07 octobre 2006

Le gardien, de Harold Pinter

Le rôle principal donne sa couleur et son sens à la pièce, beaucoup plus qu’ailleurs chez Pinter . Des phrases évasives dont les mots finissent par ne plus rien dire et des propos décousus permettent à l’interprète du vieux Davies d’investir son personnage en le modelant. Laissé pour compte de la société, on ne connaît pas l’identité exacte de ce probablement septuagénaire xénophobe, râleur et vaniteux qu’Aston, la trentaine laconique, vient de recueillir et d’installer dans sa chambre. Laquelle est encombrée d’objets hétéroclites récupérés dans des brocantes et dont il prétend qu’un jour ils se révèleront utiles. Survient Mick, son prétendu frère, à la personnalité tout aussi immature. Passant de l’agressivité à une amabilité inattendue envers Davies, il lui offre à son tour d’être le gardien de ce lieu dont il prétend être le propriétaire et qu’il compte rénover. Les deux frères ne se côtoyant presque jamais Davies, qui croit les avoir décodés, se plaint au cadet des reproches incessants que lui fait son aîné dont il perturbe soi-disant le sommeil . Malgré des protestations pathétiques, il sera finalement enjoint par tous les deux de vider les lieux. On sait que l’auteur avait prévu une fin plus violente, l’intrus n’était pas simplement exclus de ce qui pouvait sembler un hâvre de paix mais tout bonnement liquidé. L’intrigue est mince ; pourtant l’étrangeté de la pièce, ses différents niveaux de lecture, tout ce qui est sous-entendu, enfin la langue de Pinter, poète et comédien avant d’être dramaturge, la voue depuis sa création à un succès phénoménal. Philipe Djian l’a retraduite avec ‘feeling’, cela donne : « la lumière est nase », et « ton frère... un branleur, il est barré ». Didier Long la monte en gommant ce que les objets qui semblent devenus autonomes acquièrent de menaçant : seau pendu au plafond où goutte soudain la pluie, aspirateur qui se déclenche dans le noir... Paradoxalement le décore rassure les spectateurs cueillis par une humeur et un humour pinteresques moins grinçants. Robert Hirsch nous offre un Davies version comédien truculent et disert, ressassant ses anciens rôles, passant sur les moins reluisants, en rajoutant un peu. Prodigieux, il ne fait pas d’ombre à ses partenaires. Samuel Labarthe est un Aston perturbé mais dont le phlegme ressemble à de la tenue. Cyrille Thouvenin est un Mick agité, presque caricatural d’une génération débordant de projets qu’elle zappe sans arrière-pensées. Peu importe ce qu’en diront les spécialistes de Pinter, ce Gardien est un très grand moment de théâtre.
Théâtre de l’Oeuvre, jusqu’au 31 décembre, du mardi au samedi à 21h.
Réservations : 01 44 53 88 88