21 février 2006

Les errants, de Côme de Bellescize


La pièce est née de l’épisode où ces hommes venus d’Europe ou d’ailleurs, voulant rallier la Grande Bretagne, terre promise pour pariah sans emploi, se sont retrouvés parqués à Sangatte, no-man’s land, antichambre d’un mini-enfer dont ils ne savaient pas qu’il faudrait abandonner tout espoir en y entrant. La démarche de l’auteur et de la Compagnie du Fracas est plus complexe, bien sûr. On remonte le cours du temps, réaborde les mythes, rallie la Grèce antique, y salue un certain Enée, entre autres. Sur scène, les comédiens devenus figurants, en noir, font évoluer le décor, virevolter un paravent translucide qui déterminera des espaces dans l’espace, deviendra cabine, cage, chambre. Ils apportent un lit de camp, un poêle, équation de l’hébergement indigent fourni à ces candidats-migrants en costumes rapiécés. Ils déploient un immense drap blanc qui divise le plateau, symbolisant barrière ou enfermement. Elise, tendre jeune femme, peut-être fragile, veut que la justice les aide à matérialiser leur rêve. Une banquière, flanquée de son indispensable collaboratrice confirme que le monde des affaires est l’ennemi numéro un de tous : « La banque est une salope. » Des comédiens grimés en lépreux, disent ce qu’exclus, eux aussi, ils ont sur le cœur. Plus des clowns sur leurs poubelles beckettiennes, et tous les candidats à la traversée en quête d’auteur. La tendre Elise a amorcé une romance avec l’un d’eux: « Tu as ouvert cet asile pour m’y attendre », se persuade-t-il. Ce qu’il adviendra de cet idylle sera peut-être pathétique. De tableaux en épisodes, sur le plateau ça déménage. Quelques scènes hâtives, érotiques, torrides. On amène un blessé, il a tenté sa chance dans ce tunnel qui demeure le passage mythique vers un au-delà qui les hante. « Je ne pars pas, » dit un autre personnage, « je continue ». Evoque-t-il le périple, notre errance, inéluctable, salutaire. La fresque multi-facettes se permet des facéties : « vous voulez une aspirine ? » bouffée dérisoire adressée aux personnages en crise, désamorce tout. Et ça repart. « Je pars seul ». Qui le dit et pourquoi ? Un motif mélodieux, lancinant est repris par deux jeunes musiciennes à l’alto et au violoncelle. Spectacle foisonnant, les comédiens solidaires, unanimes, partie plus que prenante, y croient et nous font y croire.

Par le Théâtre du Fracas. (Prix Paris Jeunes Talents 2005 décerné par la Mairie de Paris.) Au Festival d’Avignon, du 6 au 30 juillet. Pour les dates des prochaines représentations : téléphone 08 70 29 28 94, ou www.theatredufracas.com