18 novembre 2006

Le cul de Judas, d'Antonio Lobo Antunes

Sur un quadrilatère formé de tapis flamboyants, l’homme est seul près d’une chaise recouverte d’un vague tissu, dans une lumière ni réelle, ni trop irréelle. De sa poche émerge le goulot d’une flasque d’alcool. Les premières intonations de sa voix lasse, à peine sourde, vous prennent à la gorge : « Ce qui me plaisait le plus au Jardin Zoologique, c’était la patinoire sous les arbres et le professeur de gymnastique noir, très droit… » Zoom arrière, le récit nous ramène au Portugal des années cinquante. Le narrateur est Antonio Lobo Antunes, collégien issu de la haute bourgeoisie dont la famille, un tantinet agacée par son côté rêveur, se gausse : « Heureusement le service militaire fera de lui un homme ». Le Noir est le symbole et le présage de l’Angola où, après des études de médecine, il échoue dans le ‘Cul de Judas’. Cette espression lusitanienne désigne un trou perdu dans ces ‘Terres de la Fin du Monde’. C’est là que tout se joue pour lui. Happé par le silence assourdissant de l’Afrique au sommeil innombrable et déconcerté par les sagesse sourdes qu’il y pressent, ce trentenaire se voit imposer vingt-sept mois pour méditer. D’abord sur la monstruosité de la guerre, ce carnage, celle des êtres qui la décrètent ou la font dans des buts qui ont viré au sordide ou qu’ils ont peut-être déjà oubliés. Ces militaires qui ne s’en tireront qu’avec « des sourires d’excuses et de honte » sont plus abrutis que lui même prétend l’être, vodka à la rescousse.
Un souvenir bousculant l’autre ou traversé par ceux de femmes aimées, l’alcool-alibi suscite ces flashbacks entre pays natal et colonie. Ils sont le fil du spectacle, adapté du roman de Lloba Antunes dont François Duval est le passeur et l’interprète prodigieux. Emergeant des vapeurs de son drambuie il se lève avec peine mais ne titube pas et ne se laisse jamis aller au mime ou à la caricature. Torse nu, au sol, ses mouvements et ses déplacements minutieux hypnotisent l’assistance et toujours son regard interroge et prend en compte ce qui l’entoure. Nature, animaux et objets sont revêtus de lambeaux de beauté ; Antunes les a décrits somptueusement et la traduction de Pierre L église-Costa magnifierait tout encore s’il était possible. La fin est en forme de réveil, comme si rien de cela n’avait existé. « Le jour s’est levé. Tout est réél maintenant ». Le spectateur, troublé, aurait aimé que cela n’ait pas de fin. Dans la rue il a envie d’arrêter les passants et de leur dire « Courez au théâtre, le reste peut attendre ».
Théâtre Marigny, salle Popesco, du mardi au dimanche à 21 h, matinée dimanche à 16h30. Réservations : 01 53 96 70 20.