15 octobre 2006

Port Royal, de Montherlant

Des degrés occupent le plateau, au lointain des marches, pas le moindre meuble ou accessoire, une croix gigantesque en bois blanc côté cour est le seul élément de décor. Huit nonnes l’investissent, tour à tour ou ensemble. Les voiles mettent en valeur leurs traits, et les plis raides de leurs robes leur donnent une allure qui reste authentiquement féminines. Sous des angles différents, saisies par des lumières qui montent ou déclinent, elles sont des silhouettes ou des dos dans cette pièce que l’auteur aimait comparer à une tragédie grecque. La rigueur autant que l’austérité mais aussi la grâce dans tous les sens du terme président à la démarche de Jean-Luc Jeener. Dans les années 1660, les Jansénistes prenaient le christianime « trop au sérieux », et n’aimaient pas les « demi-chrétiens » comme dit l'une des religieuses. L’auteur a lu les lettres de ses modèles historiques, et connaît parfaitement les femmes remarquables auxquelles il donne voix et visage. Parce qu’elles refusent de se plier aux directives de leur Archevêque, ici représentant du pouvoir, la communauté de Port Royal, une soixantaine de sœurs, va être amputée de douze de ses membres. Parmi elles figure la Sœur Angélique de Saint Jean, ancienne maîtresse des novices, admirée par la toute jeune Sœur Françoise qui cherche auprès d’elle du réconfort au moment où certaines nonnes vont trahir. Parce qu’elle a décidé de se soumettre aux autorités religieuse et temporelle, actuelles et à venir, Soeur Flavie a dénoncé les futures proscrites et Angélique sait le dur sort de recluse qui l’attend. Est-il concevable d’être sous « l’aile du pouvoir » et non pas « sous l’aile de Jésus-Christ », ne peut-on ressourcer sa foi dans le mysticisme qui permet de la vivre ? Cette «oeuvre quasiment tout intérieure» pose bien d’autres questions encore, mais comporte des épisodes touchants montrant ces dames de Port Royal « tributaires du siècle ». Au moment de la quitter Sœur Angélique dit adieu à sa Sœur Françoise qui lui promet de demeurer fidèle : « On n’est jamais seule quand on a la foi ». Sœur Angélique conclut: « La nuit passera et la vérité de Dieu demeurera ». Les comédiennes se signent, s’agenouillent, les émois qu’elles ont peine à maîtriser sont parfaitement montrés et les modulations de leurs voix font naître une partition aux nuances multiples. Leur persécuteur, l’Archevêque de Paris, personnage sanguin, apparemment entier mais soudain en proie à des doutes au milieu de trop de certitudes est parfaitement dans le ton. Ce que Montherlant avait conçu comme une pièce en un acte dure plus de deux heures, mais le public conquis ne sent pas le temps passer.
Mise en scène Jean-Luc Jeener.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 31 décembre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75