16 février 2006

Grain de sable, de et par Isabelle Janier

La lumière monte, une jeune et très jolie dame est assise sur la banquette rouge à l’arrière-plan. Elle a une robe du même rouge, des collants noirs sur ses jambes impeccables et des élégantes jolies chaussures vernies à talons, noires aussi. Frémissement d’une musique au piano. Un tulle isole à peine la scène de la salle. Et elle parle, évoquant d’abord les religieuses qui, à douze ans, ne lui ont pas permis d’être la Vierge Marie de la pièce qu’elles montaient dans son école. Alors Isabelle, enfant capricieuse mais têtue décide que, plus tard, elle tiendra tous les autres rôles. Elle sera comédienne, c’est-à-dire passeuse de moments et de textes irremplaçables, et le métier acquis grâce au travail imposé par un maître exigeant la tiendra, la maintiendra à bout de bras (Dieu sait si ses bras sont gracieux et ses mains expressives) le jour où ses jambes se refuseront à elle, forfaiture pour cause de mal dont on lui répète qu’il est inguérissable. Un homme est entré, à pas mesurés. Solide, barbe et cheveux blonds, il pourrait avoir été portraituré par Rubens, mais son sourire est ineffable. A l’instar des danseurs qui soulèvent et portent leurs ballerines, il la prend dans ses bras, la transporte, comme on le fait d’une enfant. Puis le récit énonce les petits divorces passagers entre sa tête et son corps, dont elle sent et sait, pourtant, qu’ils sont inentamables, parce qu’elle le veut ainsi. Réparties aussi drues que pertinentes, son sens des limites égale celui de l’absence de limites. Le tulle du début a été évacué, le sourire accroché aux pommettes radieuses d’Isabelle transite par des presque-rictus, où le souvenir de la douleur affleure. Elle dit sa grossesse, lorsque rejointe par la maladie, elle va donner la vie, les médecins doctes ou comme absents, leurs traitements plus ou moins efficaces, les globules blancs en vacances, qui réapparaissent, on ne sait pourquoi. Et encore l’amour des choses de la vie, telle quelle, et puis l’amour de lui, ce Toi à qui elle s’adresse avec ardeur et confiance. Elle est toujours aussi drôle et incisive. Son partenaire l’enlace encore, la soulève, la mène de chaise en tabouret ou en coussin, et finit par la poser debout, bien calée contre lui, avec la même infinie tendresse. Isabelle, cette poupée si charnelle, qui refuse d’être cabossée, lève les yeux vers lui. Il la regarde avec adoration. Nouvelles petites chorégraphies en manière de saluts. Isabelle qui parle et Gilles le muet sont si vrais et si dérangeants, si vraiment dérangeants, que les spectateurs, la scène vide, se retournent les uns vers les autres, se sourient, timidement ou pas, se parlent, rang du dessus à rang du dessous. Parce qu’il vient de se passer quelque chose de rare. Merci Isabelle, merci Gilles. Merci à Gérald Chatelain pour la mise en scène, merci à toute son équipe.

Petit Hébertot, jusqu’au 29 avril. Avec Isabelle Janier et Gilles Guelblum
Du mardi au samedi à 19 heures, jusqu’au 29 avril. Téléphone : 01 43 87 23 23
(Le texte de Grain de sable, édité par Les Editions de l’Amandier/ Théâtre est disponible au théâtre.)