17 mars 2006

Dialogue aux enfers, de Maurice Joly

Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, d’après Maurice Joly. Dans le lieu angoissant où, selon les Grecs, descendaient les esprits des morts, Montesquieu, honnête homme s’il en fut, rencontre et salue aimablement Machiavel, ce réaliste, analyste des fondements de la société, dont il connaît bien l’oeuvre. Pied de nez à la vérité historique, Maurice Joly a fait de ce dernier un avatar sulfureux du Prince. Avec gourmandise il dissèquera, pour mieux les revendiquer, les manipulations qui permettent à un souverain d’anesthésier ses sujets, toutes catégories sociales confondues, pour les engluer dans sa toile. Il se vante de savoir les corrompre pour se délecter ensuite de leur asservissement. Décontenancé, l’homme des lumières tente de lui représenter l’inviolabilité de ce qui constitue la dignité des hommes. Mais plus il lui oppose droits, droiture, liberté, égalité, plus l’habilissime Italien revendique la ‘légitimité’ du souverain et de ses actes, sans dire vraiment d’où celui-ci la tient. Dans cette joute, Montesquieu est programmé pour perdre la partie, face à cet interlocuteur infernal, censé être Napoléon III, le contemporain que Joly vouait aux gémonies. Selon ceux qui l’ont redécouvert et le revendiquent, l’auteur prédisait en fait les totalitarismes du siècle suivant et la régression engendrée par une volonté de puissance dont la formule serait: sexe, territoire et hiérarchie. Mais c’est incandescent, porté par deux comédiens sous tension, qui peuvent s’empoigner dans un délire à deux, ou se défier sobrement, figés, happés et engendrés par un texte plus que brillant. La scénographie, la mise en espace, les musiques inquiétantes, les lumières minimales et ponctuelles, tout les galvanise, les ré-invente à chaque seconde. Jean-Pierre Andréani est un Montesquieu juste, élégant, troublé, attachant. Face à lui Jean-Paul Bordes, Machiavel, a une énergie, des intonations et des rythmes peu communs et envoûtants. Le spectacle dérange à plus d’un titre.

Mise en scène : Hervé Dubourjal, lumières : Cédric Simon.
Au Lucernaire , du mardi au samedi à 18h30, dimanche à 17h, jusqu’au 16 avril. Téléphone : 01 45 44 57 34