14 septembre 2006

"Votre serviteur, Orson Welles", de Richard France

Noir dans la salle. Monte un air de flamenco : pourquoi se surprend-on à évoquer cet autre Américain que la légende du cinéma nous a rendu indispensable, l’Hemingway des corridas, flanqué de ses comtesses émêchées aux pieds nus? Mais l’Espagne ici est celle de Don Quichote pour qui Orson Welles avoue sa révérence et sa fascination. Il a distribué en Sancho Pança, sa conscience ou son garde-fou, le technicien à casquette affecté au studio de radio où il enregistre des publicités aussi ineptes que grandiloquantes et destinées à la ménagère des années quatre-vingts . Orson Welles a soixante-dix ans ; en dépit de son rapport extravagant à l’argent qui ne lui permet plus d’être bankable , sa confiance en quelques amis, sa foi en lui-même, et l’espoir de réaliser le film qui lui tient plus à cœur que les précedents, le maintiennent à flots. Ses souvenirs chevauchant les volutes de fumée d’un cigare colossal il se raconte, réconforté par la présence de l’homme de l’autre côté de la vitre. Professionnel sous tension ce dernier sort de sa cage, le rappelle à l’ordre : « On reprend : histoire un, prise un !». Orson s’exécute de plus ou moins bon gré, mais ne peut s’empêcher de réenfourcher sa saga. Défilent des personnages taille XXL qui l’ont marqué tel Churchill, mais aussi la torride et fragile Rita Hayworth, son ex-épouse qui au terme de son Alzheimer, un soir ne le reconnaîtra plus. Karen Blixen, autre femme d’exception, côtoie des figures moins emblématiques mais tout aussi touchantes. Si ses engagements politiques sont liés au rêve d’une liberté à réinventer en permanence, la verve et la dérision de Welles sont inoxydables. Coups de gueule parfois malencontreux, plaisanteries triviales, anecdotes à l’air de déjà entendu mais qui l’enchantent tant il est bon public et bon vivant, Jean-Claude Drouot est dans la peau de cet artiste si différent des têtes d’affiche d’aujourd’hui. « Je suis là pour vous redire la voix d’Orson Welles » clame cependant le technicien en train de bidouiller ses bandes pour gommer savonnages et autres défauts (efficace et savoureux Serge Le Lay). Jean-Claude Drouot n’a peut-être pas sa voix, mais il a la stature et le pouvoir d’embarquer le public du monstre sacré, maître que Richard France le fait servir avec panache. Dire sa gratitude à un comédien qui rend un pareil hommage à quelqu’un qu’il a aimé et qu’il admire est une mission bien agréable.
Théâtre Marigny, salle Popesco, du mardi au samedi à 21h, matinées samedi et dimanche à 16h30 . Réservations : 01 53 96 70 20