30 décembre 2006

Feu la mère de Madame, de Feydeau

De nombreuses compagnies nous resservent périodiquement cette œuvre culte, histoire une fois encore de nous faire assister plus réjouis que navrés à la prise de bec entre Yvonne et Lucien, petit ménage venant de célébrer ses noces de cuir après deux ans de mariage.
Ce que son mari fait de conjugalement incorrect selon la jeune femme est l’occasion d’algarades. « Je ne te fais pas de scène, je constate » glapit-elle à l’adresse de son conjoint, soulignant ainsi combien elle est lucide. Jugez-en : à quatre heures du matin il rentre piteux et trempé d’une soirée entre copains, costumé en Louis XIV. Il a oublié sa clef et doit réveiller sa femme. Il n’y aurait pas de quoi en faire un drame de nos jours où Pascal Guignard, le metteur en scène, a transposé l’action. Même l’épisode où l’existence de belle-maman ne relève plus du cauchemar puisqu’on annonce sa disparition prématurée (ce sont des choses qui arrivent ), tout fonctionne. Houspillé, Lucien l’époux, Sacha Pétronijevic, se défend mollement, en prend presque son parti, s’endort même quand Yvonne, Pauline de Meurville, débite ses vachardises. Il rit en douce quand elle ne le voit pas : elle voulait sa scène, elle l’a. Un couple classique, somme toute. Les dettes du ménage sont évaluées en euros, les taxis ont remplacé les fiacres, à peine s’étonne-t-on si, selon une coutume digne du siècle avant-dernier, ils ont une domestique affublée, qui plus est, d’un accent alsacien caricatural. Mais en choisissant pour jouer cette Annette, gourde pleurnicharde, une comédienne qui a l’âge de leur grand-mère, le metteur en scène a un peu acidifié la sauce. L’œuvre donnée dans un théâtre de poche avec une scène de même gabarit, il n’y a pas installé le lit déplorable et intempestif autour duquel les indications de l’auteur faisaient tout tourner. La coulisse devient le lieu-bis où se déroulent les évènements, et les répliques s’échangent à la cantonnade. Les comédiens empruntent le couloir central de la salle où ils s’installent comme chez eux. Le tout donnant une impression de naturel, le travail sous-jascent et minutieux de l’équipe n’en est que plus remarquable. Des silences installant une atmosphère de malaise on est à deux doigts parfois de partager une amorce d’attendrissement chez le couple. Mais la seconde d’après leurs mots vengeurs nous font jubiler. Les pan-pan-pan dans le noir du début ont causé un certain froid et le feu qui figure dans le titre est absent de la cheminée où Lucien tente de se réchauffer. La petite cruauté insidieuse de Feydeau, servie avec justesse par les comédiens,est fascinante. Sacha Pétronijevic dans le rôle du garçon sympathique qu’on soupçonne à peine de désirs d’émancipation, est excellent. Pauline de Meurville est lasse, puis incisive, de mauvaise foi, exaspérée, toujours avec la même énergie. Monique Darpy est exemplaire en servante trottinante, habituée à être rudoyée, néanmoins capable de réparties sidérantes. CédricVillenave est le voisin gaffeur, instrument ahuri du destin pour vaudeville de qualité. Une très jolie réussite.
Théâtre de l’Aktéon, jusqu’au 6 janvier, du mercredi au samedi à 20h.
Réservations : 01 43 38 74 61


29 décembre 2006

Chapeau, de Herman van Veen

Chapeau, spectacle musical de et par Herman van Veen, avec Edith Leerkes
La salle Gaveau n’a pas été conçue pour héberger des revues, ainsi que le donne à penser l’orgue qui domine le plateau. Si Herman van Veen ne joue pas de cet instrument dans le Chapeau, quelque chose de magnifique et de puissant se dégage cependant de son spectacle. Pianiste, violoniste, violoncelliste, chanteur, conteur, humoriste, amuseur pour cirque, mais surtout véritable humaniste, il fait un usage somptueux et nullement égoïste des talents qu’il a reçus et développés avec opiniâtreté et passion. Ce surdoué est devenu un artiste complet qui sait et aime tout faire sur scène. Le voyage qu’il propose commence par une évocation chantée d’Amsterdam. A peine a-t-on eu le temps de s’attendrir qu’on est piégé par un certain aspect terre à terre de nos voisins Flamands qui semblent éperdus de reconnaissance envers la simplicité des choses. Ils aiment les objets commodes, privilégient un mode d’existence douillet alors qu’au dehors le vent du nord les cerne, les défie, régit leur existence à chaque instant. Ils le chargent de leurs rêves, de leurs angoisses, l’associant au magique ou au sacré. Herman van Veen l’invoque, il a comme hérité de son souffle. Après avoir chanté la maison, la famille, des péripéties douloureuses et la mort d’êtres aimés, il se laisse aller a de petites truculences inopinées, nous adresse des propos crus puis, reprenant son élan, empoigne ses instruments accompagné ou précédé à la guitare par Edith Leerkes. Musicienne ébouriffante, elle salue en passant ses maîtres classiques bien-aimés, fait des incursions dans des domaines tzigane ou celtique, rejointe avec enthousiasme par son partenaire. Dans un numéro invraisemblable, il incarne par exemple une diva qui se meurt clamant « il m’a poignardée », puis immédiatement devient le ténor qui commente la scène à l’aide d’un « il l’a poignardée » aussi déchirant. Il enchaîne avec les chœurs reprenant magistralement l’air ; et une fois encore l’ardeur avec laquelle il se remet à faire chanter son violon ou les autres instruments, galvanise l’auditoire. Faux pataud mais vrai pitre, il assaisonne ses séquences musicales de tours de passe-passe dignes d’un prestidigitateur, ébahissant et comblant tous ceux qu’intrigait une réputation confirmée hors de France. Debout, ils lui témoignent leur gratitude pour une soirée qui fera date cet hiver.
Chapeau est en tournée; consulter: www.hermanvanveen.com

26 décembre 2006

Chevallier et Laspalès, La Rentrée des sketches

Il y a vingt ans vous achetiez pour vos enfants des cassettes de contes de fées pour constater très vite qu’ils ré-écoutaient toujours la même. A cette époque, parce qu’ils avaient « envie de ne pas attendre pendant cinq ans après la sortie du cours pour décrocher un rôle » dixit Laspalès, son camarade et lui-même étaient devenus duettistes. Ils prenaient le chemin de traverse qui allait les faire rencontrer leur premier public. Ce sont leurs sketches en DVD que vous vous repassez quand vous avez besoin d’une bouffée d’humour.Vous connaissez certains textes par cœur, mais les revoir sur une scène vous fera plus de bien qu’à eux d’être face à des caméras. Le petitécran court-circuite les ondes émises par les comédiens et les gros plans sur les visages stérilisent tout . D’où naît l’impression d’un certain cabotinage alors que face à des spectateurs de chair et d’os la magie opère. Pour ces deux-là, à l’inverse de tant de leurs congénères, pas besoin de se contorsionner ou de donner dans le scabreux pour faire se tordre la salle. Sur l’immense plateau de l’Olympia, dans leurs costumes noirs aimablement ringards ils sont fidèles à la complémentarité de leurs personnages. Laspalès vrai bourru, faux buté à peine hirsute et son sourire d’après la rosserie qui vient de faire mouche. Chevallier en Monsieur Loyal qui se démène, lui sert la soupe, tire aussi un brin la couverture à soi, sachant que le partenaire lui clouera le bec. Avec imitations de vieux schnocks ou de personnages pipeulle en prime. On revient au bon temps d’un café-théâtre sans autre arrière-pensée que de railler les travers des beaufs, chauvins, et ahuris dépassés, volontairement ou pas, par les évênements et l’époque. « Nous sommes nous-mêmes nos propres cibles » dit Chevallier. Le spectacle est composé à 80% de nouveaux sketches où nos farceurs tirent pratiquement sur tout ce qui bouge et ça fait tilt sans jamais être de mauvais aloi. Le Ministère de la Culture en prend bien pour son grade, quand il faut 24 personnes dans un théâtre subventionné pour balayer le plateau…Les mots, les chiffres s’affolent, se bousculent, une frénésie s’en empare. Les parodies et les confrontations se font sur un mode burlesque que n’aurait pas renié Raymond Devos. Le public est parfois pris de cours. Nos chenapans enchaînent sur un ancien sketch, Laspalès offrant en prime finale le fameux Voyage à Pau. Casquetté tel un contrôleur SNCF, il brandit un tampon avec lequel il oblitère en rafales. La salle trépigne en écho.
La Rentrée des sketches est actuellement en tournée en France, guettez la. Elle sera de nouveau à l’Olympia du 11 au 15 avril, soyez-y.

24 décembre 2006

Histoires, nouvelles, fables et autres racontars...

Histoires, nouvelles, fables et autre racontars pour voix et violoncelle
Avec Pierre Baux voix, et Vincent Courtois violoncelle.
Il y a deux ans Gilles Zaepfell demandait à un comédien à l’aura de magnétiseur et à son compère violoncelliste vertigineux, de dialoguer à partir de Contes de Grimm dits par le premier, le second réagissant sur son instrument au gré de sa fantaisie habituelle. Zaepffel avait à cœur de ravir son public de l’Atelier du Plateau où dès qu’on y pénètre on a l’impression d’être accueilli en ami plutôt qu’en invité ou simple spectateur. Le résultat fut un feu d’artifice d’où l’on émergeait béat, sifflotant et larmoyant de joie. A sa disparition son équipe a pris la relève et « Les Contes de Grimm-suite et fin » ont été un délice. Cette saison Hans Christian Andersen, Alphonse Daudet, Conan Doyle, Carlo Collodi, Dino Buzatti, La Fontaine, Kafka, Jorge Luis Borgès et Roal Dalh succèdent aux frères Grimm, alternant avec Edgar Allan Poe. Ses Histoires Grotesques et Sérieuses donnent l’occasion aux deux emberlificoteurs de vous embarquer dans des récits à faire délirer et planer. Le lieu, d’une hauteur de plafond singulière, comporte un mur du fond tapissé à l’infini de livres dont la houle semble finir de s’apaiser sur les étagères. Un escalier en colimaçon permet d’y accèder et le comédien s’éleve un temps avant de descendre rejoindre les spectateurs sur leurs sièges posés sur des marées de tapis. Sans même donner son regard, tout son corps impliqué dans la lecture, le comédien ferait avouer à ceux qui tenaient l’auteur de l’Ange du bizarre pour un poète à la maniaquerie formelle et aux hantises morbides, que c’est d’abord un mystificateur. Pour rendre plus vrai l’un des personnages de son conte Pierre Baux adopte un accent tudesque à se décrocher la mâchoire, peinant sur les mots jusqu’à transpirer. Le musicien fait cavalier seul ou semble désapprouver ce qui se dit. Il nous raconte une aventure plus sensuelle encore, caresse voluptueusement ses cordes avec l’archet qu’il abandonne à l’épisode suivant, nous gratifiant de sonorités de guitare. Sa musique fait du sur place, s’évade, folâtre, rêve, ronfle, trépigne, miaule. Devenue in-maîtrisable, elle s’hispanise, valse, s’époumone et se tait alors qu’on ne s’y attendait plus. Le musicien arbore une moue de pince-sans-rire surtout pas concerné. Le vertige vous laisse pantois. Etes-vous dégrisé ? : Poe affiche une sollicitude désopilante, quant au comédien, il a une jolie lueur dans les yeux qu’il baisse car il a déjà enchaîné avec un conte fantasmagorique. Les soirées que proposent Pierre Baux et Vincent Courtois ont quelquechose d’autant plus rare et précieux qu’en rendre compte est une tâche dont il serait téméraire de dire qu’on en est à la hauteur.
L’Atelier du Plateau, jusqu’au 31 décembre à 20h30 (relâche les 24 et 26 décembre).
Réservations : 01 42 41 28 22

L'embroc, de Montherlant

Un jeune homme volubile prend le public à témoin : pour lui l’existence semble inenvisageable sans la pratique du sport ; il en a lui-même une bonne expérience. Les dangers qui guettent ceux qui s’y adonnent sont liés à l’instinct destructeur qu’il implique, métamorphose ou transcende. Sans l’arrivée d’un très jeune homme, muet, en simple maillot et short blanc, le monologue, accompagné à la guitare par des airs évoquant un road movie, prendrait l’allure d’un poème dramatique. On comprend que le sport peut être vu comme une métaphore de l’existence, laquelle exige que l’homme se batte contre lui-même. Elle alterne ici avec des méditations sur le rôle qui échoit au corps, aux sens. L’auteur aime le répéter : ce sont les seuls qui « ne trompent pas ». Suivent des récits où le personnage sur scène moins performant que quelques années plus tôt avoue se sentir comme laissé sur le bord de la route. Des descriptions de compétitions et d’entraînement à la course dans un stade donnent du rythme à la narration qui inclue des passages dignes des notes de l’auteur du Fichier Parisien et des Olympiques. Après quelques apparitions en ombres chinoises derrière une toile blanche, le deuxième personnage intervient et la pièce devient une confrontation, comme les aime Montherlant, entre deux personnages qu’un sentiment très fort a liés ou lie encore. S’étant soutenus au sein de la même équipe et ayant communié dans l’amour de la même discipline, la reconnaissance qu’ils se doivent, vite évoquée, est suivie par l’aveu du désir de se séparer. Ils poursuivront des chemins se côtoyant sans se rejoindre. « Il y a un monde autre part » comme dit Shakespeare, cité alors. Après dispute et quelques cris le reste ressemble à nouveau à une méditation sur le sport qui s’amplifie et se teinte d’amertume. Elle nous vaut de très beaux passages où le monde environnant est pris à témoin, la mort évoquée, ainsi que certaines peurs pour ceux qu’on aime. Entre-temps le jeune homme du début s’est à son tour transformé en ombre chinoise, ses gestes sont devenus pathétiques, c’est tout ce qu’il reste de lui . Son camarade vient à l’avant-scène et dans une jolie lumière, met son sac de sport en bandoulière, puis s’apprête à quitter la scène. « Le stade n’est plus que silence et solitude ». Pour ce spectacle plus onirique et poétique que ceux faisant partie de L’Intégrale Montherlant Isabelle Desalos a opté pour une mise en scène aérée qui privilégie les images. Ses jeunes comédiens Brice Montagne et Jonathan Salmon touchants parce qu’apparemment désarmés sont d’une sincérité et d’une sobriété parfaites.
Théâtre du Nord-Ouest, les 27 et 30 décembre à 19 h. Réservations : 01 47 70 32 75

19 décembre 2006

La guerre civile, de Montherlant

On imagine que le jeune Montherlant utilisa ses soldats de plomb pour réaliser ses premières stratégies mais que, collégien chez les Bons Pères à Neuilly, il a tout appris de celles que lui ont fait vivre par procuration les versions latines, cours d’histoire ancienne ou encore fréquentation de nos classiques, Corneille et sa Mort de Pompée, probablement. On le suppose enflammé par les affrontement et les hauts faits de ces potentats, tyrans ou traîtres et on n’est pas surpris que l’une de ses dernières pièces soit une nouvelle mouture de l’épisode qui opposa deux super-héros: Pompée et César. Il nous le retrace sous forme de feuilleton historique haletant, avec prologue et épilogue. Il y est question de « deux partis qui se valent », de principes de gouvernement , de nécessité de la rébellion, d’alliances, trahisons, tergiversations, plans à long terme mais revus et corrigés, crises de conscience et tous rebondissements qu’une urgence vraie ou imaginaire déclenche en temps de crise. Sont évoqués les « forces mauvaises », « les dieux qui trahissent les hommes » et la hantise de la mort. Le pitoyable y côtoie le pathétique, le sous humain le trop humain, le courage la lâcheté. On y vibre à l’évocation de la prise de Rome et des conquêtes de César. Caton le philosophe vêtu de noir expose les doutes qui le rongent et les grands principes structurant sa pensée. Pompée le tribun en habit blanc pérore mais galvanise ses troupes. Avec un réalisme digne d’un certain cinéma américain les soldats en tenues camouflées sont des brutes plus ou moins épaisses. Le langage ‘viril’que l’auteur leur fait utiliser est ici en deça de leur grossièreté. Ils ont des rires gras, boivent, fument, braillent, crachent, se jettent bouteilles et autres projectiles à la tête, se défient, sortent leurs couteaux , braquent leurs armes à feu les uns sur les autres, apparaissent maculés de sang. On se poignarde sur scène. Pompée le belliqueux soudain perd pied, panique, se confie à son fils, larmoie dans ses bras et opère le revirement qui lui sera fatal. On ne coupe pas aux maximes, mots sublimes et phrases n’admettant pas de réplique qu’affectionne l’auteur. Mais dans un pareil contexte elles sont de mise : « autant vaut l’homme, autant vaut la dictature » « on aime César pour le mal qu’il n’a pas fait ». « J’ai autre chose à faire que de m’occuper de ma vie », « j’ai accepté la honte de survivre » confie Pompée, mais un autre personnage s’entend dire « tu es né avec une tête d’orage ». A tout cela le metteur en scène Laurent Pitigliano a imposé un rythme salutaire, et ses onze comédiens se donnent à fond . Yves Jouffroy est un Caton nuancé et poignant. Antoine Tomé est un Pompée à la faconde et l’énergie superbes.
Théâtre du Nord-Ouest , dates et réservations : 01 47 70 32 75

18 décembre 2006

Les Célibataires, de Montherlant

Dans ces familles-là on disait plutôt « vieux garçons », le mot célibataire étant réservé aux prêtres et religieux, ces frères, oncles et cousins qui faisaient toute leur fierté. Mais dans les testaments et chez les notaires, ils redevenaient célibataires. C’est effectivement un notaire, conciliant bien que redoutable en affaires, qui est l’instrument conscient ou non du destin dans l’adaptation magistrale faite par Rémy Oppert du roman éponyme de Montherlant. Histoire « sans enjeu, sans confrontation réelle, ce qui est le nerf du théâtre » comme le dit Jean-Pierre Muller son metteur en scène ; c’est devenu une pièce au dénouement d’autant plus désarmant qu’il n’intervient pas au terme d’un véritable suspense. Il constitue plutôt une anicroche dans l’histoire, qui se veut irréprochable, d’une famille au code d’honneur traditionnel. On y traite parfaitement bien des neveux que la perte d’un des parents, voire des deux, a mis dans une position difficile. On devient leur tuteur, leur recours, leur parrain de rechange. Après avoir fait ce que l’on jugeait digne, si l’un d’entre eux meurt, parce que fragile ou peu armé pour faire face aux conditions difficiles d’un monde auquel il ne s’intègre pas, c’est une bien triste affaire. On prie pour celui que ses ancêtres viennent d’accueillir. Ce qui pourrait être vu comme de l’égoïsme n’est que le fait de se plier à une tradition selon laquelle la naissance comporte plus de devoirs que de droits. Elle incluse celui de garder des terres qu’il serait quasiment sacrilège de brader. Léon de Coantré, quinquagénaire n’ayant jamais eu besoin d’exercer un métier, est hébergé à Paris dans un pavillon avec jardin par son oncle Elie de Coëtquidan, vieillard peu ragoûtant, radin, râleur et aigri. Octave, frère d’Elie est banquier, imbu de lui-même. Fier de sa réussite matérielle, il l’attribue à l’exploitation exemplaire qu’il a fait de ses dons naturels. Lui-même héberge dans son appartement de huit pièces Emilie de Plagnes leur sœur à tous deux qui est veuve. Une gestion désastreuse du patrimoine obligeant la vente du pavillon habité par Elie et Léon contraint ce dernier à occuper la loge du gardien dans le parc du château d’Octave. Plongé dans une détresse affective et morale il meurt, comprenant un peu tard qu’Elie, cœur sec, s’est désintéressé de son avenir maintenant précaire. Sur le vaste plateau où les différents lieux de l’action se répèrent grace au style du mobilier et à l’intensité des lumières, des scènes ramassées se succèdent. Dans la première moitié de la pièce, elles mettent face à face les protagonistes du drame familial et leurs domestiques. Puis les personnages de second plan font des interventions d’une justesse étonnante. On sait gré au metteur en scène d’avoir voulu une distribution où aucun comédien n’interprète plusieurs rôles. Cela donne une très grande lisibilité au texte devenu une succession de tableaux efficaces. Les comédiens sont crédibles au point de nous laisser imaginer que les rôles ont été conçus pour eux seuls. Hervé Colombel est un Léon de Coantré d’une dignité alliée à une fragilité qui émeut tout du long. Rémy Oppert est un Octave-le-banquier aussi authentique et exaspérant que le Monsieur Persiles qu’il jouait dans le Brocéliande également mis en scène par Jean-Pierre Muller. Dans la peau d’Elie de Coëtquidan, Eliezer Mellul se départit singulièrement de ce que son éducation est censé lui avoir inculqué de bienséant, et se livre à des gesticulations désordonnées, caricaturales, se donnant des allures de vieille tête à claques sordide. Ce remarquable spectacle, actuellement à l’affiche jusqu’à la fin décembre, sera reprogrammé à partir de janvier 2007 au Théâtre du Nord-Ouest.
Théâtre du Nord-Ouest, dates et réservations : 01 47 70 32 75

15 décembre 2006

Bête de style, de Pier Paolo Pasolini

Qui a oublié Jan Palach, cet étudiant qui, après l’échec du Printemps des Libertés dans la Tchécoslovaquie de 1969 préféra une mort par le feu au joug soviétique. Le jeune homme n’avait pas supporté l’instauration d’une censure qui muselait et niait tout. Son testament rendu public déclencha un immense sursaut de nationalisme dans son pays. Rien d’étonnant à ce que Pasolini, communiste exclu avant trente ans du parti pour des motifs ayant trait à sa vie privée, se soit enflammé pour ce jeune héros devenu mythe national et l’ait investi de ses idéaux inassouvis. Bête de Style est l’oeuvre de ce poète rebelle et incandescent. La théâtraliser était ambitieux, voire téméraire, tant le texte s’empêtre dans toutes sortes de digressions, contradictions, divagations. Le risque est de le rendre creux à force de le charger de sens, et paradoxalement de le faire déboucher sur quelque chose manquant cruellement de chair. La Compagnie Dérézo a entraîné dans l’aventure quatre comédiens et une comédienne. Elle a adopté un parti pris de mise en scène alignant des tableaux outrancièrement répétitifs, tel ce fil descendant des cintres auquel on hisse inlassablement, l’un après l’autre, les personnages porte-paroles de l’auteur. Prisonniers d’un harnais, agitant les jambes dans le vide, ils débitent leur texte entre sol et plafond de façon plus ou moins véhémente. A d’autres moments, des fragments du poème ayant échu à chacun, ils les disent assis sur le sol, en relais sans rien intérioriser vraiment et leurs gestes deviennent comme téléguidés. Le discours de l’auteur est souvent celui d’un prédicateur ou encore un manifeste fourre-tout où se côtoient argumentations fumeuses et vérités improbables. Mais il en jaillit des phrases lumineuses. Au milieu « du vertueux débat de l’intellectuel » Pasolini s’indigne, à propos de Jan Palach, que « chose incroyable l’histoire ne fut pas offensée » . S’identifiant ou non au même Jan il se demande: « que signifie avoir vingt ans ? » et confesse « Si je rompts aujourd’hui le silence… » « je chevauche la vie comme un héros » pour décider « le réel est diabolique ». Mais c’est noyé dans un fatras de mots récurrents, tandis que la scènographie a recours à de nouveaux trucs. A la fin, quelques tableaux projetés éclairent le fond du décor . On a compris que l’écran sur lequel s’inscrivent des indications quant aux personnages ayant compté pour l’étudiant Pragois et le poète Frioulan, finira par accueillir des images d'extrême cruauté. Et cela même si l’on n’anticipe pas le geste final par lequel les acteurs y mettront le feu. Au terme d’aucune progression, le tout se concluant en diatribes, les comédiens sont devenus des tribuns plaidant la cause de la liberté, de la littérature, etc. On sort de ce spectacle moyennement convaincu.
Studio Danielle Casanova, Ivry, jusqu’au 20 décembre. Du lundi au samedi à 20h . Réservations : 01 43 90 11 11

13 décembre 2006

FiniFini, de Damien Bouvet

FiniFini, de et par Damien Bouvet
Le personnage qui arpente la scène en traînant les pieds est-il un naufragé volontaire sur une île engloutie ? Il a peut-être, au contraire, accepté les règles d’un jeu dont la consigne est de survivre dans le local poubelle d’un grand ensemble encombré d’objets mal intentionnés et qui ont disjoncté. Damien Bouvet veut faire exploser les cloisons de la raison rationnalisante, analogisante, disséquante ; à nous de le suivre dans sa démarche parfaitement loufoque mais existentielle. C’est vrai qu’il a des allures de professeur Tournesol, de savants Cosinus ou Faust et autres bidouilleurs de génie. Mais ses connexions avec les humains sont confisquées aussitôt qu’établies, tout concourant à la frustration ou en découlant. Elle est le dénominateur commun de son minuscule univers, pourtant organisé en grande partie par lui-même. Quant au monde extérieur il tente d’y pénétrer ou d’en sortir avec l’acharnement d’un maçon qui monte un mur dont chaque pierre une fois posée s’écroule narquoisement. Chuintements, claquements, bruits de matières froissées, phrases qui n’arrivent pas au bout de leur énonciation, sonnerie aux morts et sons de trompes de chasse, voix qui semble émerger d’un tunnel, accordéon qui soupire voluptueusement ou pleurniche : ces sons omniprésents, rarement là où il faut, quand il faut, sont confisqués comme tout le reste. Des kilomètres de cables éléctriques sillonnent la scène, symboles d’un confort consensuel auquel, bien sûr, le clown-pestidigitateur refuse de se laisser aller. Il manipule une tête de mort avec la tendresse d’une nounou, redouble pour elle de soins comme on le ferait pour un prématuré, mais lui décroche la machoire. Elle devient un simple bulbe puis un ballon de fête et se dégonfle. Il l’avait entre temps transpercée à l’aide de baguettes chinoises. Il se fait encore la dégaine d’une Marilyn dont les colliers, à peine enfilés, crachent piteusement leurs perles. La star arbore une bedaine de femme enceinte, des mamelles effarantes, mais des appendices protubérants émergent d’habits qui sont comme des secondes peaux. S’en détachent des touffes de duvet, la matière semble se préparer une revanche où s’épancher dans une langue étrangère. Dans un caddie de super-marché devenu taureau de corrida, il plante des banderilles, le caddie tournoie frénétiquement sur lui-même et se disloque. La scène est finalement jonchée de débris, paillettes et confettis. Une voix nasillarde sortant d’un haut-parleur : « Et dans quelques instants l’ouverture du spectacle ». La fin est dans la foulée. On entend des hoquets de rire dans la salle. Le spectacle grise à force de déranger.
Théâtre Paris-Villette, jusqu’au 23 décembre, mardi, jeudi et vendredi à 21h, lundi, mercredi et samedi à 19h30. Réservations : 01 44 64 79 70



12 décembre 2006

Vian v'la Boris

Vian v’la Boris, conception et mise en scène Michel Abécassis, avec Didier Bailly, Nicolas Dangoise et Pierre Ollier
Côté jardin un grand piano noir laqué fait un premier clin d’œil à la salle. Ca et là sur le plateau des cubes de bois coloriés ressemblent aux jouets qu’un gamin monté en graine conserve avec tendresse. Ce seraient peut- être ceux que le poète américain Robert Frost (qui aurait largement pu être le père de notre ingénieur-inventeur-écrivain- poète-parolier-jazzman) refusait de ranger dans leur placard. Quiconque entrait dans sa chambre sans allumer se prenait les pieds dedans et se cassait la figure. Pour Frost c’étaient des métaphores poètiques. Vian le facétieux aurait-il été capable de faire pareil ? Un premier personnage dans la lumière est vite rejoint par un autre ; curieusement tous deux et leur pianiste ressemblent au Boris qu’on a vu sur les photos, autant qu’à celui qu’on imagine. Même regard lucide avec la même étincelle au coin de l’œil. C’est parti : En avant la zizique que va nous jouer le trio de comédiens musiciens chanteurs à la technique et la sensibilité désarmantes. Ils sourient, car comment faire autrement quand on dit et chante des textes qu’on aime autant. La provocation joutant avec l’excentricité, l’aventure sera pourtant douce-amère. Il faut d’abord et urgemment dénoncer la stupidité humaine habituelle. Donc dire tout le bien qu’a causé l’avênement du jazz sur la terre, cette musique de ‘nègres’ honnie par des post-colonialistes ahuris, voués à des principes qui les faisaient bénir toutes les guerres. Comment voulez-vous que le pacifiste en avance sur les sensibilités de son époque n’ait pas vu …rouge ? Le déserteur est un moment du spectacle très émouvant parce qu’il nous renvoie aux réactions suscitées de ce temps-là, mais aussi parce qu’on entend la voix de Vian lui-même. L’insoumis tous azimuts a commencé par nous séduire dans le rôle du jeune homme trop sensible aux charmes des filles à une époque où le mot « drague » aurait paru vulgaire à l’élégant impertinent. Il stigmatise les petits dommages collatéraux causés par une science en marche mais qui a bon dos (La java des bombes atomiques, la complainte du progrès), il dénonce les tricheries discréditant les mondes de la presse, des affaires, des puissants qu’il a côtoyés. Il raconte ses souvenirs d’enfance forcément revus et corrigés par son sens flamboyant du paradoxe et de l’absurde. Il évoque les prédécesseurs en littérature qu’il aime: Alfred Jarry et encore Alfred Jarry, fait un pied de nez à l’écrivain qu’il déteste et n’a donc pas lu, Paul Claudel. On retrouve les airs qu’il a composés, dont s’est déléctée une génération de parents et que fredonne encore la précédente. Pour les gamins actuels ces chansons seront la preuve par…combien déjà monsieur le surdoué Vian ? que ce qu’on leur « serine » sur les ondes et dans les lieux de spectacles ordinaires est souvent bien lourdaud et bien terne à côté des bulles que dégagent les poèmes, les musiques et les mots de Vian.
Théâtre Daniel Sorano, Vincennes, jusqu’au 14 janvier, jeudi à samedi à 20h 45, dimanche à 16h. Réservations : 01 43 74 73 74

10 décembre 2006

Hors-Jeu, de Catherine Benhamou

Il n’y a pas besoin de connaître son Beckett sur le bout des doigts pour comprendre dès le coup d’envoi que la jeune femme qui apparaît derrière une fine grille pour cage de zoo est comédienne de son état et qu’elle a joué le rôle de Nell, la mère décatie et radoteuse de Fin de partie. Son vieil époux sortant de la poubelle d’en face constate vite que, reléguée dans la sienne, elle y est ‘définitivement’morte. Sur un large écran des séquences hideuses sont censées représenter les scènes-clefs de la pièce originale. Elles traduisent probablement la perception qu’en a Catherine Benhamou ou la manière dont elle-même la monterait . Ou alors est-ce son subconscient que le film met en images à coup de petits réglements de comptes avec celui dont elle est devenue l’émule, puisque la voilà auteur et reconnue ? Ses rapports avec le dramaturge sont aussi tendus qu’ambigus. Lui ayant fait débiter des commentaires sentencieux et peu amènes sur ses interprêtes en général, elle l’appelle à la rescousse, faisant mine d’espèrer qu’il lui regonflera le moral . Il y aurait de quoi, vu le rôle frustrant dont elle a hérité, mais elle avait signé son engagement. Elle ressasse le mot poubelle pour que nous percevions un symbolisme analogue à celui du couloir jaune et morbide cité plus loin. A l’intérieur de la sienne, à l’aide du stylo qu’elle a eu l’astuce d’emmener, elle tue le temps de la représentation en écrivant sa propre histoire. Justement sa mère vient de disparaître : de là à parler de la mort et à devenir métaphysique. Quelques bribes de jolis souvenirs nous font revenir à une enfance idyllique, même si ça et là des figures inquiétantes et des évènements sinistres s’y sont insérés. Après quoi elle reprend son monologue : on en était où déja ? Pour donner l’idée d’une urgence, elle s’affaire, déplace et fait coulisser de plus en plus nerveusement les panneaux qui délimitent sa poubelle. Cela donne un ballet aux figures systématiques censé faire de la scènographie un festival de trouvailles distrayant. En principe les comédiens sont des auteurs dramatiques ayant le sens des situations, de la progression dramatique et de ce qui chez eux ne rime jamais avec conversation à bâtons rompus, non plus qu’avec bavardage. Pourtant très vite, ici, on se demande combien de penalties, de tirs au but ou de prolongations il faudra pour que le score final fasse état d’un nul ‘concédé’ par la scène face à la salle, ou l’inverse. Le texte de Catherine Benhamou est par moments drôlatique, mais c’est souvent de comique involontaire qu’il s’agit, tant sa partition qui se veut touchante rend flagrantes les limites du genre consistant à décréter : « Je vous livre ça tout à trac, c’est sincère, c’est auhentique, c’est moi, et puis il paraît que j’ai un joli brin de plume, alors… »
Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 10 janvier , du lundi au samedi à 20h30, dimanche à 17 h. Réservations : 01 46 06 11 90

08 décembre 2006

Timon d'Athènes, de Shakespeare

Douze ans après avoir été Richard III voici Denis Lavant aux prises avec le Timon de Shakespeare, mais on se demande si ce n’est pas l’inverse. Dans quel ordre énoncer le tiercé gagnant dont fait partie à leurs côtés Jean-Claude Carrière qui a traduit la pièce ? Habib Naghmouchin en a concocté la mise en scène et l’adaptation pour sept comédiens. Un quarté transformé en quinté mémorable si l’on y ajoute le Groupe de Créations Théâtrales et l’équipe de la Boutonnière. On était habitué à voir Denis Lavant sur des scènes impressionnantes, mais dans ce lieu à l’aire de jeu aménagée en bi-frontale et aux proportions si modestes qu’il suffirait aux acteurs de chuchoter, on a vraiment envie de lui dire qu’il est phénoménal une fois encore. Athlète de foire, pitre chaplinesque, clochard céleste, pochtron métaphysique, vieil enfant capricieux, il grimpe aux échelles et aux piliers de part et d’autre du plateau, s’y agrippe, tourne, sorte de toupie hallucinée. S’envoyant au tapis, il rebondit, ricane. Débraillé, il pousse des cris de Tarzan, danse avec ses camarades, cabriole en solo. Bouillonnant, pléthorique, sa voix caverneuse ou éraillée claque, rape ou caresse au long de monologues torrentiels. Imprécateur perpétuel puisque tel est Timon, il s’acharne sur les mots pour aussitôt sembler étonné de ce qu’il vient de dire. Shakespeare est là , jaguar dont il déchiquète la cervelle (formule connue). Timon, selon Denis, est un excentrique, un dérangé, un bouffon, mais marqué au front du signe sacré des fous. Il admettrait lui aussi que « la vie est un conte raconté par un idiot, plein de son et de fureur et qui ne veut rien dire ». Ses partenaires en costumes intemporels sont des personnages réclamant un Pirandello qui seul serait à même de leur écrire une pièce où ils côtoieraient enfin Timon. Pourtant ceux qui le renient, sa fortune une fois dilapidée par ses largesses, se vantaient tous d’être ses amis. Le général Alcibiade ayant pris le pouvoir à Athènes, Timon décrète sa ville mûre pour la destruction et se réfugie dans une grotte. Il a définitivement perdu ses illusions sur le genre humain : « tout n’est que vol en ce bas monde ». Creusant le sol il découvre de l’or, cette « calamité universelle », et en meurt d’écoeurement. Quelques mots gravés sur sa tombe exhorteront le passant à saluer sa mémoire sans s’y attarder. La mise en scène inventive est ramassée et d’une extrême minutie. Le lieu et la qualité de la troupe l’exigent autant que la virtuosité dont chacun doit faire preuve en endossant tant de rôles masculins ou féminins. Les comédiens sont magnétiques, à vous couper le souffle littéralement. Eric Prigent est le seul qui n’interprète que le personnage de Flavius, l’intendant dévoué, vite résigné de Timon. En jaquette, voix sourde, débit quasi monocorde, sa présence étrange contraste avec celle de ses camarades. C’est une trouvaille de plus pour un spectacle jubilatoire d’une qualité rare. Il est à l’affiche jusqu’en février mais réservez vite car son succès risque d’être foudroyant, ce dont on se réjouira.
Théâtre de la Boutonnière, 25 rue Popincourt jusqu’au 3 février, du mardi au samedi à 20h30, réservation : 01 48 05 97 23

05 décembre 2006

Paris martyrisé mais Paris libéré, Ch.Marchewska

Paris martyrisé mais Paris libéré, mise en scène Christiane Marchewska.
Avec Christiane Marchewska, Elodie Nadaud, Elise Rouby et Loïc Audureau à l’accordéon.

Vous avez traversé la cour des Invalides, levé les yeux vers ses façades resplendissantes de grâce et de majesté. Vous êtes encore sous le coup de cette beauté vraie parce qu’elle exalte sans intimider. Mais c’est à une cérémonie sans façon que vous êtes convié dans l’aile du Musée de l’Armée consacrée aux deux guerres mondiales. Un musée c’est l’aboutissement d’une démarche patiente qui doit être aussi intelligente que minutieuse. Tout doit y être dosé plutôt que spectaculaire. Et c’est bien ce qui a présidé à l’élaboration de ce montage de poèmes, discours, saynètes, chants et chansons. Ils sont liés par le récit que font trois femmes, comédiennes et chanteuses accompagnées d’ un musicien, partenaire à part entière, jouant d’un accordéon qui a souvent les accents de l’orgue.
L’équipe nous escorte où nous précède dans l’enfilade de salles aux vitrines peuplées d’uniformes, d’armes, de tableaux, de photos, d’affiches. L’aînée des quatre camarades accueille le public et se souvient pour lui. Elle égrène les dates-repères des conflits puis devient un personnage plus révolté qu’accablé par les douleurs des hommes au front. Celles des citoyens restés dans la capitale n’est pas moindre. Non plus que celles des poètes, leurs frères, qui souffrent avec eux et pour eux. Le démarrage est volontairement lent, des chansons préludant au tout. La Rose de la Rue Saint Vincent, et la Madelon répondent à l’appel. La Chanson de Craonne, It’s a long way to Tiperary sont entonnés, suivis de la Marche de la 2ème DB, Maréchal nous voilà et J’attendrai tous aussi poignants à des annés de distance.Ils font revivre ceux dont le souvenir nous enveloppe. Les deux jeunes femmes évoquent les Parisiens et les Parisiennes dont les existences sont confisquées par l’occupant. D’abord enjouées et comme affriolées par l’arrivée des soldats étrangers elles ne s’affolent pas encore devant les privations et la détresse qui les entourent. Elles font comme si la vie continuait même si, dès1940, l’une d’elles plutôt écervelée, se laisse aller à collaborer avec l’ennemi. Quelques phares au détour d’un panneau se braquent sur les acteurs donnant plus d’intensité à ce qui en a déja tant. Un discours à grandes envolées de Victor Hugo constitue un temps fort en avance d’une guerre sur l’Histoire. Un poème fameux de Paul Eluard fait trembler la capitale de froid et de faim . Louis Aragon est présent aux côtés de « Celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas ». Suivent les noms des résistants célèbres et de ceux tombés à la Libération dans les rues où une plaque porte leur nom . Au cri de « Jean Moulin est mort » les comédiens nous entraînent au pied d’un dernier escalier conduisant en un lieu où résonne le discours prononcé par Malraux lors du transfert des cendres du grand Résistant au Panthéon. Il précède celui du 25 août 1944 du Général De Gaulle. Les cris de triomphe sont suivis d’une invitation des comédiens à danser de joie comme on le fit alors.
Cette promenade dans l’histoire de notre capitale manifeste la très grande sensibilité de sa réalisatrice en même temps que de belles qualités pédagogiques
Musée de l’Armée-Hôtel national des Invalides, jusqu’au 21 décembre. Jeudi à 20h, samedi à 17h et 20h, dimanche à 19h30, réservations : 01 47 12 13 75







01 décembre 2006

Gaff Aff de M.Zimmermann et D. de Perrot

Gaff Aff, de Martin Zimmermann et Dimitri de Perrot
Il y a des spectacles longs dont on sort étonné de constater qu’on n’a pas vu le temps passer.
Il en est d’autres, courts, dont on se dit avec ravissement qu’ils viennent de réinventer le temps, son épaisseur et ses mystères, au point qu’il ne ‘plombera’ plus nos existences. C’est le cas de Gaff Aff . Tenter de le définir comme un spectacle musique-cirque-danse : on est encre loin du compte.
Planté à la droite du plateau un technicien affairé manipule du matériel-son ; il est peut-être régisseur de théâtre ou D J ; il ne lève surtout pas les yeux de ses platines. Le spectateur tourne les siens vers le plateau dont le sol a l’allure d’un 33 tours aux dimensions explosées. A l’arrière-plan des cloisons-paravents en carton, cette matière rêche, inhospitalière et surtout pas première, qu’on utilise pour emballer des objets fragiles ou précieux. Un de ces panneaux s’anime, tourne sur lui-même, traverse la scène, une main en sort puis un escogriffe au visage parfaitement inexpressif et au corps noueux d’acrobate. Il rajuste sa chemise blanche, la réinstalle dans son pantalon noir, tous deux trop vastes, se met à courir derrière son attaché-case lequel une fois posé à terre est devenu autonome et tourne en sens inverse du sien. L’homme a pris le contrepied de la réalité, remet tout en question tandis que la table de sons du complice laisse échapper des vibrations, des stridences et des musiques fragmentées ou hétéroclites. Les platines qu’il fait obstinément tourner crissent comme pour se venger, mais de quoi ? Il s’asseoit, déballe d’un carton un matériel électronique ; il est avide comme un gosse aux prises avec son cadeau de Noël. Son collègue a mis en branle les éléments de la cartonaille, les trouant, les découpant l’un après l’autre. Les paravents qu’il a empoignés pour les aligner face au public se sont couverts de silhouettes qui sont ses clones, des lumières vertes clignotent au lointain mimant des gratte-ciels. Devenu frénétique mais n’émettant que des borborygmes, l’énergumène ré-arpente sa plaque tournante, dépèce ses cartons, en extrait des figurines rigolottes qu’il convertit en sièges où il ne s’asseoira surtout pas, s’accroupissant plutôt à côté d’elles. Les deux compères étant Suisses allemands, on se rappelle les calendriers de l’Avent destinés aux enfants obnubilés par Noël qu’on fait patienter en ouvrant jour après jour une fenêtre pré-découpée qui libère une figurine ou une friandise. Ils ont aussi été inventés pour conjurer les mauvais sorts , le froid et la nuit de l’hiver qui tombe si vite. Et l’on cesse de penser, tout est à la fois limpide et brouillé. Les cartons ont fait leur temps, la mystification a pris un tour métaphysique et s’en va vers un terme improbable. Des salves de joie vous ont secoué mais vous ne vous souvenez plus quand. Après coup, cartésiens que nous sommes, on se sent en danger d’intellectualiser le souvenir de ce spectacle dont les mots et repères ont été bannis pour que chacun y trouve ce qu’il ne cherchait peut-être plus. Martin Zimmermann est le manipulateur-manipulé qui fait tout déraper. Dimitri de Perrot est le faux technicien mais le vrai musicien qui rend tout possible. Et ce tout-là est au
Théâtre Artistic Athévains, jusqu’au 30 décembre, mardi 20h, mercredi, jeudi 19h, vendredi, samedi 20h30, dimanche 16h . Réservations : 01 43 56 38 32

26 novembre 2006

Lambeaux, de Charles Juliet

Le sol de la Salle Lautréamont, cette petite cave où tout incite au murmure et à la confidence, est jonché de curieuses petites boites bleues qui, à y regarder de plus près, figurent des maisonnettes. D’autres éléments du décor sont plus difficilement identifiables. D’un même bleu intense, ils ressemblent l’un à un étal de boucherie, l’autre à un plan incliné sur lequel au lavoir du village nos arrière-grand-mères essoraient leur linge à coups de battoirs. Les spectateurs repoussés par ce dispositif qui mange l’espace sont contraints de s’entasser sur trois rangs. Une comédienne aux beaux traits énergiques s’encadre dans la voûte du fond . Dès ses premiers mots le fait qu’elle soit sonorisée l’isole, nous la rend inaccessible tandis que le récit d’une existence campagnarde presque rassurante se transforme en aventure mélodramatique et cruelle. Charles Juliet nous raconte ou plutôt recompose l’existence de cette mère qu’il n’a pas connue et qui est morte de faim dans un hôpital psychiatrique. Elle y avait été internée à la suite de troubles mentaux qu’on jugerait soignables de nos jours si tant est qu’ils aient été avérés. Anne de Boissy dont les gestes sont comme chorégraphiés, est le double de l’auteur et reprend la narration à son compte. Elle dit la descente aux enfers de cette femme flouée, évoquée dans un style précis et accessible ; on est fasciné par les détails rélévant tout un petit monde que nous avons côtoyé dans les romans de l’époque. Parfois poétisant, il coincide pourtant trop souvent avec celui des faits divers relatés par les journaux du moment. Les amis d’enfance d’Elle, puis le garçon qu’elle aima, celui qu’elle épousa, ses enfants, ses voisins, cousins, famille, tous sont là, mais aucun ne l’empêchera d’être happée par le vide. « Tu n’as pas le temps de te consacrer à ta vie intérieure » : Tel est le constat désespéré de son fils, l’auteur. La comédienne à la diction impeccable fait si bien exister chaque mot, chaque image que cela confine à la performance. Une musique subtile et des éclairages aussi sophistiqués que la scènographie et la mise en scène soulignent le tout. Cependant l’émotion n’est pas souvent au rendez-vous. Le récit n’en finit pas de s’étirer, quant au pathos final, il est difficilement soutenable.
Maison de la Poésie jusqu’au 22 décembre, mercredi et samedi à 19h, jeudi et vendredi à 20h30, dimanche à 17h . réservations : 01 44 54 53 00

25 novembre 2006

Ignace de Loyola, par le Théâtre du Regard

Ignace de Loyola « Itinéraire d’un pèlerin », d’après le récit du Père Louis Gonçalvès par Zygmunt Blazynski et Pierre Lefebvre.
La crypte baigne dans une lumière bleue, des musiques incitent à se recueillir et à accueillir l’ineffable. Derrière l’autel des projections de tableaux semblables à ceux qui figurent dans les anciennes églises. L’esprit et l’âme sont conviés à un certain voyage, et c’est bien ceux qu’ a entrepris Ignace de Loyola le jour où, ayant eu certaines révélations de la part de son Créateur et ayant été gratifié de visions, il décide d’abandonner l’état de soldat pour devenir pèlerin de Dieu. Le récit du Père Louis Gonçalvès écrit « aussitôt qu’il l’eut recueilli de la bouche même du Père Ignace » est fait par un narrateur dévoué et touchant à force de minutie. Les nombreuse coupes dont il a dû faire l’objet pour pouvoir être présenté sur scène sans être théâtralisé, comme c’est le cas ici, ne masquent pas la tendresse et l’admiration que son compagnon éprouve pour Ignace . Devenu pèlerin celui-ci va de Gènes à Venise, de Barcelone à Chypre, à Salamanque et en bien des lieux inspirants. Il y est la victime, prisonnier ou ôtage, de conflits opposant nations et empires. Ce sont autant de mises à l’épreuve, précédées ou suivies de procès pas uniquement d’intentions. Mais l’homme obstiné, toujours à l’écoute de sa voix intérieure et de sa raison,(ce qui est très important) élabore peu à peu la règle qui sera la sienne avant de la proposer à ses compagnons. Les réponses aux questions qu’il se pose lui viennent après avoir prié.Tout est examiné : glorifier le créateur, vaincre la tentation, mendier, donner aux pauvres, confesser ses erreurs passées, mais ne pas le faire trop longtemps, se mettre ou se remettre aux études, progresser dans toutes les dimensions. Et encore pratiquer la miséricorde, la pauvreté, la chasteté, être utile aux âmes dont on veut le salut, enseigner le catéchisme aux enfants. Avoir dans toutes ses démarches l’aval du Pape. Rien de ce qui va constituer la règle de la Compagnie de Jésus n’est présenté d’abord comme avéré. Toujours l’âme progresse, cependant que le voyageur chemine… souvent à dos de mule. La narration se poursuit avec des épisodes teintés d’ humour involontaire. Les dates sont précises et un certain compte à rebours a commencé le jour où Ignace ayant surmonté comme par miracle de nombreuses péripéties douloureuses, sa santé décline inexorablement. « Dieu nous l’enlève, cette fois c’est le Père qui parle » conclut l’oraison funèbre du narrateur. La mise en espace est stylisée, deux hommes en tuniques se répondent et racontent, sur le ton loin d’être monocorde d’une lecture au réfectoire d’une abbaye. Chaleureux et rigoureux à la fois, les comédiens vivent leur texte de l’intérieur.
Crypte du Martyrium Saint Denis, 11 rue Yvonne le Tac, Paris, jusqu’au 10 décembre, vendredi et samedi à 20h30, dimanche à 16h30. Réservations : 01 42 23 48 94

24 novembre 2006

Un garçon impossible, de Petter S. Rosenlund

Chez ces sains et robustes Vikings la longévité fait hériter les jeunes et moins jeunes couples de grands parents verts, très présents. Avec eux les relations, si elles ont évolué depuis le temps de Srindberg, doivent tenir compte de l’ éducation religieuse reçue, à laquelle ils se réfèrent copieusement, même ou surtout s’ils ne suivent pas les préceptes inculqués. Le garçon impossible a huit ans et sa jeune mère a, elle aussi, un père dont rien au départ ne laisse présager la responsabilité de ce qui suit. On se demande si le mot responsabilité a ici un sens puisque chacun des personnages agit selon son inspiration, ses pulsions, et se fiche à long terme des conséquences de ses actes. Dans la salle de consultation d’un hôpital Cécilie, infirmière pulpeuse en blouse blanche laissant deviner qu’elle ne porte pas grand chose en dessous, et un médécin, Henrik s’envoient hardiment en l’air à la sauvette. Le praticien poursuit néanmoins sur son portable une conversation dégoulinante de mièvrerie avec son épouse. Débarquent Jim jeune garçon dans un fauteuil roulant et sa mère Sylvia autre blonde. Elle déclare être dépassée par le comportement autiste de son fiston, que l’auteur fait jouer par un adulte. Jim n’entend que ceux qu’il veut, quand il veut, mais va vite jeter son dévolu sur Cécilie, l’ amant une fois retourné au bloc. Lui demandant de raconter la fin d’un conte , il lui fait une cour explicite. Perturbée car Henrik ne comble pas ses aspirations l’infirmière entre dans le jeu. Mal lui en prend. Enhardi et émoustillé par la révélation que son père n’est autre que le médecin qui a engrossé sa mère entre deux portes, Jim se met à régler ses comptes. Sortant un coutelas il les trucide tous. A moitié morts, ils se relèvent pour philosophouiller et accuser la société de tous les maux. L’un d’eux prêche l’urgence où nous sommes de nous mettre « au service de la protection de l’enfance ». Quant au grand-père Oddvar à qui on ne demandait rien, il avoue être l’assassin de son épouse, mère de Sylvia et grand-mère de Jim. De répétitions en leitmotivs finissant par ne rien vouloir dire l’absurdité et la férocité de Petter S. Rosenlund engendrent une catharsis vengeresse. Même si le comédien dans le rôle du grand père force la note et nous impose souvent un premier degré , le reste de la distribution est redoutablement efficace, et le tout est enlevé avec brio
L’Etoile du Nord jusqu’au 23 décembre, du mardi au vendredi à 20h30, samedi à 16 h et 19h30. Réservations : 01 42 26 47 47








Allers-retours, de Ödön von Horvàth

Allers-retours, de Ödon von Horvàth, mise en scène Ahmed Khoudi
Le décor est onirique, le fond suggèrant des buissons de feuilles est digne d’une estampe japonaise. Un léger pont de bois enjambant un cours d’eau archi symbolique relie les deux extrémités du plateau.Un air d’Astor Piazzola au bandonéon contribue au dépaysement emblématique voulu par le metteur en scène. Très vite des personnages au format de marionnettes s’asseoient sur le pont, dos au public, jambes pendantes. A gauche deux douaniers en uniformes à boutons dorés et parements d’un rouge franc réglementaire. De leurs discours emphatiques, voire rendus pâteux par les boissons ingurgitées, il ressort qu’ils sont assez contents d’eux-mêmes. En effet ils sont postés là pour contrôler les papiers de ceux qui viennent de l’autre rive, de l’Etat limitrophe avec lequel les relations ne sont pas forcément harmonieuses. Le plus âgé avoue que sa fille Eve, une jolie gretchen avec tresses, jupe à plis, socquettes et chapeau tyrolien comme tout le monde, passe le soir traverse rejoindre son amoureux qui n’est autre que le douanier d’en face ; jeune homme jovial il a le doigt sur la gâchette de son arme de service comme ceux de l’autre bord. A partir de là, Horvath semble s’amuser d’impliquer des paires des couples et de petites dichotomies dans ce conte presque moral, ressemblant à une fable puis à une farce. Très vite il y a deux paires d’amoureux, deux premiers ministres de pays antagonistes désireux de pactiser, deux personnages patibulaires à lunettes noires, l’un caricature d’une nonne, l’autre de sa vieille accompagnatrice. En fait ce sont deux dangereux contrebandiers qui…Assis au milieu du pont, flèche verticale d’une balance, un homme placide pèche à la ligne. Il sera contaminé par l’hystérie des femmes pleurnichant à gros hoquets autour de lui et prétendra avoir assassiné son épouse parce qu’elle vidait ses boites de vers pour se rappeler à son bon souvenir. Les personnages caracolent, se bastonnent, ôtent leurs déguisements. Cependant un heimatlos et ancien droguiste réduit au chômage technique se fait refouler alternativement par chacun des deux pays et arpente le pont . A la fin, après avoir déjoué à son insu une redoutable machination, il devient un héros, homme riche et époux comblé. Entre parodie et gesticulations drôlatiques le message de Horvàth passe : « Les gens de là bas (voyez l’autre bord) sont hypocrites ». « Pourquoi promulguez-vous ces pauvres lois ? » « Nous souffrons de nos frontières ». Huit comédiens et trois comédiennes, dont le bonheur de faire partie de l’aventure fait plaisir à voir, émergent de trappes. Ils traversent l’espace scènique, trébuchant les uns sur les autres, grimpent sur des tabourets ou à des échelles, s’apostrophent. Véhéments et cocasses mais métaphysiques comme par inadvertance, ils mènent la sarabande. Horvath nous gratifie malicieusement d’une fin idyllique aussi provisoire qu’aléatoire. Elle ne masque surtout pas une dénonciation tous azimuts de la bêtise universelle, mère des égoïsmes, jalousies, manipulations et aberrations qui ont de tous temps engendré les conflagrations. Ce spectacle est de ceux, rares, qui à peine achevé donne envie de le revoir tant il est foisonnant, dérangeant mais utile. Il est servi par une mise en scène qui ne l’alourdit jamais et réussit à lui faire côtoyer le grotesque sans qu’il y bascule un instant.
Centre Culturel Jean-Houdremont, La Courneuve jusqu’au 17 décembre, mercredi, vendredi, samedi à 20h30, jeudi à 19 h, dimanche à 16h30. Réservations : 01 48 36 11 44



23 novembre 2006

Vivre était romantique, par le Théâtre de l'Impossible

Vivre était romantique, Juliette Drouet-Victor Hugo, Marie Dorval-Alfred de Vigny, correspondances, par le Théâtre de l’Impossible
L’an 1833, le 16 février, Juliette Drouet « se donnait » à celui dont elle n’imaginait pas alors qu’elle demeurerait l’amante, la muse et la collaboratrice, son recours ultime en toutes circonstances, jusqu’à sa mort en 1883. Rien alors ne laissait présager l’ombre où son cher adoré allait la relèguer, loin des scènes où elle avait choisi de paraître, pour s’y faire souvent éreinter par la critique. Elle commençait alors à écrire à son Toto les premières des 18000 lettres où s’allient sa tendresse, sa passion charnelle et son admiration pour lui. On n’ envisage pas que ces missives aient été un alibi pour qu’enjolivant une réalité morose, un tempérament prompt à s’exalter s’évade dans le rêve. Vivre ne pouvait qu’être romantique, nous dit Robert Bensimon car, si l’on « s’adosse » à quelque chose sur cette terre, ce ne peut être qu’au bonheur d’exister. De Corine Thézier il fait une Juliette mutine, primesautière à sa table d’écriture mais dont l’abnégation, dans un autre contexte, l’aurait conduite sur les autels. Elle est ensuite, dans une scène sublime, la Dona Maria de Neubourg révèlant à un Ruy Blas pantelant son inclination pour lui. Elle y conserve certains des accents de Juliette, et c’est là un des charmes et une des qualités de ce spectacle dont la composition symétrique et rigoureuse séduit d’emblée. Robert Bensimon y fait alterner extraits de scènes, poèmes et lettres. S’il incarne Ruy Blas dans la fameuse scène des aveux mutuels il est celui qui, dans Booz endormi, nous laisse pressentir les émois éprouvés par le vieillard à la rencontre de la toute jeune Ruth destinée à engendrer une dynastie avec lui. Dans la seconde séquence, Robert est Alfred deVigny face à Marie Dorval. Aînée de Juliette Drouet de huit ans, son poète et dramaturge d’amant ne lui demandera jamais de mettre un terme à sa carrière de comédienne reconnue et encensée. La Mort du loup s’inspire de leur liaison intense, orageuse et brève. Les derniers vers disent l’admiration que le poète éprouve pour le stoïcisme involontaire de la bête magnifique : ils proclament que « mener à bien… la longue et lourde tâche » incombant à quiconque vient au monde, doit être l’ambition ultime . Corine Thézier en somptueuse robe noire est devenue l’une de ces « théâtreuses » que réprouvait Madame de Vigny-Mère, mais qui exprime avec justesse la douleur de Kitty Bell face à son partenaire, Chatterton. Le refus de toute compromission avec un monde hypocrite amènera ce poète paria au suicide. Plus charmeuse que charmante, aussi spontanée que Juliette, Marie est pétulante. Une lettre adressée par elle à Alfred après leur rupture est édifiante, elle lui confie avoir fait des progrès dans son art puisque son jeu a gagné en simplicité. Sur cet aveu s’achève les parcours divergeants des deux actrices et des deux géants de la littérature. Les textes de liaison de Robert Bensimon. sont une réflexion exigeante. Il y inclue des anecdotes témoignant de sa tendresse amusée pour des personnages peut-être excessifs mais qu’il révère. Si vivre était romantique, comme semble le suggèrer l’emploi d’un imparfait nostalgique, la posture de ce petit monde ardent et généreux ne pourrait-elle pas en inspirer quelques-uns de nos jours ?
Musée Carnavalet, les jeudi 30 novembre, vendredi 1er décembre et les mardis 12 et 19 décembre à 15h . Réservations : 01 43 44 81 19

21 novembre 2006

La mort qui fait le trottoir, d'Henry de Montherlant

La mort qui fait le trottoir (Don Juan), de Montherlant
L’auteur était fier que sa lignée l’ait fait fils de cette Espagne qui le hantait. Très jeune il a longuement séjourné dans la patrie de Don Juan. La réactualisation de la dimension « mythique » du personnage, à la mode chez les intellectuels des années 1950, l’a incité à ne pas être en reste. Titillé, il ne s’est pas coulé dans la peau du séducteur et libre-penseur impénitent, mais il l’a mis au centre d’une tragi-comédie de sa façon, flanqué de personnages adventices. Certains sont les protagonistes de la pièce de Molière avec ‘Le Commandeur’ en tête de peloton. D’autres sont des rigolos de service, commentant plus à tort qu’à travers les agissements de l’anti-héros. Cela donne une pièce composite, un fourre-tout monté ici sans décor, avec un minimum d’accessoires et des costumes volontairement fonctionnels et sans grâce. Heureusement que Don Juan, le délectable Sacha Pétronijévic, pourrait être le fils de celui que Montherlant a portraituré. Sale galopin plus qu’imprécateur vieillissant il galope effectivement sur le plateau, escorté de son fils Alcacer à la fois son confident et son entremetteur. Cela laisserait pantois si on n’avait en mémoire les multiples œuvres où l’auteur avoue sa piètre idée des relations familiales. Quant aux femmes, dans La mort qui fait le trottoir ce sont des gourdes piquantes pour individus vaguement pédophiles ou des jacasses plutôt frigides. Une ou deux trouvent grâce à ses yeux et l’amènent au bord de larmes qui ne laissent cependant présager aucun désir de rédemption. Le méchant homme, joué ici comme un pitre, n’a pas de part d’ombre et en cela il est plutôt sympathique. Il courtise le bon mot ou l’aphorisme, thésaurise les idées reçues. Cela fourmille de réflexions qui seraient consternantes, si elles n’étaient que des canulars de potaches ou des répliques pour roman-photo. Des numéros burlesques avec hurlements précèdent des épisodes avec pistolaches : « pan-pan » . Puis Don Juan redevient un desperado recherché pour le meurtre du très noble père de sa trop jeune amante et en danger de rendre des comptes à son roi . Ayant coupé au châtiment, le joyeux obsédé à qui il faut trois partenaires par jour s’enfuit au Portugal, pour y poursuivre ses conquêtes. « Il s’agit de vivre », n’est-ce pas ? Quant à l’amour « On n’aime d’amour avec un grand A que ceux qu’on ne peut pas aimer ». Cynique et amoral il a réintégré sa légende. Il ricane : un ha-ha-ha sardonique et c’est la fin. Le public ne l’a pas vue venir. Résigné il aurait peut-être enduré une suite, peu importe laquelle. Comment freiner un auteur qui d’évidence jubile à surmultiplier ici répliques et péripéties ?
Théâtre du Nord-Ouest, Intégrale Montherlant jusqu’au 31 décembre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75


19 novembre 2006

j'espérons que je m'en sortira, d'après M. d'Orta

J’espérons que je m’en sortira, d’après Marcello d’Orta
Depuis que le spectacle a fait un bonheur à Avignon on a accepté que son titre ‘plin de fôte groçiaire’ soit la traduction, moitié mot-à-mot moitié adaptation, de l’italien Io speriamo che me la cavo. ‘J’espaire que je m’en sortiré’ aurait probablement fait l’affaire mais on a compris que le locuteur manie sa langue au pif quoique avec déférence, l’apprentissage de l’orthographe lui semblant… comment aurait dit l’instit…rhédibitoire ! La pièce est une enfilade de témoignages d’écoliers napolitains qui , dans les années quatre-vingt ,élaboraient une cosmogonie originale cousinant parfois de loin avec celle de nos têtes blondes . La camora, le diable, le Pape et les détestables ressortissants de la Suisse, ces planqués, y jouent les vedettes. Ainsi que certains concierges et les gens qu’on rencontre à l’hôpital. En gros tous les adultes face à leurs responsabiblités ou confrontés aux evénements majeurs qui affectent la planète. Et en premier lieu Arzano, ce faubourg où les bambini vivent dans des maisons « déglingouillées ». Le manque d’argent et la drogue sont quotidiennement au menu. S’ils sont à la fois perspicaces et perplexes, prompts à interprêter ce qu’ils ne comprennent surtout pas, ils restent indulgents pour leurs géniteurs à qui ils font pourtant confiance . La vie est plutôt belle et, se souvient l’un d’eux, à un certain moment « j’étais content à cause du bonheur ». Sur scène, le maître est devant ou derrière un vrai bureau avec une vraie mappemonde, et un vrai projecteur de diapos qui envoie de vraies vues de Naples sur un tableau-vrai-écran. Des musiques de films felliniens font plus que couleur locale. Bernard Menez seul en scène joue à la fois les écoliers et l’instituteur. Quitte à descendre dans la salle pour distribuer des bons points à ceux qui ont lu les rédactions les plus cocasses. Il les désigne : « Toi Giulia… et toi Mario…et toi… » ; le premier et le deuxième rang y passent. On connaît l’épisode où il a été lui-même enseignant avant de devenir l’acteur drôle et touchant dont la filmographie et les rôles au théâtre dans les grands vaudevilles seraient trop longs à récapituler. Il convainc parfaitement en maître d’école à peine tatillon mais plein de mansuétude. Les allusions aux classiques français « Les sanglots longs des violons de l’automne … de qui est-ce déja ? » et autres questions aux spectateurs : « la Révolution c’est en quelle année ? » sont un choix peu crédible dans ce contexte transalpin . Cela ralentit le tout mais n’empêchera pas les spectateurs, jeunes ou moins jeunes, de passer un délicieux moment d’émotion au Sudden Théâtre.
Sudden Théâtre, jusqu’au 6 janvier, du mardi au samedi à 21h, samedi à 17 h.
Réservations : 01 42 62 35 00

La récréation du monde, de Laurence Vielle

La Récréation du monde, de Laurence Vielle Mise en scène Claude Guerre

« Je me pose pas trop d’questions » tel est le refrain de sa Balade pour les tortues marines, ou est-ce Ballade qu’il faut lire ? Laurence Vielle sait raconter, se raconter, et presque répondre avant qu’on ne l’interroge. Peu de questions à son sujet ? son parcours est pourtant captivant. Depuis quand la diplômée de philologie romane devenue comédienne est-elle poète ? on n’a pas de dates, elle non plus, bien sûr. On se laisse à peine prendre à la désinvolture avec laquelle elle se sert des mots. Elle sait tout d’eux et s’ils paraîssent la devancer, l’accompagner ou traîner les pieds, il y a belle lurette qu’elle leur a mis le licou pour les emmener en voyage. Elle les a dressés pour nous les montrer avec la promptitude désopilante qui lui ressemble sur la scène de La Maison de la Poésie devenue un cirque sans piste. Ses partenaires aux allures de musiciens de rues sont des collaborateurs de longue date ; entre eux trois c’est de symbiose qu’il s’agit. Accordéoniste, Matthieu Ha chante de sa voix de haute-contre ce qui n’a rien d’une glose mais ressemble à sa propre version de l’existence. Vincent Granger en fait autant à la clarinette, éloquemment ou narquoisement On n’imagine plus que les neuf poèmes constituant la texture du spectacle puissent exister sans ces musiques faussement désinvoltes, mais très construites, aussi puissantes que surprenantes . Dans les lumières, hors de la lumière, avec micro, sans micro, en robe flamme, avec souliers rouges ou sans, Laurence Vielle est une comédienne joviale, drôlatique. Elle tournoie, et son double en fait autant sur l’écran au lointain, quand feu-follet filmé dans la rue, elle fait se retourner les passants incrédules. La poète, fausse ingénue, entre fée et sorcière dit ce qu’elle croit, ce qu’elle sait. Elle raconte les femmes qu’elle aime ou qui l’attendrissent. Litanies avec syllabes-onomatopées sur des rythmes syncopés, chansonnettes ou ritournelles, toutes entonnent l’amour de la vie, ce voyage, et l’amour de la beauté. Laurence Vielle est accessible, en prise avec son temps et les choses, les gens autour d’elle, enfants, animaux. Et surtout elle s’adapte, elle le dit, et on la croit volontiers. Sans façons elle descend dans la salle, remonte sur scène et le tourbillon reprend. Heureusement que c’est elle qui siffle la fin de la récré sinon, épuisés par la partie de ballon avec course-poursuite, certains auraient été largués, d’autres se seraient peut-être déjà rapprochés de la porte pour rentrer en classe les premiers et se rasseoir là-bas tout au fond dans le coin, pour y poursuivre leur rêve… seuls.
Maison de la Poésie, jusqu’au 17 décembre, mercredi à 19h, jeudi, vendredi et samedi
à 20h30. Réservations : 01 44 54 53 00

18 novembre 2006

Le cul de Judas, d'Antonio Lobo Antunes

Sur un quadrilatère formé de tapis flamboyants, l’homme est seul près d’une chaise recouverte d’un vague tissu, dans une lumière ni réelle, ni trop irréelle. De sa poche émerge le goulot d’une flasque d’alcool. Les premières intonations de sa voix lasse, à peine sourde, vous prennent à la gorge : « Ce qui me plaisait le plus au Jardin Zoologique, c’était la patinoire sous les arbres et le professeur de gymnastique noir, très droit… » Zoom arrière, le récit nous ramène au Portugal des années cinquante. Le narrateur est Antonio Lobo Antunes, collégien issu de la haute bourgeoisie dont la famille, un tantinet agacée par son côté rêveur, se gausse : « Heureusement le service militaire fera de lui un homme ». Le Noir est le symbole et le présage de l’Angola où, après des études de médecine, il échoue dans le ‘Cul de Judas’. Cette espression lusitanienne désigne un trou perdu dans ces ‘Terres de la Fin du Monde’. C’est là que tout se joue pour lui. Happé par le silence assourdissant de l’Afrique au sommeil innombrable et déconcerté par les sagesse sourdes qu’il y pressent, ce trentenaire se voit imposer vingt-sept mois pour méditer. D’abord sur la monstruosité de la guerre, ce carnage, celle des êtres qui la décrètent ou la font dans des buts qui ont viré au sordide ou qu’ils ont peut-être déjà oubliés. Ces militaires qui ne s’en tireront qu’avec « des sourires d’excuses et de honte » sont plus abrutis que lui même prétend l’être, vodka à la rescousse.
Un souvenir bousculant l’autre ou traversé par ceux de femmes aimées, l’alcool-alibi suscite ces flashbacks entre pays natal et colonie. Ils sont le fil du spectacle, adapté du roman de Lloba Antunes dont François Duval est le passeur et l’interprète prodigieux. Emergeant des vapeurs de son drambuie il se lève avec peine mais ne titube pas et ne se laisse jamis aller au mime ou à la caricature. Torse nu, au sol, ses mouvements et ses déplacements minutieux hypnotisent l’assistance et toujours son regard interroge et prend en compte ce qui l’entoure. Nature, animaux et objets sont revêtus de lambeaux de beauté ; Antunes les a décrits somptueusement et la traduction de Pierre L église-Costa magnifierait tout encore s’il était possible. La fin est en forme de réveil, comme si rien de cela n’avait existé. « Le jour s’est levé. Tout est réél maintenant ». Le spectateur, troublé, aurait aimé que cela n’ait pas de fin. Dans la rue il a envie d’arrêter les passants et de leur dire « Courez au théâtre, le reste peut attendre ».
Théâtre Marigny, salle Popesco, du mardi au dimanche à 21 h, matinée dimanche à 16h30. Réservations : 01 53 96 70 20.

16 novembre 2006

La Cagnotte, d'Eugène Labiche

Son titre rimant avec mascotte la pièce figure bien sûr parmi la vingtaine sur les quatre-vingt quinze qui, ovationnées à leur création au Théâtre du Palais Royal, y restèrent à l’affiche des mois durant. Certains metteurs en scène moralisateurs se sont ensuite apesantis sur les travers des protagonistes. La petite bande de notables de la Ferté sous Jouarre, aux confins de la Brie et de la Champagne, qui décide d’aller faire une virée dans la capitale, histoire d’y croquer l’argent gagné ensemble au jeu, se compose d’authentiques ploucs. S’ils se croient finauds ça crève pourtant les yeux qu’ils sont des fanfarons auto-satisfaits, affublés de tics, bourrés d’idées reçues. Hurluberlus ‘bernables’ jusqu’à plus soif, certains plus attachants que dérangeants, mais la plupart très inoffensifs. Il serait fâcheux d’exhumer sous cette quasi-pochade une œuvre réaliste ou même d’y quêter une quelconque vraisemblance. Très vite tout n’a guère plus de queue que de tête, l’histoire s’emberlificotant dans des épisodes loufoques à une cadence frénétique. Au restaurant parisien renommé, le notaire, le pharmacien, le fermier et la demoiselle montée en graine se font arnaquer, pour se retrouver au tribunal, accusés d’un vol qu’ils n’ont pas commis. De rencontres inopinées et malencontreuses en quiproquos, ils finissent par douter de pouvoir un jour reprendre le train pour chez eux .Ce qui a emballé Patrick Pelloquet, c’est qu’actionnant la lanterne magique il peut faire caracoler sur scène outre des bourgeois attifés, de fringants serveurs enjaquettés, des gendarmes enmoustachés, mais aussi des flopées de comparses en perruques, toges, costumes de d’Artagnan, de Mamamouchi à turban, de fée en hennin et ou même de cow-boy ordinaire. Ce bataclan est moins anachronique encore que les musiques folk ou jazz, jouées au saxo avec batteries improvisées par de vrais musiciens. Blues à fendre l’âme du garçon de restaurant avec en coulisse fond de bruits sympathiques de cuisine, intermède haletant où nos Fertois percent des trous dans le décor à l’aide d’une pioche tout en hurlant des airs barbares censés couvrir les coups: il faut qu’ils s’extirpent du lieu où ils sont claquemurés. D’où pans de carton-pâte s’écroulant en. Poussière. Fumées. Sur scène la petite bande toussote et le public suffoque de rire. Ouate pour paysage de Noël , une petite neige finit par joncher le plateau emballant le cadeau anticipé qu’est ce spectacle où le burlesque ne vire jamais au grotesque. Une troupe enjouée et hors pair de treize comédiens et deux musiciens, santons pour crêche farfelue, défilent, virevoltent ou trépignent dans un décor pourri d’astuces.
Théâtre 14, jusqu’au 31 décembre, mardi, mercredi,vendredi et samedi à 20h30, jeudi à 19h, matinée samedi à 16h. Réservations : 01 45 45 49 77

13 novembre 2006

Tenue de soirée, de Bertrand Blier

On connaissait la carrière du film qui avait mis le public cul par-dessus tête pour ne pas dire sur le cul. C’était il y a vingt ans, et l’idée de tirer du scénario de Bertrand Blier une version théâtrale émoustille. Cela va constituer un test pour les sensibilités, car ce qui avait été qualifié de ‘scabreux’ par les effarouchés de l’époque, s’il était créé aujourd’hui donnerait une telle impression de déjà vu, qu’on aurait envie de bailler. Question histoires d’hétéros amenés à virer leur cuti, définitivement ou non, par des énergumènes-initiateurs aux motivations douteuses, avouez qu’on a donné. Quant aux exhibitions et aux partouzes à trois, le cinéma, le petitécran et les vidéos ont gavés les amateurs. Mais on se souvient d’Antoine amoureux de sa femme Monique laquelle, rayon partenaires, a un casier chargé, et on se rappelle aussi qu’elle lui casse les pieds pour qu’il ramène de la thune à la maison. Bob est l’ex-taulard qu’il intronise dans le couple pour leur inculquer les techniques de base du braquage . La première invraisemblance que le jeu des comédiens se doit de balayer est le fait que la fragilité émotionnelle et la nostalgie de l’enfance perdue d’Antoine le pleurnichard attendrissent Bob. Si celui-ci après avoir peloté Monique itérativement coince Antoine dès qu’elle a le dos tourné puis carrément en sa présence, ç’est en fait parce qu’il veut avoir la primeur de son fondement dont la vue le met en rut. Les deux copains finiront par se mettre en ménage. Bob se révélant être l’ordure qu’on pressentait, Antoine connaîtra alors la jalousie. On zappe quelques péripéties bien ficelées avec des relents de vaudeville un poil nauséabond et le trio se retrouve sur le trottoir, Monique tapinant et les deux autres idem, version travelos . L’adaptation a gardé le côté blessé des protagonistes et le clin d’oeil tendre que l’auteur leur adresse. Dans un décor qui n’en est pas, sur fond de musiques généralement irrévérentieuses, seuls les changements de garnitures du lit et de la table entre lesquels la vie des paumés se circonscrit, indiquent le lieu et le temps. Xavier Berlioz, Arnaud Lesimple et Michel Melki tous plus que crédibles se démènent avec une belle énergie. Célia Granier-Deferre est époustouflante en grande panthère et Duduche larmoyante. Ses rires en cascades et ses gloussements sont efficaces par ce qu’incoercibles et contagieux, ils soulignent la véritable dérision du tout. A force d’être explicites le propos et ses illustrations sont devenus anecdotiques. Un quart d’heure après le lever du rideau une escouade de septuagénaires fourvoyées a bruyament deserté le premier rang, faisant pouffer l’assistance. On se demande si ça n’est pas un intermède prévu au programme ; mais leurs congénères du troisième rang sont soulagées, elles vont pouvoir arrêter de se dévisser le cou pour voir jusqu’où ils iront sur scène, s’ils ne font que mimer, ou bien… Dommage que la décence oblige la direction à insister sur le fait que le spectacle s’adresse à des adultes. Il serait peut-être aussi salutaire pour les juniors d’aller se gargariser de ces obscénités à peine intempestives plutôt que de se rincer l’œil en loucedé devant les pornographies tristounettes de DVD bon marché.
Théâtre Rive Gauche, du lundi au jeudi à 18h30, vendredi et dimanche à18h. Réservations : 01 43 35 32 31

12 novembre 2006

La Chunga, de Mario Vargas Llosa

L’une des femmes envoûtantes parce qu’insaisissables qui le hantent depuis sa jeunesse est au coeur de Tours et détours de la vilaine fille, roman de Llosa paru en France le mois dernier et qui pourrait être un sous-titre de La Chunga. Les ensorceleuses de la pièce en sont deux autres. De quoi doubler la jubilation du spectateur, mais d’abord de débrider anarchiquement l’imagination des ouvriers, bras cassés, pochtrons avec tronches adhoc et machos de service attablés un soir sur deux dans le restaurant-bar planté au milieu du bidonville où ils jouent aux dés en éclusant leurs bières. La Chunga est la patronne exaspérante à force d’être laconique, intimidante, que ses clients appelent Chungita dans la perspective brumeuse de l’amadouer ou de la traiter en copine. Mais ils filent doux et paient l’addition presqu’avant qu’elle ne les insulte. Ce qui émoustille ces mâles moyennement évolués c’est qu’on ne lui a jamais connu de liaison, ni avec un gars, ni même avec une fille. Mais alors la catapultueuse Meche? rappellez-vous quand cette bellissime a débarqué en robe affriolante et talons aiguilles, on a cru que le monde allait s’écrouler et la taulière avec. L’ennui c’est que depuis la sixième réplique le public a compris que Meche a disparu peu de temps après leur rencontre. Elle a peut-être simplement filé à Lima pour échapper à son ‘protecteur’ce Joséfino qui la bat mais qu’elle a dans la peau au point d’accepter pour lui de devenir pensionnaire de la Maison verte, le boxon local. Ce qui suit n’a rien d’un polar . Sur scène vont se matérialiser les fantasmes dont le Singe, José et Lituma : ‘les indomptables’ piliers de bar se repaîssent à propos de Meche. Tout ce qu’ils auraient voulu vivre avec elle se déballe. Pulpeuse, mi-naïve mi-rouée, elle reste toujours bien présente sur le plateau. C’est ce décalage entre réalité et illusion, moteur de la pièce, qui requiert l’inventivité du metteur en scène. Armand Eloi relève le défi avec un panache certain. Quand les deux femmes ont une scène entre elles , les poivrots attablés plongent dans la torpeur. La Chunga se laisse accrocher par l’un d’eux, mais faisant trois pas, sort du champ, et le reste du discours s’adresse à un personnage en pointillé. La toile de fond est un rideau fait de lanières aux couleurs vives, séparant le bar d’une arrière-boutique où la Chunga se retire, et sert de cadre à des apparitions oniriques. On est constamment ici et ailleurs à la fois. Et on finit par se pincer en se demandant si Meche a bel et bien existé. La manière dont Armand Eloi dirige ses comédiens et le tempo qu’il leur donne sont ébouriffants. Serge Dupuy, Joséfino, est un phallocrate flamboyant plus vrai que nature qui brûle les planches. Ses camarades Teddy Melis, le Singe, Reda Samoudi, José, et Eric Wagner, Lituma, tous très crus, jouent les tronches mais sont aussi des natures. Meche, Marie Provence, c’est de la dynamite. Elle est parfaitement à l’aise dans la peau d’une sensuelle qu’aucune expérience ne rebute, mais si désarmante avec ça ! Claire Mirande « n’invite ni à la confiance ni à la galanterie » cantonnée qu’elle est dans le froideur et l’immobilité que le rôle-titre exige. Enigmatique à souhait, elle reste pourtant très aérienne et son sourire caustique mais en demi-teinte la fait moins redouter qu’on ne s’y attendrait de la part d’une maîtresse femme, très dominatrice, peut-être dangereuse. On s’apitoierait presque sur son sort quand seule en scène, brisée, elle murmure à la toute fin à demain, Mechita. Mais ce spectacle n’est pas destiné à engendrer la mélancolie.
Théâtre 13, jusqu’au 17 décembre, mardi, mercredi , vendredi à 20 h30, jeudi et samedi à 19h30, dimanche à 15h30. Réservations : 01 45 88 62 22

11 novembre 2006

Dommage qu'elle soit une putain, de John Ford

Chanté par une voix d’homme un air italien convoque la fin du seizième siècle . Le plateau, immense parquet marqueté en pente très douce, est un univers où le vide écraserait quiconque s’y aventurerait. Installés sur des prie-dieux et des tabourets après leurs interventions, les comédiens semblent prêts à se mobiliser encore afin que la vie reprenne ses droits. Mais la froideur générale donne la mesure du désarroi des hommes face au manque de compassion des puissances supérieures. Aux personnages de se résigner en vrais stoïques. Enfants de Florio père débonnaire, Giovanni et Annabella sont nés sous la même mauvaise étoile que Roméo et Juliette. Ils deviennent très vite amants, elle si prompte à se laisser enrouler dans l’amour fougueux de son frère comme dans ce drap qui n’en finit pas de se dérouler devant nous pour que dessous s’accomplissent les métamorphoses. Lieu de crimes, il finit évidemment linceul. Pour que l’honneur de Florio soit sauf, Annabella enceinte est mariée à Soranzo. Influençable, il est assez lâche pour trahir les promesses faites à son amoureuse Hippolita. Il suffira qu’un domestique, parfait traître de mélodrame, révèle au jeune’époux l’identité du père de l’enfant à naître, et c’est un carnage en série, après un banquet qui ne célèbre pas la restauration de l’ordre, mais prélude à l’engloutissement. Giovanni tournant le dos à la vie et s’apitoyant sur son sort d’incestueux promis à la damnation éventre Annabella qui s’est très vite jugée perdue. Pour la scènographie de son adaptation et sa Yves Baunesne a voulu des costumes ayant peu à voir avec la Parme de l’époque mais dignes d’un Extrême-Orient aussi stylisé que raffiné. Un intermède dansé s’inscrit dans la même tradition. Comme si la passion charnelle réduisait l’homme à l’état d’animal, les corps proches de l’anéantissement s’abolissent au sol . Les lumières les isolent, comme dans des tableaux de maîtres anciens. Le sol dont une portion s’était effondrée pour creuser un lit, remonte, et tel une muraille s’élève à l’avant-scène. C’est grande pitié, grande misère que la jeune morte ait endossé le rôle d’une putain : tel est le sens de la conclusion faite par le nonce du Pape. Le rôle est joué par l’impétueuse Hélène Cattin qui interpréte aussi Hippolita. Au fil des évènements, le confident des amants Frère Bonaventure, Mathieu Delmonté, a perdu de sa désinvolture. ClaireWauthion, la nourrice sans arrière-pensées, est devenue moins truculente. Mais Vasquès, le serviteur industrieux, reste odieux jusqu’au bout. Laurent Poitrenaud est un Giovanni à la sensualité impérieuse. Fanny Mary a le charme d’une Annabella plus perdue et fragile qu’il n’y paraîssait au début. Si la pièce est implacable, l’ensemble des moyens mis en œuvre pour ce spectacle est exemplaire.
Théâtre d’Ivry Antoine Vitez, jusqu’au 3 décembre, à 20h. Réservations : 01 43 90 11 11


09 novembre 2006

Bobo, par Bénureau

Assister à un spectacle de Bénureau au milieu d’un public de fans, c’est une gageure ; il faut courir après l’envie de se pâmer à l’éructation qui suit son sketch, couverte par les glapissements de voisins en délire, tandis que le séisme se propageant dans le théâtre finit d’aligner des victimes consentantes. La salle n’a pourtant pas été chauffée. Dilemme : comment concevoir une assistance qui ne soit pas composée de sectateurs de l’humoriste ? Bénureau, on n’aime pas à moitié. Et ça dure depuis quand déjà ? Pour que la renommée d‘un chef ou d’un simple cuistot se maintienne il suffit qu’il dose différemment les ingrédients de sa recette-fétiche. La récente concoction de l’humoriste s’intitule Bobo. On ne se demande même pas si le terme cible les Parisiens du dix-septième chicos et autres olibrius branchouilles (recensés ad nauseam par un chanteur à la voix lassée qu’il parodie) ou si le titre fait référence aux méfaits du picrate et autres bobos collatéraux de l’âme. Donc dans son boui-boui la carte est inchangée : curés érotomanes, pour ne pas dire plus, et leurs ouailles dégénérées, vieillards intempestifs délabrés et homos hallucinés en rut. Et de jouer une fois de plus du pelvis, basculant ses avantages vers le public et mimant un brave bonobo en action. S’il avoue que ses personnages sont bêtes et méchants, et ceux de la cuvée 2006 sont effectivement consternants de bêtise et ruisselants de méchanceté, il jure qu’il ne bascule jamais dans la vulgarité. C’est ce qui reste à voir. Même si on a compris qu’avec lui il faut tout avaler au second degré, au risque de se retrouver au trente-sixième dessous, à la cave, bon à réanimer, comme il l’est quand il joue les alcoolos au tapis. ( Ici ce sont des femmes de députés qui se cuitent, les maris et leurs partis trinqueront.) Pour plats du jour on a des extra-terrestres zézayants et insipides, des nigauds de gamins qu’il rend moyennement pitoyables parce qu’il est resté lui-même un gros gosse, des soudanais ex-têtes de nègres qu’on enrobe de sirop altermondialiste, mais tout ça reste fade. Alors, d’un cellier aux relents de moisi, il remonte quelques mamies et belle-doches douceâtres au premier claquement de langue, mais qui, fielleuses, se mettent à dégueuler des injures à l’adresse de la chair de leur chair, succédanés ou pièces rapportées. Postillonnant, crachant, hurlant il est au bord de l’apoplexie. Il semble résolu à ne conclure aucun de ses numéros de façon percutante ; on finit par se dire que ça va s’arranger, qu’il y arrivera, que sur le tarmac on est avec lui au bout de la piste d’envol. Un petit galop d’homme-bourin, il pétarade, un épisode où il devient enfin vraiment loufoque, et ç’est terminé. Notez qu’enchaînant frustration sur frustration, finalement on n’a pas vu le temps passer. Et la contemplation du public, irrésistiblement hystérique, vaut le déplacement.
Studio des Champs Elysées, du mardi au samedi à 21 heures. Réservations : 01 53 23 99 19

Salades d'amour, par Claire Vidoni et Marc Vyseur

Salades d’amour, dialogues de la Nouvelle Vague et chansons,
par Claire Vidoni et Marc Wyseur
Normalement personne
A moins d’être malade
Ainsi ne déraisonne
Au milieu des salades
Est-ce lui ou elle qui sermonne un partenaire en amour ayant beaucoup à se reprocher, avant de se remettre à lui balancer des bordées d’injures où traînent des relents de morues ou de maquereaux pas vraiment de la dernière marée? C’est sur cette « Mémère dans les orties » signée Juliette que se termine la vraie-fausse scène de ménage de ce couple de pas tout-à-fait- encore-futurs ex. Entre chamailleries et petits accès d’humeur, ce spectacle est une séquence succulente et roborative de textes, poèmes et chansons contemporains de la nouvelle vague : Rohmer, Truffaut et les autres. D’accord, les amoureux à la Peynet qui se bécotent sur les bancs publics de Brassens ça n’est pas eux . Ils seraient même plutôt d’accord avec lui : 95 fois sur 100 la femme s’emmerde en… Elle peut même être une ‘emmerderesse’, ou une Pauvre Lola à la Gainsbourg. Misogynie, soit, mais lui non plus n’a pas le beau rôle, ce type sans états d’âme qui ré-endosse son veston après avoir avoué à sa partenaire qu’il rentre chez sa femme. Ou encore qu’il trompe l’une ou l’autre mais qu’après plus ou moins mûre réflexion c’est l’autre ou l’une qu’il choisirait pour… C’est la même chose pour elle ? Arrêt sur image, retour au plan précédent . Récapitulons. Donc moi ou toi au bras d’un autre, je séduis quelqu’un que je n’aime pas et on se rejoue la scène. Est-elle devenue un poil plus amère ou au contraire vont-ils se tomber dans les bras ? Ce serait du Je t’aime-moi non plus si on n’entendait pas un certain Dépit amoureux ou une Double Inconstance en écho. Effectivement, pour assaisonner leurs salades ils n’ont pleuré ni le vinaigre, ni le jus de citron, ou même la moutarde. Mais Claire Vidoni et Marc Vyseur sont comédiens et s’ils chantent à ravir, ils ont de la gratitude envers les auteurs dramatiques qu’ils ont joués. Sur le plateau seul un écran pour diapos ramenées de vacances fait référence au septième art. Avec leur confident indispensable Jérôme Damien au piano et sous les très jolies lumières changeantes de Marie-Hélène Pinon, Javanaise incitant, ils se seront aimés le temps non pas d’une chanson mais d’une heure-et-quelque d’airs, sketches et musiques de films d’une fraîcheur réconfortante, tous comptes faits.
Théâtre Essaïon, jusqu’au 19 décembre et les 8 et 9 janvier, les lundis et mardis à 21h30. Réservations : 01 42 78 46 42

07 novembre 2006

Sentires, flamenco sous influences

Sentires, flamenco sous influences, de et par Maria Inès Sadras, Karine Gonzalez, Macarena Vergara, Raquel Gomez
La scène vide est flanquée à droite et à gauche de deux panneaux immaculés qui semblent attendre qu’on y inscrive ce qui ne l’a jamais été. La musique déferle; une bande-son mais pourquoi pas ? D’entre ces deux pages vierges, sous les lumières mordantes, surgissent quatre femmes. Au détour d’un tourbillon leurs robes aux volants multiples laissent entrevoir la sveltesse parfaite des corps. Leurs cheveux dénoués et les airs sur lesquels elles évoluent, dont certains sont fameux, convoquent les pays du centre de l’Europe par lesquels avant d’atteindre les rives de la Méditerranée et de l’Atlantique des populations venues de l’Inde ont transité. Vous êtes prisonniers de sortilèges et comme ‘sous influences’ à en perdre la notion du temps. Le premier à agir est une séquence tzigane chorégraphiée pour ses camarades et elle-même par Maria-Inès Sadras. Elle nous fait entrer dans un monde de Passion confrontée à la raison, où le rythme et les sons se font musique et danse, comme au corps défendant de celles qui s’y livrent. Sentires se déroule en quatre temps qui s’enchaînent, soit quatre versions dues à chacune des danseuses et chorégraphiées avec une habileté rare, presque sophistiquée, à coup de géométries et de ruptures d’architectures. Cela ressemble aussi à un enchaînement de scènes où des relations passionnelles, voire des rivalités se tissent entre ces femmes. Au terme du périple on ne tente plus de donner une définition inutile et devenue inopérante du mode flamenco. La deuxième partie prend la première en relais ; les costumes sont d’une couleur sourde ; c’est vers les terres qui firent partie de l’ancien royaume de Perse que Karine Gonzalez nous emmène. Son Racines et exil ravive le souvenir de communautés où la danse des femmes, rituel chargé de sens, est vécue de façon peut-être plus sombre mais non moins violente. Sensibilité et féminité, c’est ainsi que Macarena Vergara a sous-titré la troisième partie. Les robes sont devenues couleur sang et le bandonéon, les rythmes de rumba et de tango sont de la fête. Le flamenco classique espagnol a été rebaptisé L’amitié et l’amour par Raquel Gomez à qui l’on doit l’idée originale du spectacle. Il fonctionne non pas comme une joute entre les interprêtes, mais comme une partition en quatre mouvements dont certains se recoupent presque, mais qui reste incantatoire tout du long. Les musiques éclaboussent tout de leur lumière et les éclairages sont une partition à eux seuls. Les panneaux blancs se sont transformés en écrans, derrière eux les silhouettes des danseuses se démuplient jusqu’à devenir seize ombres chinoises. La magie savamment dosée de la mise en scène signée par Thomas Le Douarec opère. Confrontés à elle les mots requis pour la décrire deviennent bien pâles. Après avoir été donné au Théâtre Trévise en 2005 Sentires vient d’emballer le public d’Avignon en juillet dernier. Il se donne jusqu’au 31 décembre.
Vingtième Théâtre, du mercredi au samedi à 20 h, dimanche à 15 h réservations : 01 43 66 01 13





06 novembre 2006

Trois - Ziaf chante Piaf, par Ziaf

Ziaf ce sont deux musiciennes et une voix: Tamora Gooding est aux instruments divers constituant la batterie, c’est une sorte de chéfesse de l’ensemble, solide, parfaitement efficace et elle rit de toutes ses dents sous une frange à la Camilla.Virtuose à la guitare,Catherine Capozzi, au visage presque mangé par la masse de ses cheveux, saute en l’air quand elle le sent, tant elle aime ce qu’elle joue. Elle s’amuse avec ses camarades de la récupération magistrale qu’elles ont faite d' orchestrations qui en leur temps ont accompagné les chansons de Piaf. Elles ont du dynamisme et du savoir-faire à revendre. Rivée à son micro, Christine Zufferey, la voix, est une ‘grande fille toute simple’ qui vient proposer son tour de chant sans accessoires. Elle est désarmante quand, après chaque chanson, elle remercie le public avant même qu’il ait commencé d’applaudir. Sa voix a l’ampleur et les couleurs qu’il faut pour faire vibrer Edith à tout va. Elle enchaîne les tubes de celle qu’un public dédaigneux avait commencé par surnommer la « nabotte glapissante », avant d’admettre qu’elle était une figure incontournable de la chanson. La radio et ses apparitions sur scène l’avaient fait occuper une place spéciale dans le cœur des Français. Une presse people avant la lettre ne nous avit rien épargné de sa vie tumultueuse, mais femmes et hommes s’identifiaient à elle, même malgré eux. Telle était l’époque dont la relecture réactualise les passions. Lisse, Christine rend textes et poèmes intemporels, ne souligne, ne joue rien, gomme les mots des textes au profit de leurs musiques. Epaulée par ses camarades musiciennes explosives paradoxalement peut-être, elle devient plus proche de nous encore.
Nous avions adorées Ziaf aux Déchargeurs en décembre l’année dernière dans « Allez venez, Milord ». Leur spectacle s’est enrichi de nouveaux arrangements et de nouvelles chansons : « Il a chanté » (Cécile Didier-Marguerite Monnot), « Sophie » (Edith Piaf - Norbert Glanzberg) et « J’ai dansé avec l’amour » (Edth Piaf - Marguerite Monnot). Il les emmène en tournée dans le centre de la France pendant trois semaines. Mardi 14 et mercredi 22 novembre elles seront à Paris au « 38 Riv », un nouveau lieu interactif et idéalement central, à deux niveaux avec bar qui ouvre le 10 novembre. Le 23 novembre elles sont à Zurich et les 24 et 25 à Lausanne. Pour plus de précisions sur les dates et les lieux de leur passage, consultez leur site :
www.ziaf.com et ne les manquez pas.
38 Riv, 38 rue de Rivoli , Paris-4ème, métro Hotel de Ville, mardi 14 novembre et mercredi 22 . Contact: 06 31 12 08 53





05 novembre 2006

Le cardinal d'Espagne, de Montherlant

L’accueil détestable fait à l’oeuvre lors de sa création , les répresentations à la Comédie Française ayant été interrompues par des étudiants décida Montherlant à se remettre au roman. Le sujet de la pièce est simple. Le Cardinal Cisneros, ancien moine franciscain, grand Inquisiteur ne vit que pour Dieu et l’Espagne où il exerce la régence au nom du futur Charles Quint, agé de dix sept ans, qui réside en Flandres. La mère de ce dernier, la reine Jeanne, véritable héritière du trône a été destituée, car elle a perdu la raison . Au départ l’auteur montre le Cardinal face aux gentilshommes de la cour à qui il inspire une méfiance goguenarde et à peine respectueuse tant il paraît imbu de sa personne plus encore que de sa mission. S’il répète qu’il tend à la sainteté, ceux-ci constatent que l’exercice du pouvoir lui a fait perdre de sa lucidité. Seul son neveu, Don Luis, éprouve pour lui une affection bien naturelle. Apparaît la reine démente entourée de ses dames. Seule face au Cardinal elle évoque l’amour charnel qui l’unissait à son époux : c’est sa perte qui l’a conduite à la folie. Son comportement est insoutenable de véhémence, mais des éclairs d’une lucidité féroce traversent son discours. Lorsqu’après avoir tenu tête au Régent qui tente de la contenir ou de la raisonner, pantelante, elle quitte la scène, on est sur que le vieillard reconnaît en elle quelqu’un de sa propre trempe. Il a pour elle une sorte d’admiration tout en éprouvant du mépris pour la passion à laquelle elle s’est livrée et qui la rend aussi méprisable que tant de ses consoeurs selon Montherlant. Elle ne reparaîtra plus. La troisième partie nous fait assister à la déchéance du cardinal. L’infant qui a décidé de venir mettre de l’ordre dans ses affaires espagnoles fait parvenir à Don Luis la nouvelle de son arrivée. Pressentant des évènements qui lui seront funestes, Cisneros en proie a une attaque tombe à terre. Les courtisans ne soupçonnant pas qu’elle est simulée dévoilent leurs véritables sentiments pour lui. Il se relève pour recevoir très vite l’ordre de se préparer à abandonner ses fonctions. Il meurt alors et c’est la fin logique mais abrupte d’une pièce à la trame limpide mettant en scène deux personnages considérables jusqu’à en devenir monstrueux. Cependant c’ est avant tout une méditation, pour ne pas dire une succession de considérations sur le pouvoir infligée par un homme bavard et comparable en cela à l’Alvaro du Maître de Santiago ou au Ferrante de la Reine Morte. Le sarcastique « Il n’y a pas de pouvoir, il y a l’abus de pouvoir, rien d’autre. » voudrait n’admettre aucune réplique, mais ne convainc pas. Les comédiens dans des seconds rôles servent cette œuvre ambitieuse de façon irréprochable. Dans celui écrasant de Cisneros Roland Monod est glacial et péremptoire à souhait. Analia Perego est une Jeanne La Folle sensuelle, pathétique et ensorcelante ; sa prestation est à couper le souffle.Théâtre du Nord Ouest, jusqu’au 31 décembre, dates et réservations : 01 47 70