05 septembre 2006

Fils de personne, de Montherlant

L’auteur aimait rappeler qu’aucune de ses pièces - Le Maître de Santiago excepté - « ne fut mieux accueillie à la répétition générale ». C’était en 1943. L’action de ce qu’il qualifie d’« œuvre étrange » se déroule au cours de l’hiver 1940-1941. C’est un huis-clos dont la première ne précéda que de six mois la création de la pièce de Sartre. Il s’agit ici de la confrontation d’un père, d’une mère et de leur fils de quatorze ans dans le studio de la villa cannoise qu’occupe Marie, mère de Gillou, ce « bâtard non-reconnu » fruit d’une ancienne liaison de sept mois avec Georges. Avocat mais surtout prisonnier évadé, ce dernier ne peut quitter la zone libre et s’est installé à Marseille. En toile de fond s’inscrivent des bombardements probables ou imminents en zone occupée et le déchirement de la France. Mais un tel désarroi n’a rien de commun avec celui du père qui, ayant retrouvé son fils à l’âge douze ans, l’a convoqué pour le regarder vivre, le jauger jour après jour, et enfin le rejeter "peut-être vers la mort - parce que celui-ci est de mauvaise qualité. » selon les termes de Montherlant. Gillou indolent mais affectueux a de vagues notions du monde dont son géniteur brandit les exigences. Georges rameute ses maîtres à penser quand il n’a plus de formules toutes faites à asséner à son entourage, du genre : « La mémoire est l’intelligence des imbéciles »(!), cite Balzac : « On ne s’ennuie jamais quand on fait de grandes choses ». Gillou lui rétorque : « Il est bon, Balzac ? » puis « A quoi reconnais-tu qu’un livre est bon ou mauvais ? » Consternation du père face à un fils décidément irrécupérable.
L’affection et la vigilance de Marie, dont le bon sens est l’un des atouts et l’une de ses qualités essentielles, n’y feront plus rien. Georges qui prétend avoir aimé ou plutôt avoir été attiré par son rejeton se dit déchiré de devoir renoncer à cette part de lui-même, et jette l’éponge. Pas grand-chose n’est sorti d’un face à face en trois actes où père et mère ont ressassé leur histoire ancienne devant un fils à deux doigts de baîller.
Demain il fera jour sera la suite donnée par Montherlant à Fils de Personne et dont il avoue qu’à sa création en 1949, ce fut un échec.
Edith Garraud, metteur en scène, a voulu que l’excellent François-Paul Dubois, entre attirance et répulsion pour Gillou reste un Georges corseté, le regard traqué, ne nous livrant ses émotions qu’à son corps défendant. Gaël Rebel est Marie, comme prise à un piège et qui grille cigarette sur cigarette. Son énergie se heurte au dépit d’un ex-amant avec qui elle ne partage plus rien excepté la co-responsabilité de la procréation d’un « fils de personne », alias « fils de la femme ». Tristan Le Doze est un Gillou crédible et attendrissant tant on sent que relégué par son père au rang d’accident voire d’accessoire, il risque de ne pas s’en relever.
Théâtre du Nord-Ouest , dans le cadre de l’Intégrale de Montherlant.
Dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75