27 octobre 2006

Jules Renard est en voyage, de Xavier Jaillard

Mise en scène : Daniel Lavau, décor : Michel Crayssac
Le brigadier tonitrue en coulisses : trois derniers coups de semonce, un vrai rideau rouge s’ouvre et tout est bien comme autrefois. Le décor minutieux, aux accessoires aussi rudimentaires qu’authentiques, ressuscite la cuisine d’une modeste ferme nivernaise à l’aube du vingtième siècle. A l’époque Galliéni et Lyautey soumettaient Madagascar, et c’est justement de là-bas, après sept ans d’armée, que doit revenir aujourd’hui Antoine, fils de Philippe et Ragotte. Il aura pris le train jusqu’au bourg puis un voisin le ramènera à la maison en carriole. L’imminence de son retour bouscule l’emploi du temps du père et de la mère mais tous deux sont plus bouleversés encore qu’ils ne veulent l’admettre ou se l’avouer mutuellement. Ils se laissent prendre en otage par les souvenirs de quarante ans de vie commune. Si la pièce a le charme d’un épisode de roman mis en images c’est d’une vraie situation de théâtre qu’il s’agit, avec une progression dramatique aussi subtile qu’efficace jusqu’à la fin déchirante. Philippe s’obstine à lire son journal, ronchonne. Elle cause, vaque, lui l’accompagne dans ses tâches ou s’en va accomplir les siennes. Elle dans la pièce à côté, lui feignant de ne pas entendre : leurs faux monologues deviennent des dialogues enlevés qui conjuguent astuce, tendresse bourrue, exaspération, parfaite mauvaise foi, bonhomie. Elle le tance, il la rabroue, ils sont pris de fous-rires. Le temps a du mal à passer. Ils évoquent leur existence campagnarde, tout y passe et surtout ceux à qui elle est liée, voisins, notables, figures locales, maîtres. Et d’abord celui dont ils sont les fermiers, « Monsieur » Jules Renard retenu à Paris par sa carrière d’écrivain, un métier pour le moins bizarre. Si ces paysans sont raisonnablement superstitieux, ils ne savent pas toujours déchiffrer les présages. Peu importe, ils sont facétieux et pleins de bon sens. Le père de Jules Renard dont l’épouse était une mégère s’est suicidé : « Si on a une femme méchante, on ne se suicide pas : on la bat ! » rétorque Philippe à sa propre femme médusée. Mais la tendresse pour des blessures secrètes ou avouées est toujours là . La lumière baisse dans le jardinet derrière la cuisine. Le public s’en aperçoit à peine, tant il est subjugué par les personnages et le jeu criant de vérité, tout en finesse et en justesse de Philippe, Xavier Jaillard, et de Ragotte, Marie-Christine Danède. Tonique, poétique, savoureux, émouvant, ce spectacle se donne à la Salle du Chevaleret, Théâtre de l’Equipe, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 15h. Réservations : 01 45 85 71 27