23 novembre 2006

Vivre était romantique, par le Théâtre de l'Impossible

Vivre était romantique, Juliette Drouet-Victor Hugo, Marie Dorval-Alfred de Vigny, correspondances, par le Théâtre de l’Impossible
L’an 1833, le 16 février, Juliette Drouet « se donnait » à celui dont elle n’imaginait pas alors qu’elle demeurerait l’amante, la muse et la collaboratrice, son recours ultime en toutes circonstances, jusqu’à sa mort en 1883. Rien alors ne laissait présager l’ombre où son cher adoré allait la relèguer, loin des scènes où elle avait choisi de paraître, pour s’y faire souvent éreinter par la critique. Elle commençait alors à écrire à son Toto les premières des 18000 lettres où s’allient sa tendresse, sa passion charnelle et son admiration pour lui. On n’ envisage pas que ces missives aient été un alibi pour qu’enjolivant une réalité morose, un tempérament prompt à s’exalter s’évade dans le rêve. Vivre ne pouvait qu’être romantique, nous dit Robert Bensimon car, si l’on « s’adosse » à quelque chose sur cette terre, ce ne peut être qu’au bonheur d’exister. De Corine Thézier il fait une Juliette mutine, primesautière à sa table d’écriture mais dont l’abnégation, dans un autre contexte, l’aurait conduite sur les autels. Elle est ensuite, dans une scène sublime, la Dona Maria de Neubourg révèlant à un Ruy Blas pantelant son inclination pour lui. Elle y conserve certains des accents de Juliette, et c’est là un des charmes et une des qualités de ce spectacle dont la composition symétrique et rigoureuse séduit d’emblée. Robert Bensimon y fait alterner extraits de scènes, poèmes et lettres. S’il incarne Ruy Blas dans la fameuse scène des aveux mutuels il est celui qui, dans Booz endormi, nous laisse pressentir les émois éprouvés par le vieillard à la rencontre de la toute jeune Ruth destinée à engendrer une dynastie avec lui. Dans la seconde séquence, Robert est Alfred deVigny face à Marie Dorval. Aînée de Juliette Drouet de huit ans, son poète et dramaturge d’amant ne lui demandera jamais de mettre un terme à sa carrière de comédienne reconnue et encensée. La Mort du loup s’inspire de leur liaison intense, orageuse et brève. Les derniers vers disent l’admiration que le poète éprouve pour le stoïcisme involontaire de la bête magnifique : ils proclament que « mener à bien… la longue et lourde tâche » incombant à quiconque vient au monde, doit être l’ambition ultime . Corine Thézier en somptueuse robe noire est devenue l’une de ces « théâtreuses » que réprouvait Madame de Vigny-Mère, mais qui exprime avec justesse la douleur de Kitty Bell face à son partenaire, Chatterton. Le refus de toute compromission avec un monde hypocrite amènera ce poète paria au suicide. Plus charmeuse que charmante, aussi spontanée que Juliette, Marie est pétulante. Une lettre adressée par elle à Alfred après leur rupture est édifiante, elle lui confie avoir fait des progrès dans son art puisque son jeu a gagné en simplicité. Sur cet aveu s’achève les parcours divergeants des deux actrices et des deux géants de la littérature. Les textes de liaison de Robert Bensimon. sont une réflexion exigeante. Il y inclue des anecdotes témoignant de sa tendresse amusée pour des personnages peut-être excessifs mais qu’il révère. Si vivre était romantique, comme semble le suggèrer l’emploi d’un imparfait nostalgique, la posture de ce petit monde ardent et généreux ne pourrait-elle pas en inspirer quelques-uns de nos jours ?
Musée Carnavalet, les jeudi 30 novembre, vendredi 1er décembre et les mardis 12 et 19 décembre à 15h . Réservations : 01 43 44 81 19