23 mai 2006

Jouer avec le feu, d'après Strindberg

Cela s’intitule comédie, et ça en a d’abord l’allure, la liberté de ton, le rythme. Les personnages commentent, raillent, ils sont légers, insouciants, à peine cyniques, presque anecdotiques. Ca marivauderait presque. Ils sont quatre, jeunes à ravir: deux jeunes hommes pieds nus ou avec baskets, et deux gracieuses créatures en jupes ou pantalons de jean. Il y a Kerstin, blondinette que Carlotta Clerici, metteur en scène et adaptateur, a voulue regard perdu, et qui fera une vraie crise d’hystérie le moment voulu. Femme-enfant romanesque, elle a été happée par le mariage, s’est reveillée piègée, après avoir été faussement préservée par un confort social dont elle n’aurait pas perçu la dimension. Knut est le mari de Kerstin: portraitiste de profession, plus souvent en train de se baigner dans la mer nordique cet été-là qu’autre chose, fils d’un père bourgeois nanti à qui proverbes ou maximes servent en permanence de code moral ou de justification. Curieusement, le personnage de la mère a été évacué de la pièce, elle « ôtait de la force à la figure écrasante et ambiguë du père » insiste Carlotta. Par contre Adèle, adolescente charmeuse et péremptoire, disparaît, pour ré-apparaître. Pièce rapportée, elle est la confidente du père, ou du fils, des deux ou peut-être plus encore. Et tout chavire puisqu’a donc débarqué, à la demande conjointe du jeune couple cet Axel, dont l’amitié pour eux date d’une petite année. Il est récemment divorcé, comme le fut plusieurs fois l’auteur à une époque où c’était un constat de faillite gravissime, étant donné un contexte plus oppressant que celui des jean-baskets. Le titre vous laisse augurer la suite, tout a été programmé pour que cela se passe mal, que la chaleur, ce feu auquel se réfère constamment l’auteur dans ses écrits, exarcerbe des désirs entrecroisés. Kerstin et Axel se disent tout: ils s’aiment depuis le premier jour. Ils sont sincères, s’étreignent et pleureront beaucoup. On les plaint, il va leur falloir continuer à vivre selon un statu quo navrant. (Pouce: ce sont des jean-basket, avec longue espérance de vie, peut-être alors négocieront-ils des solutions de rechange tolérables). L’adaptation, la transposition et la traduction avec mise au goût du jour s’accompagnent de «vachement» et autres expressions pas vraiment de mise en 1912, année de la mort de l’auteur. Le contexte ayant été gommé, on se dit que ces petits jeunes gens s’en remettront peut-être, ça restera un de ces étés nommés désir et finalement gâchés. Un pan entier de leur existence ne s’écroulera pas comme pour la génération Strindberg. Mais la mise en scène est simple, belle et ponctuée de bruits de portes qu’on claque, présages d’irruptions à des moments désastreux qui ont de vrais relents de vaudeville (Dieu merci, les jean-basket peuvent se prévenir de l’arrivée du mari à coup de portable). Mais les silences et les temps observés à l’infini sont bouleversants et les confrontations réellement poignantes, peut-être trop, parfois. On rend grâce au remarquable Anatole de Bodinat, Axel, de ne pas nous faire croire un seul moment qu’il n’est qu’un joli cœur, manipulateur, conscient qu’il va saccager une existence ou deux, fin que suggère la pièce originale. Pascal Guignard est un Knut jovial et cynique, tout à fait convaincant. Laurent Benoit, le père, est moins redoutable que narquois, Marine Mandrila est une épisodique Adèle au charme acidulé, et Nathalie Bienaimé s’est investie à fond dans une Kerstin un peu baby-doll, affolée dès le départ, vulnérable, tétanisable, et elle aussi d’une sincérité sans bornes.
Mise en scène : Carlotta Clerici
Aktéon Théâtre, jusqu’au 10 juin, du mercredi au samedi à 20h
Téléphone : 01 43 38 74 62