05 octobre 2006

En allant à Saint Ives, de Lee Blessing

Un salon anglais est suggéré par une petite table ronde avec nappe blanche et du thé servi dans de la porcelaine à motifs bleus classiques. L’Africaine dans son somptueux costume traditionnel, dont on apprendra qu’elle se prénomme tout simplement Mary, et qui est visiblement « maîtresse de la parole » pose des questions de plus en plus personnelles à la femme en tenue sobre et raffinée et aux cheveux blonds gracieusement relevés. C’est Cora l’ophtalmologue dont le prénom évoque une harpe africaine et qui va l’opérer le jour suivant. Grâce à leurs récits qui s’entrecroisent, le thriller se met rapidement en place à coup de renversements de rôles et de situations . Aux USA, dont elle et son mari son originaires, Cora a perdu son fils, victime d’une balle perdue lors d’un affrontement entre des malfrats black. Ils se sont alors établis en Angleterre. Né pour être empereur dans son pays, le fils de Mary se prépare à massacrer des milliers d’individus n’appartenant pas à son ethnie. Si Cora accepte de lui fournir le poison qu’elle souhaite pour le supprimer, sa mère utilisera sa position et son influence pour qu’une poignée de médecins européens pris en ôtages soient épargnés. Les termes du marché semblent disproportionnés et l’affaire aurait quelque chose d’artificiel, de peu crédible et finirait par ressembler à un prétexte si on ne comprenait pas que le véritable propos de l’auteur est ailleurs. Il pose la question des liens troubles, selon lui, qui unissent toute mère à son fils. C’est cette conduite monstrueuse du sien engendrant révolte et dégoût chez Mary, qui la décide de le supprimer, quitte à ce qu’elle ne lui survive pas, son crime une fois découvert. Celle qui n’a pas voulu la mort de son fils et celle qui l’organise froidement, les deux femmes qui se font face semblent appartenir à des univers proches, mais il s’avère qu’elles n’envisagent pas leurs responsabilités passées et à venir sous le même angle, qu’elles raisonnent ou se résignent différemment. Cora se sent coupable de ce qui est arrivé à son enfant mais les mots vengeance, espoir, honneur brandis par Mary la troublent sans trouver chez elle l’écho que l’autre attend. La pièce se déroule en deux temps et dans deux lieux clos. Ne parviendront de l’extérieur que des bruits de coups dans une porte rappelant l’urgence de prendre une décision, alors qu’il est trop tard et qu’une troisième mort est imminente. L’action est ponctuée par des répliques véhémentes, parfois sidérantes d’humour acerbe de ces deux femmes prenant à témoin un monde absurde et cruel . Mary à l’allure de diva, Yane Mareine, transporte effectivement le public lorsqu’elle se met à chanter. Face à elle Béatrice Agenin vibre, toute en nuances. Elle a voulu une mise en scène rigoureuse et rapide. Décors, lumières et costumes sont sobres et élégants .
Théâtre Marigny, Salle Popesco, du mardi au samedi à 19h.
Réservations : 01 53 96 70 20 et Fnac : 0 892 68 36 22