30 septembre 2006

Le Joueur d'échecs, de Stefan Zweig

Le narrateur décrit l’atmosphère fébrile règnant sur un paquebot prêt à lever l’ancre. Juché sur un monticule de sable, pieds nus dans une lumière crue, le comédien à la voix chaude convie au voyage. Vaisseau et ilot ne sont qu’une même métaphore de l’univers de Zweig, obligé de fuir l’Autriche qui l’a banni. Pour la première fois l’auteur donne à une nouvelle un contexte historique, la rendant de ce fait plus singulière et poignante. Le thème du secret enfin dévoilé y rejoint celui du monde virtuel, initiatique, où l’on se réfugie pour y effectuer un nouveau voyage de l’âme. Mirko Czentovic, champion mondial d’échecs, s’est embarqué pour l’Argentine, à la conquête de nouveaux succès sur le même bateau que le personnage principal. Fasciné par la présence à bord de Czentovic, l’Ecossais Mac Connor décide de jouer en équipe une partie contre lui. Celui-ci accepte de mauvaise grâce, mais au moment où ayant apparemment l’avantage ses adversaires s’apprêtent à tout risquer, un homme les enjoint brusquement de suspendre le jeu. Le narrateur subjugué par l’intervention de ce personnage surgi de nulle part, l’aborde et se retrouve brusquement en position de confident. Le récit de la vie de ce Monsieur B. s’interpole alors dans l’aventure . Impliqué dans les affaires immobilières de la Maison impériale, cet Autrichien a été emprisonné et totalement isolé du reste des humains. Il a survécu à cette torture morale grâce à un livre récupéré subrepticement dans le vêtement d’un de ses gardiens. C’est un manuel d’échecs et une collection de parties jouées par des maîtres. Il le dévore sans jamais s’en rassasier, se retrouve alors en état de manque et, au bord de la folie, est sauvé de justesse par un médecin qui le fait libérer comme par miracle, et décide d’émigrer. Ainsi se termine le récit de Monsieur B. dont on ne sort pas plus indemne que celui à qui il est fait. Suit l’ultime partie d’échecs qui, selon son vœu, opposera B. à Czentovic. Il était nécessaire que le comédien incarnant ces personnages, du plus mystérieux au plus empathique, se tienne suffisamment en retrait pour que l’auteur soit bien là avec toute la solllicitude de l’être sujugué par l’existence du moindre de ceux qu’il côtoie ; fut-ce le vaniteux MacConnor ou Czentovic, tacticien prodigieux mais inintéressant, obtus, voire mal intentionné. Tout en retenue, en justesse, en élégance et en intelligence Gilles Janeyrand tient la pièce à bout de bras. Il gravit le tertre et s’enfonce dans la sensualité et l’immatérialité du sable. Au rythme soutenu du début succèdent des silences si chargés de sens que celui de la salle en devient impressionnant. La mise en scène de Laurent Delvert procède par petites touches, les gestes du comédien finissent par ne plus être qu’ébauchés, à peine un martèlement des doigts sur une table, avec en écho une musique nostalgique. L’émotion un temps contenue prend à la gorge.
Théâtre Daniel-Sorano, Vincennes, du mardi au samedi à 20h45, jusqu’au 4 novembre
Réservations : 01 43 74 46 88