09 octobre 2006

Dans la luge d'Arthur Schopenhauer, de Y.Reza

Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, de Yasmina Reza
Venu au Théâtre Ouvert par hasard (chose hautement improbable selon les habitués des lieux voués aux spectacles de qualité), ignorant que la pièce qui s’y donne est une adaptation de monologues dont certains comportent dans leurs titres le mot psychiatre, le spectateur lambda éprouverait probablement une légère frustration. Effectivement sur le plateau genre ring, les spectateurs étant installés de part et d’autre, quatre personnages se croisent et se décroisent, se font face, tournent les uns autour des autres, se prennent à témoin, se toisent ou s’asseoient côte à côte sans jamais s’apostropher, se provoquer, ni relever les propos tenus par l’un quelconque d’entre eux . Le même spectacteur alléché par l’affiche où le nom de Schopenhauer produit l’effet d’un néon serait frustré plus gravement encore en constatant que le texte ne fait allusion qu’une seule fois au philosophe, comme en passant. Mais la mise en scène futée et mystificatrice de Frédéric Bélier-Garcia est déja en train de métamorphoser toute frustration en source de délices. Après avoir finement recensé les absurdités et les lassitudes indissociables de l’existence et très emblématiques de notre époque, certains sectateurs de Yasmina Reza aimeraient se les voir renvoyer à la face, brillamment comme d’habitude, pour être amenés au constat d’échec et au désespoir. Dans la pièce, des intellectuels las affichent le détachement habituel d’un milieu où, au mieux on commet des livres à vocation incontournable, ou au pire on se suicide d’une façon qui contrarie les gens censés mais ravit les amateurs d’émotions trash. ( Cf. Althüsser et Cie.) Sur scène, se livrant à des considérations analogues, une comédienne qui se raconte à son psy, grignote compulsivement bretzel sur bretzel; un comédien pioche d’un air absent dans l’assiette tendue avec sollicitude par un autre, lequel oublie de récupérer en sortant son sachet de fruits. Le suivant le ramasse aussi machinalement qu’il revêt ensuite son casque de moto. Les contingences de la vie qui les ont rattrapés sont devenues le contrepoint de leur discours, ou s’inscrivent en faux contre celui-ci. Le propos facétieux du metteur en scène, complice de l’auteur, a balayé toute tentation du réalisme dénonciatoire jusqu’à l’abrutissement souhaité par les tristounes. La saine envie de rire qui vous a saisi ne vous lâchera plus. Yasmina Reza, belle à se damner, est l’interprète magnétique qu’on est heureux de revoir sur les planches . Elégantissime, Christelle Rual hypnotise son monde dès qu’elle a la parole. André Marcon et Maurice Bénichou sont plus que réjouissants dans les rôles du philosophe désabusé et de son ancien collègue, discoureur redoutable. Une pareille distribution a quelque chose de rare et d’émouvant.
Théâtre Ouvert, jusqu’au 21 octobre. Du mercredi au vendredi à 20 heures, le mardi à 19 h,
le samedi à 16 h et 20 h. Réservations : 01 42 55 55 50