20 avril 2006

Le Songe, de Strindberg

En 1928, Antonin Artaud, qui créait le Songe dans le cadre du Théâtre Alfred-Jarry, lança au public, devant le rideau fermé: « La pièce que nous vous présentons se passe en Suède, c’est-à-dire: nulle part ! » L’ambassadeur du pays natal du dramaturge se leva et sortit. Dans cet autre royaume étrange qu’est la salle Laborey au Théâtre du Nord-Ouest, Diane de Segonzac, metteur en scène, est une ambassadrice de Strindberg qu’on ne désertera pas, parce que d’emblée on adhère à sa démarche. Les éclairages superbes signés Baptiste Mallek et Jean-Luc Mingot et la musique inspirante de Frédéric Ligier accueillent le public. Au fil d’un texte aussi pertinent que percutant, on repère les schémas, les anciennes obsessions de l’auteur. Un personnage, parmi les trente qui se côtoient ou se succèdent sur scène, questionne son partenaire : « De quoi as-tu le plus souffert ? » « D’exister » est la réponse. Il est encore question du chagrin qui s’ajoute au chagrin, et de ceux qui voient le mal partout. Mais on assiste à des réconciliations de couples, et à de vraies rencontres d’individus philosophant à tout va, toutes générations et positions sociales confondues. Un monsieur mûr plastronne en uniforme, une dame âgée cause, caressant un châle d’une beauté irréelle posé sur ses genoux. Des messieurs en noir sous leurs couvre-chefs d’universitaires processionnent, un domestique à l’efficacité féroce, une femme âgée classe des dossiers, et commente. Un aveugle avec canne tient un discours qui suspend le temps et d’où il ressort que, comme les autres, il aimerait résoudre l’énigme du monde. Et il y a ces jeunes femmes dont l’une danse à ravir, et cette autre, en robe rouge, qui est Victoria, ou Agnès, peut-être fille du dieu Indra, dépêchée sut terre pour quoi, déjà? Elles illuminent le tout. Notez qu’on ne sait jamais quel est le personnage qui va débarquer et qu’on slalome entre rêve et poésie. « Est-il humain d’aimer les hommes ? », « La mer est salée à cause des larmes des marins ». L’absurde veille: « Une fois un égale un, donc deux fois deux égale deux ». L’arrivée d’un poète très blond précède l’ouverture de la porte centrale qui les a tous fascinés et nargués depuis le début. Aurait-elle dû rester fermée ? « L’amour triomphe de tout, ne touchez pas à l’amour ». Auriez-vous, cette fois-ci encore, reconnu l’auteur de Mademoiselle Julie ou de la Danse de mort ? Simple sous des allures complexes, compliqué sous des dehors lisses, avec une métaphysique sur la pointe des pieds, tel est ce Songe. Les comédiens sont sous le charme du texte et parfaits. Mention spéciale pour la lumineuse Aïcha Finance, qui, dans le même théâtre sera jusqu’en juin, la vibrante Pucelle de Claudel, et sa Jeanne au bûcher.

Théâtre du Nord-Ouest les 24 et 29 avril, les 9,16, 22, 28 et 31 mai, et le 6 juin. Horaires et réservations : 01 47 70 32 75