15 décembre 2006

Bête de style, de Pier Paolo Pasolini

Qui a oublié Jan Palach, cet étudiant qui, après l’échec du Printemps des Libertés dans la Tchécoslovaquie de 1969 préféra une mort par le feu au joug soviétique. Le jeune homme n’avait pas supporté l’instauration d’une censure qui muselait et niait tout. Son testament rendu public déclencha un immense sursaut de nationalisme dans son pays. Rien d’étonnant à ce que Pasolini, communiste exclu avant trente ans du parti pour des motifs ayant trait à sa vie privée, se soit enflammé pour ce jeune héros devenu mythe national et l’ait investi de ses idéaux inassouvis. Bête de Style est l’oeuvre de ce poète rebelle et incandescent. La théâtraliser était ambitieux, voire téméraire, tant le texte s’empêtre dans toutes sortes de digressions, contradictions, divagations. Le risque est de le rendre creux à force de le charger de sens, et paradoxalement de le faire déboucher sur quelque chose manquant cruellement de chair. La Compagnie Dérézo a entraîné dans l’aventure quatre comédiens et une comédienne. Elle a adopté un parti pris de mise en scène alignant des tableaux outrancièrement répétitifs, tel ce fil descendant des cintres auquel on hisse inlassablement, l’un après l’autre, les personnages porte-paroles de l’auteur. Prisonniers d’un harnais, agitant les jambes dans le vide, ils débitent leur texte entre sol et plafond de façon plus ou moins véhémente. A d’autres moments, des fragments du poème ayant échu à chacun, ils les disent assis sur le sol, en relais sans rien intérioriser vraiment et leurs gestes deviennent comme téléguidés. Le discours de l’auteur est souvent celui d’un prédicateur ou encore un manifeste fourre-tout où se côtoient argumentations fumeuses et vérités improbables. Mais il en jaillit des phrases lumineuses. Au milieu « du vertueux débat de l’intellectuel » Pasolini s’indigne, à propos de Jan Palach, que « chose incroyable l’histoire ne fut pas offensée » . S’identifiant ou non au même Jan il se demande: « que signifie avoir vingt ans ? » et confesse « Si je rompts aujourd’hui le silence… » « je chevauche la vie comme un héros » pour décider « le réel est diabolique ». Mais c’est noyé dans un fatras de mots récurrents, tandis que la scènographie a recours à de nouveaux trucs. A la fin, quelques tableaux projetés éclairent le fond du décor . On a compris que l’écran sur lequel s’inscrivent des indications quant aux personnages ayant compté pour l’étudiant Pragois et le poète Frioulan, finira par accueillir des images d'extrême cruauté. Et cela même si l’on n’anticipe pas le geste final par lequel les acteurs y mettront le feu. Au terme d’aucune progression, le tout se concluant en diatribes, les comédiens sont devenus des tribuns plaidant la cause de la liberté, de la littérature, etc. On sort de ce spectacle moyennement convaincu.
Studio Danielle Casanova, Ivry, jusqu’au 20 décembre. Du lundi au samedi à 20h . Réservations : 01 43 90 11 11