26 avril 2006

Têtes rondes et têtes pointues, de Brecht

Adaptation et mise en scène Philippe Awat.

Votre Mesure pour Mesure shakespearien est en filigrane, avec sa reflexion sur le pouvoir, la justice, mais surtout les privilèges et obligations dévolus à ceux qui les détiennent. Avec, en prime, une jeune femme qui se donne à un dirigeant odieux pour mettre un membre de sa famille à l’abri de toute pression. A propos de la pièce, Brecht énonçait son principe de distanciation, selon lequel, au théâtre, il faut éviter ce qui contribue à l’illusion du réel, les événements anodins étant destinés à devenir insolites et surprenants. Quoi de plus banal, donc, dans les années trente, qu’un racisme émergeant sur fond de lutte de classes programmée même si cela se passe dans un pays imaginaire baptisé Yahoo. Propriétaires terriens contre fermiers fédérés sous l’emblème de la faucille, certains sont d’origine Tchouque avec un crâne rond, les autres sont des Tchiches, crâne pointu, ou est-ce l’inverse ? Voilà pour le contexte. Mais ce que vous êtes conviés à voir est un festival de pied de nez, une farce plus qu’énorme, un authentique divertissement philosophique, mais inrésumable. Si ce n’est que Callas (Florent Guyot, énervé, vibrionesque) a pour accorte fille Nana (Pascale Oudot, qui tient une jolie partie du spectacle à bout de bras et juche son père sur son dos, quand il n’en peut plus d’avoir trop braillé ou bu). Enrôlée par Madame Cornamontis, officiellement patronne de bar, pour ce que vous imaginez, elle a aguiché Monsieur de Guzman, personnage haut placé. Tout dégénère alors impeccablement et se terminera de façon aussi amère que bouffonne. Philippe Awat fait cascader les gags qu’il a fignolés pour ses neuf comédiens. Rendus méconnaissables par des demi-masques travestissant nez et pommettes, ce sont trente personnages, les femmes jouant aussi des rôles d’homme pour notre bonheur. Mention particulière pour deux nonnes un poil hystériques ou coincées, dont la caricature aurait été facile. L’un des multiples atouts du spectacle, outre son rythme et l’énergie qui s’y déploie, est la direction d’acteurs qui donne à chacun sa sphère. Au lointain d’une piste de cirque ils se contorsionnent, clowns illustrant l’action, ou en contrepoint de celle-ci. Pas une minute on ne décroche, ou alors, si peu, au détour du troisième quart de la pièce, quand tout s’est alourdi, systématisé, sur-brechtifié. Mais l’équipe plaidera non coupable, n’est-ce pas ? Et on ne vous a rien dit des musiques, des lumières, des costumes, et autres magies.

Théâtre d’Ivry Antoine Vitez, jusqu’au 21 mai.
Du mardi au samedi à 20h, dimanche à 16h. Téléphone : 01 43 90 11 11