26 décembre 2005

Le triomphe de Plutus, de Marivaux

LE TRIOMPHE DE PLUTUS DE MARIVAUX
par la Compagnie de la Pléiade, au Théâtre du Nord-Ouest, en alternance, jusqu’au 31 décembre. téléphone : 01 47 70 32 75. Voir la programmation, les lieux et dates de reprise en 2006.

L’intrigue est simple et s’il y a déguisements ou usurpations d’identités afin qu’éclate une vérité cruelle, comme toujours, chez Marivaux, on comprend vite qui sera le gagnant, qui sera floué. On prend d’autant plus de plaisir à suivre les manigances des fourbes. Plutus (sous le pseudonyme de Richard), clône de Pluton, lui-même avatar d’Hadès, dieu des enfers, mais richissime, dispute le cœur d’une jeune personne à son collègue Apollon, (alias Ergaste) dieu de la musique et de la poésie. Aminte est la pupille vertueuse et pleine de bon sens d’un oncle qui fondra d’amitié pour ce Richard au comportement décrit par tous comme de mauvais goût, mais qui distribue bracelets, bagues et pièces d’or à ceux qu’il veut séduire. Cependant que, de moins en moins réticente, elle envisage de convoler avec Plutus, qui triomphant de son rival Apollon, se prépare à s’en gausser dans l’Olympe. Amitiés trahies et calculs sordides sont au cœur de la pièce. Une mise en scène brillante et impertinente, toute en mouvement avec une grande liberté de gestes, fait qu’on s’effondre au sol, qu’on s’étreint, qu’on se donne des soufflets. Elle est signée par Nathalie Hamel, qui joue aussi la musicienne. Sa voix de contre-alto illumine les intermèdes musicaux qu’elle a choisis. Alexandre Barbe est un Plutus désinvolte, insinuant, au charme venimeux. Le valet d’Apollon, Arlequin, Jean-Pierre Müller, a une autorité parfaite, il fricotte avec Céline Michoulier, savoureuse servante Spinette. Pierre Gribling est un Apollon élégant et avantageux, Jean-Gérard Héranger un formidable Armidas, oncle de la belle Aminte, barbon péremptoire et pire qu’intéressé. Cécile Ragot, fraîche Aminte, semble ne pas être consciente de ce dont elle est l’enjeu, elle a une moue charmante mais convainc. Que dire des costumes ? Apollon n’est qu’or de la tête aux pieds, les femmes ont des robes éblouissantes déclinées dans des tons d’un bleu allié également à l’or. Nathalie Hamel en est aussi la créatrice et la réalisatrice. Le tout est somptueux et réjouissant.

24 décembre 2005

Samuel dans l'île, de JC Deret-Breitman

SAMUEL DANS L’ILE
ou Le Violon de David, de J.C. Deret Breitman, mise en scène Sonia Vollereaux; avec Jean-Claude Deret, Yvon Carpier, et Liviu Badiu au violon. Au Funambule, du mardi au samedi à 21 heures, téléphone : 01 42 23 88 83.

La pièce impose son rythme petit à petit, mais au lever du rideau la scène est encombrée d’objets hétéroclites, avec un vieux poste TSF des années quarante en majesté. Une lucarne améliorée donne sur un horizon turquoise et tropical. C’est l’univers d’un bricoleur dans une cabane rafistolée. Pourquoi Samuel (excellent Jean-Claude Deret, également auteur de l’oeuvre), nouveau Robinson pour île du Pacifique, a-t-il échoué là ? Derrière un rideau, le violoniste joue un air à faire remonter le cours du temps et retrouver David, tous les David perdus. Arrive un jeune homme raide, crâne rasé, avec restes d’uniforme militaire allemand et accent de même. Nous sommes en 1945, lui c’est Günter (Yvon Carpier, parfaitement plausible), dont on apprendra qu’il a 25 ans, est né dans une famille d’origine huguenote émigrée en Allemagne. Cinq jours auparavant, son parachute l’a plaqué au sol. Samuel l’a recueilli. Comment se déroulera la cohabitation entre l’ancien médecin juif, qui a exploré tous les métiers, peut-être rêvé de Prix Nobel, été hébergé par des Creusois, aux années plus que sombres, et le jeune homme dont le nazisme a volé la jeunesse. Il finira par recracher tout ce qu’on lui a fait avaler, parce que l’astuce, la tendresse, l’intelligence et la vigilance du vieux monsieur l’y mèneront. Les naufragés, attendant qu’on les repère, assisteront de loin aux derniers soubresauts maritimes de la guerre. Sonia Vollereaux a mis en scène ses comédiens avec enthousiasme, et l’œuvre, parfaitement charpentée, est émouvante et drôle.

22 décembre 2005

Les contes de Grimm, adaptés par Gilles Zaepffel

LES CONTES DE GRIMM, L’INTEGRALE, SUITE ET FIN
Pierre Baux, comédien, Vincent Courtois, violoncelliste
à l’Atelier du Plateau jusqu’au 7 janvier, du mardi au samedi à 20h30
(relâche les 24 et 26 décembre et le 1er janvier)
téléphone : 01 42 41 28 22

Le Plateau, théâtre et atelier vous accueille, soit aussi un bar avec comptoir et nourritures dont le fumet courtise vos narines. Une fresque aérienne a investi les murs de ce lieu où elle aligne des objets insolites, insolemment et poétiquement vôtres. Conçue par Thomas Jankowski, elle est partenaire à part entière du spectacle, et c’est elle, la première, qui racontera. C’est aussi vers elle que vous lèverez les yeux quand les récits de Jacob et Wilhelm Grimm transiteront par des épisodes grotesques, indigestes ou carrément cruels, longtemps occultés par leur version pour enfants. Voyez Petit chaperon rouge et consorts. Noir. Le musicien accroche une clé symbolique à un clou au mitant du mur. Le comédien empoigne un premier livre, et le rapport à l’écrit percute. Ré-actualisation des mythes, salut Mahabharata et autre Gilgamesh. Le comédien qui est avant tout conteur fait mine de chercher ses mots, redit les passages qu’il aime, lit à l’infini, juché sur un escalier ou un escabeau, avec chaque fois un nouveau recueil en mains.
Il ne joue surtout pas les personnages qui peuplent sa partition, ce serait redondant. L’homme au violoncelle raconte, impose un rythme et une dramaturgie de rechange. Partitas de Bach et Histoire du soldat, quand Stravinski commentait Ramuz, jazz domestiqué, revisité, ça décolle. Il empoigne des archets en plus, caresse son instrument qui émet comme une respiration rauque et fait mine de s’exaspérer. On pleure de rire, les enfants dans la salle sont sidérés. Musicien et comédien échangent des regards. Pause. La chevauchée redémarre. Le violoncelle flirte à nouveau avec ses galaxies. Le public se remet à jubiler. Ce soir-là, il était question, au final en forme de fable, d’un souriceau cohabitant avec un oiselet et une saucisse. Gilles Zaepffel a ré-écrit certains des soixante contes livrés par fournées de trois ou quatre chaque soir, au Plateau. Il était l’âme du lieu. Vous ne connaissiez pas Gilles, dont la démarche était de privilégier ce qui est « insolite, improbable, hors norme, improgrammable ». Vous risquez d’aimer, même pire qu'aimer, ces, non, ses Contes.

21 décembre 2005

Tous mes voeux de bonheur, de Blind et Delgado

TOUS MES VŒUX DE BONHEUR
de Fabrice Blind et Michel Delgado, mise en scène de Thibaud Valérian,
avec Isabelle Parsy, Cédric Clodic et Jeff Didelot
au Point Virgule, du mercredi au samedi à 22h30 et le lundi à 21h15, téléphone : 01 42 78 67 03

On aime l’esprit du mythique Point Virgule. On sait qu’on va y rire sans arrière-pensées.
Donc voici Isabelle Parsy, Marie-Catherine emperruquée, en boucle-d’oreillée, en tailleurchanellisée, avec chevalière aux armes de sa fâ-mille et, traditions obligent, à fond dans des bonnes œuvres style paroissiales. Diva potentielle mais manquée, reconvertie en professeur de musique, elle s’est fiancée tardivement à Etienne, agent immobilier (Cédric Clodic) bien comme il faut lui aussi, à part que sa secrétaire l’appelle souvent, ou est-ce l’inverse, et qu’ils prennent rendez-vous pour… mais le mariage, messe et réception, avec sa Marie-Ca. est pour demain. Débarque un garçon assez sans-gêne (Walter, joué par Jean Didelot), il prétend être un paparazzi chargé de prendre des photos d’un personnage chéri des medias, qu’il sait à l’hôtel d’en face, en galante et tout à fait illégitime compagnie. Walter s’inscrustera. Si elle ne fonçait pas à deux cents à l’heure, truffée des jeux de mots, plaisanteries et gags qui font s’esclaffer au café-théâtre, l’histoire réjouissante de Marie-Ca., troussée par Fabrice Blin et Michel Delgado, deviendrait peut-être édifiante, à faire pleurer d’attendrissement du côté de Neuilly, pardon, Versaillles, car c’est une espèce de petit conte presque moral. Isabelle Parsy est un Louis de Funès femelle, éructant les mots en rafales, suscitant des rafales de rire en retour. Ses camarades comédiens, également survoltés quand il le faut, mouillent généreusement et intelligemment leurs chemises. Le public leur en sait gré, il en redemanderait.

19 décembre 2005

La voix lactée, par Sophie Térol

LA VOIX LACTEE DE ET PAR SOPHIE TEROL

Il y a l’affiche du métro où ses yeux en coin vous guettent, antidote pour ceux d’une Joconde en plus. La frange est au carré, le visage d’un blanc pour petit clown, le sourire mutin est aussi dubitatif qu’impertinent. Une misérable amputation, et le titre de son spectacle deviendrait « la voix actée », Sophie nous pardonnerait-elle de mettre à la une ses qualités de comédienne ? Impassible ou lisse mais lutin qui impose ses voix diverses, comme venues d’ailleurs, parfaitement dérangeantes, ce qu’elle chante cousine avec les textes de nos auteurs-compositeurs-interprètes préférés. Signature majeure de la chanson tout court, Barbara est en tête du peloton. Pourtant, avec Sophie tout est neuf, et si elle salue au passage ses marraines pour petits contes, parfois cruels, elle est une fée. Au piano elle accompagne ces textes à l’intérieur desquels les mots pirouettent, se font des pieds de nez, notez qu’elle fait mine de ne pas s’en rendre compte. Tout un petit peuple appétissant, farfelu, est là, dérisoire ou intemporel. Mais le temps ? « Un jour j’aurai 80 ans », « un jour j’aurai 18 ans. » Mais, le long du temps, la tendresse, l’amour ? « Je vais seulement t’aimer, mon amour ». C’est caressant, simple, vrai, on biserait ses joues de Pierrot. En prime, certaines « Mains » donnent le frisson parce que Kurt Weil et Brecht sont en coulisse, et une « Mort de l’eau » écolo, prophétique, fait fondre intérieurement. A l’accordéon Michel Glasko, allures angéliques, est un complice efficace. Découvrez, redécouvrez Sophie Térol à l’Essaïon où elle est, une fois encore, comme chez elle, pour notre joie.

Essaïon, jusqu’au 31 décembre, du mercredi au samedi à 20 heures,
téléphone : 01 42 78 46 42
Sophie Térol sera au Limonaire, 18,Cité Bergère avec Michel Glasko les 11 et 12 janvier, spectacle à 22 h, téléphone: 01 45 23 33 33.

17 décembre 2005

Landru, de Laurent Ruquier

LANDRU, DE LAURENT RUQUIER
mise en scène de Jean-Luc Tardieu, au Théâtre Marigny, jusqu’en mars (au moins)
Tél : 08 92 22 23 33

Landru se vante de ses 283 conquêtes féminines, de sa panoplie d’identités et de ses pseudonymes, au risque de s’embrouiller les pinceaux et de manquer son objectif, qui est d’harponner ses proies pour les consommer ou les consummer, le jeu de mots est dans le texte. Il recense les domiciles d’appoint où il conta fleurette à Henriette et autres Célestine, recrutées par annonces matrimoniales, qui se sont précipitées dans ses bras. Avec sa légitime: Marie-Catherine, mère de Marie, Maurice, Suzanne et Charles (la rafale de prénoms bienséants a du amuser Laurent) c’est une scène presque plon-plon au domicile conjugal : « Moi ! te tromper ? » L’auteur a voulu coller à l’itinéraire d’Henri-Désiré: jeunesse marquée par le suicide de son père et encore la guerre de Quatorze que, quadragénaire, il brandit comme excuse pour ses rapports sordides avec l’argent, activés par la crainte de manquer en temps de conflit, voyez magouilles subséquentes. La démarche est sympathique, et les confrontations de l’énergumène avec des dames plus ou moins pétaradantes réjouissent. Cher Marcel Cuvelier, vous êtes tellement efficace en vieux monsieur périphérique, subconscient, qui a tout compris : « Pourquoi tuez-vous toutes ces femmes ? » Les derniers épisodes sont une mise bout-à-bout de citations authentiques de celui qui aborda sa fin comme s’il était déjà aux abonnés absents: « Grâce à l’affaire Landru, les femmes seront désormais plus prudentes. » Bizarrement, et comme pour se démarquer de lui, de ses intonations et tics de langage, les partenaires de Régis Laspalès surjouent cette juxtaposition de tableaux sans progression dramatique. On se demande quelle fascination un tel Landru aurait pu exercer. Mais, façon paquet-cadeau, il y a des musiques finaudes et guillerettes pour opérette et, en feu d’artifice, un décor qui fait s’évanouir les arbres rafraîchissants d’une première toile de fond pour faire place à des façades d’immeubles parisiens réconfortantes. Des éléments centraux pivotent, la chambre à coucher, en quelques minutes, secondes, est devenue une cuisine familiale, ou est-ce l’inverse ? pour finir en cellule de prison stylisée, à coup de transformations dont la poésie confine à la magie. A voir, peut-être, pour un tel ravissement.





15 décembre 2005

Music hall, par Lucienne et les garçons

MUSIC HALL par LUCIENNE ET LES GARCONS
au Vingtième Théâtre, du 18 janvier au 25 février 2006
du mercredi au samedi à 19h30, dimanche à 15 h
téléphone : 01 43 66 01 13

Pour vous convaincre de la succulence de Music Hall les mots font-ils le poids ? Soit intelligence et fraîcheur, légèreté, grâce, fantaisie. Ou encore malice, astuce, dérision, goguenardise, désinvolture. Passons à l’ « absence de », donc: aucune complaisance, pas l’once d’une grivoiserie gratuite, même si vos lascars chantent et jouent ce cabaret des années 1920 à 1940 qui titillait vos arrières-grands-parents venus se goberger des airs de Marie Dubois, Lucienne Boyer, Scotto, Sablon, Ventura et la clique, à Montmartre, Pigalle ou Montparnasse. Lucienne (Lara Neumann) au visage de poupée et d’ange est une soprane archi-pulpeuse mais aérienne, une comédienne cocasse, qui mène au trot et à la baguette ses deux complices. Flannan Obé (Gaston) baryton, comédien et danseur, lui aussi, est distribué dans des personnages de latin lover, crooner-bellâtre ou simple partenaire et copain indéfectible, remuant ou récriminant, de la Belle. Il assume. Emmanuel Touchard (Victor), auteur-compositeur de son état, est au piano, mais peut se transformer en bafouilleur, style bourvilesque. C’est l’élément aussi perturbateur que conciliateur de la bande, mais qui ne se laisse pas parquer derrière son instrument. Les airs sont des titres fameux qu’on redécouvre et qu’on aime parce que leurs interprètes ne sont pas sonorisés et que toutes les paroles font mouche. Lumières en manière de décor, Rémi Préhac, metteur en scène, fait gesticuler drôlatiquement, au millimètre près, son trio avec la maestria du comédien-chorégraphe et auteur dramatique qu’il est aussi, le public est en état d’apesanteur, de lévitation.

09 décembre 2005

Allez venez milord... selon Piaf, par Ziaf

Avec Christine Zufferey, Catherine Capozzi, Chie Imazumi, Tamora Gooding.
au Théâtre Les Déchargeurs, du mardi au samedi à 20 heures, jusqu’au 23 décembre.
téléphone : 01 42 36 00 02
Trois musiciennes: Tamora Gooding aux instruments divers constituant la batterie, sorte de chéfesse de l’ensemble, solide, parfaitement efficace, et qui rit de toutes ses dents sous une frange à la Camilla.Virtuose à la guitare, c’est Catherine Capozzi, au visage presque mangé par la masse de ses cheveux, mais qui saute en l’air quand elle le sent, tant elle aime ce qu’elle joue. Chie Maizumi au piano Yamaha est souriante, enjouée et s’amuse avec ses camarades de la récupération magistrale qu’elles ont faite des orchestrations qui, en leur temps, accompagnèrent les chansons de Piaf. Elles ont du dynamisme et du savoir-faire à revendre. Rivée à son micro, Christine Zufferey chante. Grande fille toute simple qui vient proposer son tour de chant sans accessoires, elle est désarmante quand, après chaque chanson, elle remercie le public, avant même qu’il ait commencé d’applaudir. Sa voix a l’ampleur et les couleurs qu’il faut pour faire vibrer Edith à tout va.
Elle enchaîne les tubes de celle qu’un public dédaigneux avait d'abord surnommée la « nabotte glapissante », avant d’admettre qu’elle était une figure incontournable de la chanson, que la radio vous faisait aimer et les apparitions sur scène chérir, soit un monument national. Une presse people avant la lettre ne vous épargnerait rien de la vie tumultueuse, à laquelle tant de femmes et d’hommes s’identifiraient, même malgré eux. Telle était l’époque dont la relecture réactualise la passion, les passions. Christine, lisse, rend textes et poèmes intemporels, ne souligne, ne joue rien, gomme les mots au profit de leurs musiques. Epaulée par ses camarades musiciennes explosives, paradoxalement peut-être, elle devient plus proche de nous encore.

08 décembre 2005

La contrebasse, de Patrick Süskind

LA CONTREBASSE de PATRICK SÜSKIND
mise en scène Jean Michel Boch avec Fred Tournaire
au Théâtre du Renard, du mardi au vendredi à 21 heures, le samedi à 16h et 21h.
téléphone : 01 42 71 46 50

Ca n’est pas vraiment un monologue, pourtant face à nous le musicien a pour seul vis-à-vis son instrument au format insolent dont on n’est pas sûr qu’outre son outil de travail il soit un allié, un ami, voire même un confident. Il en fait l’éloge, en tire quelques sons, les commente, style conférencier pour expos, ou guide pour visite de zoo. Ca n’est pas une simple confrontation virant au règlement de comptes ou à la scène de ménage faite à ce bourreau, cet empêcheur de vivre et d’aimer en rond mais objet de phantasmes. Ca n’est pas non plus un prétexte pour que le personnage hirsute, clownesque, et qui dénonce son horizon médiocre de quasi-fonctionnaire dans un orchestre symphonique, hurle son désir de voir la jolie, la sublime mezzo Sarah s’intéresser aux émois qu’elle lui cause. Le contrebassiste a investi l’espace scénique qui est une chambre capitonnée, truffée de placards à malices et d’un frigo à bières. Il s’épanche, se démène. Une fois tout dit des musiques qui conditionnent ou enchantent l’existence, de l’existence elle-même et de la solitude, il ré-endosse sa livrée de concertiste et, après ce qui ressemble à un dernier round, tire sa révérence, repasse la porte du fond nous laissant pantois. Fred Tournaire est un énergumène hâbleur, ricanant, sale gosse, limite cabotin (on pense à Mozart face à Salieri pour Amadeus selon Peter Shaffer) mais son énergie est redoutable. La pièce, divertissement au sens philosophique du terme, est aussi un spectacle très drôle.

04 décembre 2005

Rebelles, d'Olga Jirouskova

REBELLES, TEXTE D’OLGA JIROUSKOVA AVEC SONNETS DE LOUISE LABE
Musique Jean-Yves Bosseur, Michel Decoust
au Théâtre Molière, Maison de la Poésie jusqu’au 23 décembre,
mercredi et samedi à 19h, jeudi et vendredi à 20h 30, dimanche à 17h.

Françoise-Franca Cuomo est Louise, diva flamboyante qui enchaîne mélodies sur mélodies au parfum de Mélisande pour Pelléas des années mille neuf cents. Au passage on reconnait des sonnets de Louise Labé. Un violoncelliste et un accordéoniste jouent les partitions de deux compositeurs remarquables. Louise se promène entre des tentures noires que les éclairages éclaboussent ou qui s'abolissent dans l'obscurité. Elle se retire en coulisses, reparaît, parle, chante et côtoie Eva: Anne Fabris, sans d'abord tenir compte de sa présence. Adolescente forcément en rébellion, style grunge soft, celle-ci se contorsionne, se roule par terre, halète, clame qu'il est urgent de redéfinir la liberté, l'amour, le vrai, la souffrance, la dignité, la création. Comédienne à la belle énergie, acrobate, danseuse experte en hip-hop, l'auteur et metteur en scène lui a confié une chorégraphie spectaculaire. Puis Louise et Eva dialoguent, se confessent dans la langue de tous les jours, ou à l'aide de passages d'un lyrisme appuyé.L'ado exaspérée du départ a peut-être mis le cap sur un espoir lorsqu'arrive la fin, la rébellion et le discours s'étant soudain épuisés. Le procès d'intention fait à la poétesse phare d'une époque si différente de la nôtre, qui est ausssi celle d'Eva, a eu son cours . Des images, jolies formes mouvantes, sont projetées sur les éléments du décor. Si la structure de la pièce, sa pertinence et son écriture ne sont pas toujours évidentes, les talents mis en oeuvre pour sa réalisation, l'élan des comédiennes et des musiciens, tous quatre impliqués à fond, et la démarche esthétisante touchent.

01 décembre 2005

Les quatre morts de Marie, de Carole Fréchette

LES QUATRE MORTS DE MARIE, DE CAROLE FRECHETTE
Mise en scène Alain Batis
du 6 au 30 décembre 2005 au Proscénium
à 20heures30 en semaine, à 17 heures le dimanche

La programmation du Proscenium invite les auteurs contemporains qui dénoncent les maux que nous nous infligeons, autant que ceux dont nous croyons qu’ils nous sont Infligés. Notez qu'aucune solution
toute faite ne nous est proposée, non plus que des bouffées d’un rire analgésique ou factice. Vaillante, vigilante, la Marie de Carole Fréchette cousine avec le personnage central de ses Sept Jours de Simon Labrosse, lequel « n’a qu’une arme pour se défendre: il est vivant ». Marie joue aussi à être vivante, malgré quatre morts plus ou moins métaphoriques. « On peut tout inventer quand on est vraiment toute seule ». La solitude, d’accord. Pourtant seule, elle ne l’est pas, il y a forcément Simone et Sylvette, et Pierrot, Pierre, Pierre-Jean, plus Théo, Thomas et Louis, ce carrousel d’êtres qui bougent, parlent, qu’elle ausculte, poursuivant son périple intérieur. Autour, des guirlandes pour sapin de Noël, une table avec gobelets plastique posés dessus, censés évoquer une convivialité laquelle est plutôt au point mort. Le décor est fait de caillebotis, bois et interstices alternant le clair et le sombre, qui s’abaissera pour que la pluie finisse par inonder presque Marie sur le plateau nu. Simulacre de baptême, de nouvelle naissance ? Mais il y a tant d’immédiateté dans les répliques : « Restez si vous voulez, il faut que je parle ». « Pourquoi partir comme ça ? ». « Reviens, Marie ». Les quatre comédiens qui escortent Marie, jouant huit personnages ont eu du plaisir à travailler avec leur metteur en scène, cela se sent et Marie est drôle, déroutante, déroutée, brave. Alain Batis nous repropose la pièce surtout pas inoffensive qu’il avait créée en 2001, pour laquelle il éprouve certainement une tendresse particulière, puisqu’il a tant à cœur de nous la faire aimer. Ca marche.