24 novembre 2006

Allers-retours, de Ödön von Horvàth

Allers-retours, de Ödon von Horvàth, mise en scène Ahmed Khoudi
Le décor est onirique, le fond suggèrant des buissons de feuilles est digne d’une estampe japonaise. Un léger pont de bois enjambant un cours d’eau archi symbolique relie les deux extrémités du plateau.Un air d’Astor Piazzola au bandonéon contribue au dépaysement emblématique voulu par le metteur en scène. Très vite des personnages au format de marionnettes s’asseoient sur le pont, dos au public, jambes pendantes. A gauche deux douaniers en uniformes à boutons dorés et parements d’un rouge franc réglementaire. De leurs discours emphatiques, voire rendus pâteux par les boissons ingurgitées, il ressort qu’ils sont assez contents d’eux-mêmes. En effet ils sont postés là pour contrôler les papiers de ceux qui viennent de l’autre rive, de l’Etat limitrophe avec lequel les relations ne sont pas forcément harmonieuses. Le plus âgé avoue que sa fille Eve, une jolie gretchen avec tresses, jupe à plis, socquettes et chapeau tyrolien comme tout le monde, passe le soir traverse rejoindre son amoureux qui n’est autre que le douanier d’en face ; jeune homme jovial il a le doigt sur la gâchette de son arme de service comme ceux de l’autre bord. A partir de là, Horvath semble s’amuser d’impliquer des paires des couples et de petites dichotomies dans ce conte presque moral, ressemblant à une fable puis à une farce. Très vite il y a deux paires d’amoureux, deux premiers ministres de pays antagonistes désireux de pactiser, deux personnages patibulaires à lunettes noires, l’un caricature d’une nonne, l’autre de sa vieille accompagnatrice. En fait ce sont deux dangereux contrebandiers qui…Assis au milieu du pont, flèche verticale d’une balance, un homme placide pèche à la ligne. Il sera contaminé par l’hystérie des femmes pleurnichant à gros hoquets autour de lui et prétendra avoir assassiné son épouse parce qu’elle vidait ses boites de vers pour se rappeler à son bon souvenir. Les personnages caracolent, se bastonnent, ôtent leurs déguisements. Cependant un heimatlos et ancien droguiste réduit au chômage technique se fait refouler alternativement par chacun des deux pays et arpente le pont . A la fin, après avoir déjoué à son insu une redoutable machination, il devient un héros, homme riche et époux comblé. Entre parodie et gesticulations drôlatiques le message de Horvàth passe : « Les gens de là bas (voyez l’autre bord) sont hypocrites ». « Pourquoi promulguez-vous ces pauvres lois ? » « Nous souffrons de nos frontières ». Huit comédiens et trois comédiennes, dont le bonheur de faire partie de l’aventure fait plaisir à voir, émergent de trappes. Ils traversent l’espace scènique, trébuchant les uns sur les autres, grimpent sur des tabourets ou à des échelles, s’apostrophent. Véhéments et cocasses mais métaphysiques comme par inadvertance, ils mènent la sarabande. Horvath nous gratifie malicieusement d’une fin idyllique aussi provisoire qu’aléatoire. Elle ne masque surtout pas une dénonciation tous azimuts de la bêtise universelle, mère des égoïsmes, jalousies, manipulations et aberrations qui ont de tous temps engendré les conflagrations. Ce spectacle est de ceux, rares, qui à peine achevé donne envie de le revoir tant il est foisonnant, dérangeant mais utile. Il est servi par une mise en scène qui ne l’alourdit jamais et réussit à lui faire côtoyer le grotesque sans qu’il y bascule un instant.
Centre Culturel Jean-Houdremont, La Courneuve jusqu’au 17 décembre, mercredi, vendredi, samedi à 20h30, jeudi à 19 h, dimanche à 16h30. Réservations : 01 48 36 11 44