28 mars 2006

Bartelby, le scribe, d'Herman Melville

Adaptation et mise en scène de Stéphanie Chévara.

‘Employé aux écritures’ telle est la fonction de Bartleby, la traduction du texte élégamment désuète de Pierre Leiris a conservé la formulation à l’ancienne. Un bureau encastré parmi des centaines d’autres dans ce Wall Street aux batiments désespéremment fonctionnels des années 1850 suggérés en toile de fond. Un patron, équivalent d’un avoué, flanqué de collaborateurs désopilants: Dindon et Lagrinche qui disjonctent alternativement, l’un le matin, l’autre l’après-midi. Dont acte et sur scène, Guignol et son Gnafron n’étant pas loin. Le troisième homme c’est Gingembre, junior subalterne et intermittent. Isolé des trois par un paravent symbolique, Bartleby ‘collationne’ c’est-à-dire confronte à leur original et recopie les dossiers confiés par le patron. En voix off chaque fois qu’il y a de la perplexité dans l’air, celui-ci s’incarne en un bonhomme sans trop d’états d’âme. Preuve de l’extension de son business ou de son ego, il a donc recruté un quatrième salarié: Bartelby. Interrogé, sollicité, le jeune homme quasiment souffreteux ne dit surtout pas ce qu’il voudrait, ni aimerait, non plus que ce qu’il accepterait de faire, mais seulement ce qu’il préfèrerait ne pas… Préfèrerait, mais à quoi d’autre ? Motus avec vide interstellaire en guise de réponse. De plus en plus mal à l’aise, paternalisme en berne, devenu quasi-casuiste, l’avoué plonge et métaphysique. Quelle est sa responsabilité d’homme qui s’efforcerait d’être en règle avec sa conscience, face à cette autre créature de Dieu, qui, anodin mais efficace, a, petit à petit, squatté un bureau, lieu qu’il refuse de quitter. La voix off suggère ce qui a entraîné l’ultime démission de Bartelby, après un dernier jet d’éponge. Va et vient de panneaux machiavéliens, qui conforment et reconforment un lieu multiple, de plus en plus dérisoire. Accessoires minimalistes, lumières archi-ciblées, musiques fluides et lancinantes. Stéphanie Chévara rend poignant cet examen de conscience du patron, accompagnant la descente aux limbes de son même pas protégé. Ses comédiens sont plus que justes et en situation. Jean-Pascal Abribat est un Bartelby aux gestes et à la présence cocasses ou d’un pathétique hallucinant. Claude-Bernard Perot, l’avoué, a du poids, de l’autorité et un côté attachant. Maxime Bourotte décoiffe dans le personnage de Dindon, la dégaîne d’Hocine Choutri, Lagriche, est singulière et Sylvain Ferrandes broche sur le tout en Gingembre funambulesque. Bravo, salut la compagnie !

Centre Culturel Jean-Gagnant, Limoges, mardi 4 avril à 20h30 et Théâtre de Chartres, jeudi 6 avril à 20 h30.