateurs perplexes ou indifférents depuis que la merveilleuse Camille C. de Jonathan Kerr, également présente au festival a reçu le Molière qu’elle méritait. Cette Adèle L. (veuve Lanternet) prend la relève. « Elle est rigolotte l’ancêtre » entonnent ses petits et-arrières-petits enfants.
Soit Adèle, ses gardes du corps, de corps plus ou moins rapprochés, le sien, ceux de ses maris ou de ses amants. Ca chante, ça joue : piano, accordéon, bandonéon. Elle, centenaire intemporelle dans la robe d’une Scarlett pour Autant n’en emportera jamais le siècle, est au centre d’un petit univers où elle a été reine du boudin aux cerises, adepte du petit verre de Côtes Rôties avant de dormir et gourmande de plaisirs gaillards qui ragaillardissent. Autour d’elle les jeunes font leur cinéma, règlent des comptes qui leur paraissent essentiels. La famille, quoi.
Et ça danse, ça virevolte, ça cause et ça remet tout en cause. Les raisons de vivre d’Adèle ? C’est aimer ceux qu’elle a mis au monde pour ça . A la toute fin la petite Leïla lui dit son besoin de l’entendre raconter encore.
Les comédiens ne constituent pas une distribution mais une vraie famille et Jacques Hadjaje, auteur et metteur en scène de ce joyeux spectacle, homme de théâtre complet, nous offre un moment de théâtre rare.

01 juillet 2005

Rue de Babylone, de Jean-Marie Besset

Mise en scène de Jacques Lasalle
Avec Jean-Marie Besset et Robert Pagnol

Théatre Rive Gauche
La pièce de cet auteur adaptateur et homme de théâtre complet avait été un des événements du début de saison au Théatre du Petit Montparnasse, elle s’installe quelques numéros plus bas rue de la Gaîté, et c’est Jean-Marie Besset lui-même qui reprend le rôle créé par Samuel Labarthe. Confrontation inopinée entre deux individus qui n’ont apparemment en commun ni origine sociale, ni buts dans l’existence et vont prendre la mesure l’un de l’autre, s’affrontant comme des animaux pour délimiter leurs territoires dans un no man’s land où les objets sont autant de menaces, la pièce évoque les œuvres-chocs de Harold Pinter ou Edward Bond, mais ici le contexte est bien français, parisien, d’une actualité troublante.
Ce face-à-face dérangeant, le revirement de situations qu’on pressent et son issue tirent toute leur force et leur justesse de l’écriture maîtrisée, minutieuse qui façonne des personnages hallucinants de vérité.
La mise en scène et la direction d’acteurs magistrales de Jacques Lassalle font le reste. Les éléments du décor, une porte d’entrée cossue, un hall d’immeuble immaculé avec minuterie bruyante et ascenseur inhumain, l’échelle métallique anachronique et criarde préfigurent ou accompagnent un suspense qui s’achève sur des paroles et des répliques simples, déchirantes. Les comédiens sont éblouissants. C’est un vrai grand moment de théâtre.