28 février 2006

L'espèce humaine, de Robert Antelme


L’espace est quasiment nu, au jardin une table, simple planche sur des tréteaux, des cahiers posés dessus, des chaises pliantes autour. Trois hommes en costumes actuels, se concertent. « Buchenvald… » Le récit sera pris en relais par chacun d’entre eux, il deviendra soit l’auteur évoquant sa captivité, soit tel ou tel de ses camarades du camp où ils sont sous la schlague de kapos qui sont des détenus de droit commun, criminels ou assassins, eux-mêmes sous le commandement des S.S. « Sans cesse niés » les prisonniers sont encore là et survivent, entretenant avec leur mort annoncée un rapport que l’auteur dit avec lucidité, tandis qu’il réaffirme l’identité et la valeur de l’espèce humaine. Claude Viala a choisi de porter à la scène la première partie de l’ouvrage de Robert Antelme. L’interprétation sobre et une certaine intériorité qu’elle a suggérées à ses comédiens (tous trois très différents mais également excellents, et comme pris en relais au piano par des phrases mélodiques), les déplacements symétriques ou pas, une occupation de l’espace qui laisse au spectateur sa liberté d’imaginer, tout rend tolérable l’absurde ou l’insoutenable. Soit des épisodes où la soupe est devenue symbole d’injustice, parce qu’insipide pour les premiers de la queue, elle est consistante pour les derniers arrivés, et où la taille du morceau de pain qu’il faut ménager, ou qu’on vous fauche, semble être le premier et le dernier horizon de ces hommes. Certains ont le corps qui pourrit, ou se font arracher leurs dents en or, revendues pour du rab. Mais l’essentiel c’est de proclamer qu’on continue le combat côte à côte, de s’en persuader tous les jours, même si « la solidarité même était devenue individuelle ». « La France était libre, mais la guerre continuait ». Un dimanche Antelme et ses compagnons se réunissent pour partager un poème: « Heureux qui comme Ulysse… », chantent « Sur les fortifs », ou « Le temps des cerises ». Et puis le canon tonne aux portes du camp.« Bamm ! Bamm ! » devient synonyme d’une liberation probable, proche. Aucun pathos dans ce spectacle rigoureux, charpenté par la langue incisive, vibrante de Robert Antelme. Lui qui avoue que durant les premiers jours suivant son retour et celui de ses camarades: « A peine commencions-nous à raconter, que nous suffoquions », et qui, en 1947, dédia son livre « à ma sœur, Marie-Louise, déportée, morte en Allemagne ».

Mise en scène: Claude Viala, avec Geoffroy, Alain Enjary, Hervé Laudière,
musique originale : Christian Roux.
Théâtre de l’Opprimé, du 15 mars au 15 avril 2006
du mercredi au samedi à 20h30, dimanche à 17h , téléphone : 01 43 40 44 44