26 mai 2006

Tragique Academy, d'Antoine Séguin

Ca démarre façon tragédie classique: toges, alexandrins mirlitonnant ou pas, quatre colonnes follement antiques, une héroïne accablée d’un dilemne cornélien, un messager trottinant dare-dare pour propager les mauvaises nouvelles, mais un prince à la posture réconfortante. Survient le Hun qui menace de les asservir. On se pince: il est ceint d’une peau de bête trop poilue, l’héroïne a une tresse flamboyante un poil trop longue, le prince s’est dégonflé un chouïa au fil de son discours. On flaire le désarroi de cette troupe donnant un spectacle dans le centre culturel de sa petite localité. Non pas que les acteurs soient ringards, loin s’en faut, mais les finances de la compagnie sont à l’étiage, et quoique sponsorisée par l’actrice principale, voyez les Boucheries Poularde, ce serait leur ultime prestation. Vous décrire le gag qui fait tout basculer, dangereux pour le comédien chargé de l’exécuter, et qui donne la sensation d’avoir fait un tour de manège de trop à la Foire du Trône, ce serait criminel. On ne s’y risquera pas. Mais, ravi de s’être fait pièger, on est purgé d’une émotion, ce qui est la fonction du théâtre, n’est-ce pas ? Robert Davis, producteur de télévision, spectateur par hasard, ayant appris que son émission du soir-même : « Stars et Chansons » (ben voyons) est décommandée, fait irruption sur le plateau et soudoie le directeur de la troupe pour qu’il improvise un show de rechange, en direct, dans les heures qui suivent. Le théâtre cédant à la téloche, mais dans les cas désespérés… Phase deux, ça s’emballe. Les comédiens ayant accepté les enjeux, il faut bricoler une technique pour réaliser l’enregistrement à Trifouillis-les-Oies-bis, régler les numéros, chauffer la salle, houspillés qu’ils sont en permanence par Davis (Elrik Thomas), personnage unidimensionnel, au bord de la crise de nerfs en permanence et flanqué d’une fausse gourde d’assistante, son ex-shampooineuse (Clotilde Daniault, drôlatique). Une soudure hasardeuse et les lumières disjonctent, une pétoire-accessoire était en fait chargée et pan, re-pan, on tressaute. Un briquet allumé et la fuite de gaz dans le lieu vétuste fait le reste. Le plafond, troué à l’occaion d’un autre gag farcesque laisse passer la pluie. Voilà pour le côté cirque. Et comme ce diable d’auteur-metteur-en-scène-et-comédien d’Antoin Séguin file la métaphore, le message passe: le métier de comédien est à hauts risques tant physiques que métaphysiques. Au trois ce sera l’apothéose, un quasi-miracle en direct, bouffonneries et impertinences à l’arrière-plan, mais avec musiques et chansons choisies parmi un répertoire rock, ou selon une grande ou moins grande tradition. Ils chantent, tous parfaitement chorégraphiés. A ce stade sonorisé, les musiques dues à ce dadais souriant qu’on aurait pris pour votre plombier polonais (Aldo Gilbert) deviennent jubilatoires. Moralité: si ces valeureux comédiens n’ont pas pu proposer leur tragédie, ils vous ont évité de rester scotchés ce soir-là devant votre propre petitécran, conclut Yvan Garouel. Chef de troupe pince-sans-rire, mais débridé quand il le faut, il est époustouflant comme à son habitude. Chantal Deruaz est fulgurante en grand premier rôle, redevenant tellement fâââââme-affamée en coulisse, qu’elle drague le partenaire qui lui convient le moins (l’auteur, votre funambulesque Antoine), lequel est responsable du ventre rondouillet d’Anne Habermeyer, ingénue mais énergique. Une troupe ça a une vie, éphémère, mais intense, n’est-ce pas ? Sans leurs camarades, leurs partenaires et un travail colossal, la pièce ne serait pas telle qu’on vous la recommande. Elle prend le relais de ce que nous avons vu de meilleur dans le genre cette saison.

Ecrite et mise en scène par Antoine Séguin. Avec Clotilde Daniault, Chantal Deruaz, Yvan Garouel, Aldo Gilbert, Anne Habermeyer, Lorenzo Salvaggio, Antoine Séguin et Elrik Thomas. Musique : Aldo Gilbert. Et toute leur excellente équipe aux lumières, décors, chants et costumes.

Comédie de Paris, du mardi au samedi à 21h30, dimanche à 18 h. Téléphone : 01 42 81 00 11