11 novembre 2006

Dommage qu'elle soit une putain, de John Ford

Chanté par une voix d’homme un air italien convoque la fin du seizième siècle . Le plateau, immense parquet marqueté en pente très douce, est un univers où le vide écraserait quiconque s’y aventurerait. Installés sur des prie-dieux et des tabourets après leurs interventions, les comédiens semblent prêts à se mobiliser encore afin que la vie reprenne ses droits. Mais la froideur générale donne la mesure du désarroi des hommes face au manque de compassion des puissances supérieures. Aux personnages de se résigner en vrais stoïques. Enfants de Florio père débonnaire, Giovanni et Annabella sont nés sous la même mauvaise étoile que Roméo et Juliette. Ils deviennent très vite amants, elle si prompte à se laisser enrouler dans l’amour fougueux de son frère comme dans ce drap qui n’en finit pas de se dérouler devant nous pour que dessous s’accomplissent les métamorphoses. Lieu de crimes, il finit évidemment linceul. Pour que l’honneur de Florio soit sauf, Annabella enceinte est mariée à Soranzo. Influençable, il est assez lâche pour trahir les promesses faites à son amoureuse Hippolita. Il suffira qu’un domestique, parfait traître de mélodrame, révèle au jeune’époux l’identité du père de l’enfant à naître, et c’est un carnage en série, après un banquet qui ne célèbre pas la restauration de l’ordre, mais prélude à l’engloutissement. Giovanni tournant le dos à la vie et s’apitoyant sur son sort d’incestueux promis à la damnation éventre Annabella qui s’est très vite jugée perdue. Pour la scènographie de son adaptation et sa Yves Baunesne a voulu des costumes ayant peu à voir avec la Parme de l’époque mais dignes d’un Extrême-Orient aussi stylisé que raffiné. Un intermède dansé s’inscrit dans la même tradition. Comme si la passion charnelle réduisait l’homme à l’état d’animal, les corps proches de l’anéantissement s’abolissent au sol . Les lumières les isolent, comme dans des tableaux de maîtres anciens. Le sol dont une portion s’était effondrée pour creuser un lit, remonte, et tel une muraille s’élève à l’avant-scène. C’est grande pitié, grande misère que la jeune morte ait endossé le rôle d’une putain : tel est le sens de la conclusion faite par le nonce du Pape. Le rôle est joué par l’impétueuse Hélène Cattin qui interpréte aussi Hippolita. Au fil des évènements, le confident des amants Frère Bonaventure, Mathieu Delmonté, a perdu de sa désinvolture. ClaireWauthion, la nourrice sans arrière-pensées, est devenue moins truculente. Mais Vasquès, le serviteur industrieux, reste odieux jusqu’au bout. Laurent Poitrenaud est un Giovanni à la sensualité impérieuse. Fanny Mary a le charme d’une Annabella plus perdue et fragile qu’il n’y paraîssait au début. Si la pièce est implacable, l’ensemble des moyens mis en œuvre pour ce spectacle est exemplaire.
Théâtre d’Ivry Antoine Vitez, jusqu’au 3 décembre, à 20h. Réservations : 01 43 90 11 11