14 janvier 2006

La nuit est mère du jour, de Lars Norén

LA NUIT EST LA MERE DU JOUR, DE LARS NOREN
mise en scène Yvan Garouel
à l’Aktéon du 11 janvier au 4 mars, mercredi au samedi à 21h30
téléphone : 01 43 38 74 62

Yvan Garouel est à la fois ce comédien présent toute l’année sur toutes de sortes de scènes et celui qui, à la tête de sa compagnie, crée des spectacles où il veut «
faire du théâtre le lieu privilégié de la connaissance de soi ». Pour lui, donc, le théâtre doit pouvoir « se concentrer sur le minimalisme de l’expression (…) pour que puisse être saisie la subtilité à la fois des troubles intérieurs et des corps fracturés ». Cette saison, son choix se porte sur une pièce dont le titre à l’allure poétique fait écho au Long voyage vers la nuit d’Eugene O’Neill. Mais si Lars Noren est vivant et suédois, son univers est peuplé des incessantes remises en question mutuelles des membres d’une famille, semblables à celles que le dramaturge américain a déclinées âprement. Martin (Patrice Melennec, dru, charnel, excellentissime, à propos de qui on pense que l’expression brûler les planches aurait vu le jour, tient la pièce à bout de bras) est un père de famille effervescent et volubile. En apparence bon enfant et mari aimant, il a truffé la cuisine-living de flasques d’alcools qu’il lampe subrepticement, à tout va, nichées qu’elles sont jusqu’à l’intérieur d’un canard évidé à l’intérieur du frigo. Lequel est un élément majeur du plan de travail que le décor hyper-réaliste nous propose, à bon escient, parce que la vie est comme ça. Au dessus de la cuisinière un grand miroir à effet de rétroviseur renvoie ce qui se passe dans la coulisse, et vice-versa. Tout sur cette petite scène devient aussi implicite qu’explicite. On y sent l’odeur du café, percolant dans la machine que le quatuor boira en rasades, on a dans la bouche le goût des haricots verts qu’ils picorent, une fois que la mère de famille, Elin, épouse de Martin mais fille de pasteur - ce qui fait comprendre bien des choses - belle et aux abois en permanence (Julie Ravex qu’on aimerait prendre dans ses bras) aura, sur la table, réinstallé la nappe, métaphore d’une convivialité restaurée ou d’une réconciliation improbable, après des vraies violences. Le cadet des fils est David. Genre sublime sale-gosse, voix aux intonations étranges et présence de comédien rare, c'est Alexandre Barbe, qui met le feu aux poudres en permanence, lance à la tête de ses géniteurs tout ce qu’il ne faut pas, menace de « se barrer », ce qu’il ne fera probablement pas, mais on n’aurait pas dû vous le dire. Son frère aîné George (Jean Tom, faux bourru, vrai mélomane comme son cadet, un brin renfermé) est fin, consistant, convaincant. La pièce, thriller familial inquiétant, fonctionne aussi comme une catharsis, proposant au spectateur la purgation de ses passions au quotidien, grâce à la petite terreur et l’ébauche de pitié qu’elle engendre. La minutie, la générosité et l’intelligence du travail de l’équipe sidère. En ce début d’année, cette pièce est à voir en priorité.