05 février 2006

La révolte, de Villiers de l'Isle-Adam

La révolte, de Villiers de l’Isle-Adam,
mise en scène Jean-Marie Villégier et Jonathan Duverger

Cela s’appelle un parti pris de mise en scène. La pièce comporte trois scènes, plus une autre minuscule et muette, le tout tenant en une trentaine de petites pages. C’est ici une saga de deux heures où les silences qui séparent les répliques de l’homme de celles de la femme, d’intempestifs et de systématiques, deviennent insoutenables de pesanteur, parce que chargés, plus encore que menaçants. Années 1870, Félix et Elisabeth, époux depuis quatre ans et demi, récents parents, dans leur bureau fonctionnel,mais cossu, travaillent très tard aux écritures et comptes de la banque managée sans états d’âme par le mari. Il est épaulé par sa collaboratrice de femme qui, depuis leur mariage, arrangé, il est vrai, a fait montre de toutes les vertus domestiques, conjugales et familiales imaginables. Minuit, une voiture s’arrête sous leurs fenêtres, Elisabeth annonce qu’elle va la prendre pour s’en aller. Pour toujours. Comment se fait-il que trois auteurs quasiment contemporains: Flaubert, Ibsen et Villiers aient si bien dit que la femme vit, malgré elle, dans l’imaginaire pour mieux désespérer, rêve de mort pour mieux vivre, et combien l’homme la regarde, fasciné ou indifférent, impuissant mais sûr de lui, sûr aussi que tout est fait pour durer, car il n’espère rien. Le reste de cette Révolte est constitué par les explications-justifications qu’Elisabeth donnera à Felix. Il s’évanouira, pour se réveiller à son retour. Mais pourquoi revient-elle? La langue de l’Isle-Adam, véhémente, élégante, mordante, est redoutable, et d’une actualité totale. Emmanuel Guillon est un Felix égocentrique, conformiste, homme de son temps, qui choie les préjugés normaux à l’encontre de la gent féminine, forcément hystérique. Il est tellement impassiblement vrai, qu’il en devient odieux. Sandrine Bonjean est époustouflante de beauté et d’intelligence. Le décor est l’un des plus élégants qu’on ait vus en ce début de saison, les musiques superbes, quoique certaines soient des phases longuettes. Il se pourrait que la pièce soit un chef d’œuvre, et que si les bourgeois contemporains de l’auteur n’y ont rien compris, c’est qu’ils avaient autre chose à faire qu’à remettre en cause l’institution du mariage, sauf par l’exutoire du vaudeville. Mais accrochez-vous, si vous voulez sortir de l’Athénée non pas sonnés, mais plutôt ravis.
Athénée, jusqu’au 11 février, mardi à 19h, du mercredi au samedi à 20 h.
Tél: 01 53 05 19 19.