12 février 2006

La Mouette, d'Anton Tchekhov


Stanislawski a dit de Tchekhov: « De la vie du théâtre, il aimait aussi bien l’envers que l’endroit ». Le metteur en scène tricote l’un avec l’autre. L’estrade, installée face au lac par Treplev, où Nina-la-mouette va dire un monologue déchirant, prophétique, y demeurera plantée durant les quatre actes. Au besoin, la toile de fond-rideau masquera une partie de la petite société dont s’entoure Arkadina, génitrice du jeune auteur, actrice coqueluche d’écrivains pour vaudevilles, entre autres, venue faire son show en privé dans sa ‘campagne’. Théâtre dans le théâtre. Sur scène les comédiens se figent quand interviennent les épisodes à deux personnages. Les lumières les réveillent, ils s’animent, dansent, et chantent. Ils se bercent seuls, ou à plusieurs, dans des hamacs et des balançoires style macramé, au travers desquels on voit ce qui pourrait demeurer caché. Tentations d’envol, effusions, élans érotiques. Chaque personnage brûle, en secret ou pas, pour la personne qu’il ne faut pas, ou qui en aime une autre. Chamraëv, régisseur de la propriété, joue de la guitare, inlassablement, restituant à la Mouette sa musique intérieure, sans laquelle elle ne serait qu’un intermède coincé entre une réalité plus amère que douce et une autre, tellement accessible qu’elle en deviendrait fade. Quelle est l’origine de l’inspiration, du talent, et de la relation avec le langage, qui font d’un écrivain potentiel un écrivain vrai, et ont effleuré Trigorine pour perturber Treplev en permanence, jusqu’à le détruire plus sûrement que la faillite de son amour pour Nina? Et le succès ? Bonne question, en ce début de siècle. La première de la Mouette à Petersbourg devant un public hasardeux fut un échec. Tanase fait de Denis Barré un Treplev désarmé dès le début, on sent qu’il ne remontera jamais la pente. Trigorine, singulier David Legras, devient une manière de casuiste, qui, interviewé, se prend les pieds dans son discours limite anecdotique, mais brillant, sachant que son magnétisme de personnage à facettes fera le reste. Iona Craciunescu est une des plus gracieuses Arkadina qu’il nous ait été donné de voir. Bellissime, tonique, avec son accent à la Popesco, elle vampirise. Nina, Caroline Verdu, a un visage d’enfant, une présence claire et une voix d’ingénue qui font peur, tant on la sent en danger au milieu de ceux qu’elle côtoie et qui, plus ou moins désabusés, ont fini par se ressembler, sur ce plateau encombré. Mais l’espace inondé de lumières blondes ou soudain éblouissantes est beau. L’étoffe, la texture des costumes, du hamac ajouré qu’on décroche, raccroche ou enroule, symboliquement, au fil des départs et des faux départs, séduisent. « On ne peut pas se passer de théâtre» constate le vieux Sorine, frère d’Arkadina. Surtout pas de celui de Tchekhov, traduit, apprivoisé, re-proposé par l’écrivain reconnu et aimé qu’est Virgil Tanase. Même si…

Traduction et mise en scène de Virgil Tanase, avec Pierre Azéma, Denis Barré, Christine Bellier, Albert Bourgoin, Ioana Craciunescu, Margaux Delafon, David Legras, Marc Adel, Luc Sonzogni, Caroline Verdu.
Théâtre Mouffetard, jusqu’au 11 mars, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures.
Téléphone : 01 43 31 11 99