29 juin 2006

Allah n'est pas obligé, d'Ahmadou Kourouma

Le personnage central du romancier ivoirien est Birahima, un de ces children soldiers qui, kalachnikov à la main et sourire aux lèvres (pour le photographe seulement ?) sont recrutés par les dictateurs ou les seigneurs de la guerre qui perpétuent la terreur au Libéria et dans la Sierra Leone. Coups d’état et affrontements tribaux; vos désabusés lèvent les bras au ciel, les décrétant endémiques, inévitables. Mais si le gosse dit: « Allah n’est pas obligé d’être juste dans toutes ses choses ici-bas », il n’y a pas blasphème de sa part, mais simple rumination, pas vraiment cynique, d’un enfant qui assimile son Dieu à un père, dont la sagesse à géométrie variable, pense t-il, est difficilement déchiffrable. Pourtant Birahima est si attaché à sa famille qu’il a emmené son camarade Yacouba à la recherche d’une tante aimée, disparue à l’occasion des conflits. Soit le récit de leurs pérégrinations, avec des épisodes qui seraient insupportables d’absurdité et de violence s’ils n’étaient pas transcrits sur le mode d’un conte cruel, fantastique, voué à devenir devoir de mémoire et à secouer les consciences. Paradoxalement magie et grâce sont là. Les comédiennes: Caroline Filipek et Vanessa Bettane, sorte de marathoniennes à l’énergie, l’élégance et la présence poétique rafraîchissantes, tee shirts et pantalons noirs, disent, chantent, suggèrent, dansent et miment, avec une gestuelle souvent malicieuse, la grande et la petite histoire, selon Birahima. Sans pourtant jamais singer ou jouer l’enfant qui s’est défini comme ‘black, nègre, noir, africain’.
Elles ont de la tendresse pour son langage épicé, son sens de l’observation, et son envie de continuer à vivre au milieu du chaos, qui témoigne de sa foi en un créateur tutélaire.
La scénographie et la mise en scène de Laurent Maurel, ingénieuse, simple, est à la hauteur de l’aventure. Sur un cyclo défilent des vidéos avec cartes nous ré-expliquant cette Afrique dont nous ne voulons pas toujours savoir où elle en est, et des images symboliques ou dérangeantes sont signées Guaritoto Gonzalez. Frédéric Ozanne a composé des musiques aux vibrations graves. Et Bruno Brinas a voulu des lumières ciblées déterminant les espaces et ponctuant le tout.
De ce spectacle exigeant on sort percuté, mais comblé, remerciant l’équipe qui nous donne une telle émotion, quand bien même la dérision -au combientième degré ?- est constamment sous-jacente. Mentions particulières pour la dramaturge: Eloïse Brezault.

Pulsion Théâtre, 56 rue des Remparts Saint Lazare, Avignon, du 7 au 29 juillet, à 12h.
Lavoir Moderne Parisien, 35 rue Léon, Paris, du 17 au 26 août, de jeudi au samedi à 21h. Téléphone : 01 42 52 09 14