10 avril 2006

Rodin, tout le temps que dure le jour... de Françoise Cadol

Amputez le titre du nom qui l’illumine et l’impose, seriez-vous alors la proie d’une certaine lassitude ou au contraire tentés par une bouffée de joie prospective ? Dans l’atelier encombré d’oeuvres achevées ou non, Auguste, cet énergumène, apprivoise le temps. Il sait qu’il est un génie et pourtant n’achèvera pas son projet monumental d’une porte d’enfer à la Dante. Pierre Santini est l’artiste sensuel qui palpe, embrasse ses sculptures et brûle de caresser, d’étreindre la Marie qui pose pour lui. Il l’enjoint de danser, pour libérer son corps pudique de toute gaucherie. La jeune femme décidée, que Françoise Cadol, l’auteur, incarne à ravir, est-elle disponible, offerte ? Son désir d’être l’élève de l’homme qui a perçu sa nature vraie la met mal à l’aise. Et le mensonge qu’elle lui a servi, prétendant être en mesure de payer la commande qu’elle lui a faite de son buste, y est pour quelquechose. Entre le monstre sacré et la disciple à venir s’interpose Rainer Maria Rilke, secrétaire du maître, tourmenté par son propre génie, dont il sent qu’il n’a pas encore donné sa mesure. Il travaille aux Cahiers de Malte Laurids Brigge mais admire à fond l’employeur qui le congédiera abruptement pour une soi-disant indélicatesse. Marie et Rilke ont une jolie complicité, que Rodin ne peut tolérer. Voilà pour la trame de la pièce. Que dire de son écriture superbe ? Françoise, en comédienne, sait ce qu’est une situation de théâtre, et comment faire se surprendre ou se confronter les personnages à un moment où ils ne s’y attendent pas. Elle distribue parfaitement les monologues qui donnent chair et relief aux personnages, et a le toupet de faitre cohabiter des décryptages fulgurants de ce qu’est l’art avec un langage de tous les jours. (En coulisse, la première réplique de Rodin est précédée d’un : « Oh ! Merde ! » ) . Elle a parfaitement cadré sa pièce entre deux voix off de Marie. Soit le prologue daté de 1906 où l’héroïne en effervescence se prépare à sa quatrième séance de pose, et un post-scriptum émouvant qui fait état de la disparition du sculpteur, mort probablement de froid en 1917. Partition méditative et mélodieuse avec violon et piano signée Marc Deschamps. Une vraie équipe sous la direction de Sean Dunbar est responsable du décor réaliste et de ses lumières qui font vibrer et comme parler les bustes et les corps de plâtre ou de glaise. La mise en scène de Christophe Luthringer est toute en rythme et en mouvement. Pierre Santini, à qui le texte a été remis comme en cadeau, roule un peu ses mécaniques. Steve Bedrossian, Rilke, larmoie légèrement, mais un vrai-grand bonheur de théâtre intelligent et sensible est là.

Théâtre Mouffetard, du mardi au samedi à 21 heures, dimanche à 15 heures, jeudi 4 mai à 18h30. Jusqu’au 6 mai. Téléphone : 01 43 31 11 99