12 novembre 2006

La Chunga, de Mario Vargas Llosa

L’une des femmes envoûtantes parce qu’insaisissables qui le hantent depuis sa jeunesse est au coeur de Tours et détours de la vilaine fille, roman de Llosa paru en France le mois dernier et qui pourrait être un sous-titre de La Chunga. Les ensorceleuses de la pièce en sont deux autres. De quoi doubler la jubilation du spectateur, mais d’abord de débrider anarchiquement l’imagination des ouvriers, bras cassés, pochtrons avec tronches adhoc et machos de service attablés un soir sur deux dans le restaurant-bar planté au milieu du bidonville où ils jouent aux dés en éclusant leurs bières. La Chunga est la patronne exaspérante à force d’être laconique, intimidante, que ses clients appelent Chungita dans la perspective brumeuse de l’amadouer ou de la traiter en copine. Mais ils filent doux et paient l’addition presqu’avant qu’elle ne les insulte. Ce qui émoustille ces mâles moyennement évolués c’est qu’on ne lui a jamais connu de liaison, ni avec un gars, ni même avec une fille. Mais alors la catapultueuse Meche? rappellez-vous quand cette bellissime a débarqué en robe affriolante et talons aiguilles, on a cru que le monde allait s’écrouler et la taulière avec. L’ennui c’est que depuis la sixième réplique le public a compris que Meche a disparu peu de temps après leur rencontre. Elle a peut-être simplement filé à Lima pour échapper à son ‘protecteur’ce Joséfino qui la bat mais qu’elle a dans la peau au point d’accepter pour lui de devenir pensionnaire de la Maison verte, le boxon local. Ce qui suit n’a rien d’un polar . Sur scène vont se matérialiser les fantasmes dont le Singe, José et Lituma : ‘les indomptables’ piliers de bar se repaîssent à propos de Meche. Tout ce qu’ils auraient voulu vivre avec elle se déballe. Pulpeuse, mi-naïve mi-rouée, elle reste toujours bien présente sur le plateau. C’est ce décalage entre réalité et illusion, moteur de la pièce, qui requiert l’inventivité du metteur en scène. Armand Eloi relève le défi avec un panache certain. Quand les deux femmes ont une scène entre elles , les poivrots attablés plongent dans la torpeur. La Chunga se laisse accrocher par l’un d’eux, mais faisant trois pas, sort du champ, et le reste du discours s’adresse à un personnage en pointillé. La toile de fond est un rideau fait de lanières aux couleurs vives, séparant le bar d’une arrière-boutique où la Chunga se retire, et sert de cadre à des apparitions oniriques. On est constamment ici et ailleurs à la fois. Et on finit par se pincer en se demandant si Meche a bel et bien existé. La manière dont Armand Eloi dirige ses comédiens et le tempo qu’il leur donne sont ébouriffants. Serge Dupuy, Joséfino, est un phallocrate flamboyant plus vrai que nature qui brûle les planches. Ses camarades Teddy Melis, le Singe, Reda Samoudi, José, et Eric Wagner, Lituma, tous très crus, jouent les tronches mais sont aussi des natures. Meche, Marie Provence, c’est de la dynamite. Elle est parfaitement à l’aise dans la peau d’une sensuelle qu’aucune expérience ne rebute, mais si désarmante avec ça ! Claire Mirande « n’invite ni à la confiance ni à la galanterie » cantonnée qu’elle est dans le froideur et l’immobilité que le rôle-titre exige. Enigmatique à souhait, elle reste pourtant très aérienne et son sourire caustique mais en demi-teinte la fait moins redouter qu’on ne s’y attendrait de la part d’une maîtresse femme, très dominatrice, peut-être dangereuse. On s’apitoierait presque sur son sort quand seule en scène, brisée, elle murmure à la toute fin à demain, Mechita. Mais ce spectacle n’est pas destiné à engendrer la mélancolie.
Théâtre 13, jusqu’au 17 décembre, mardi, mercredi , vendredi à 20 h30, jeudi et samedi à 19h30, dimanche à 15h30. Réservations : 01 45 88 62 22