18 décembre 2006

Les Célibataires, de Montherlant

Dans ces familles-là on disait plutôt « vieux garçons », le mot célibataire étant réservé aux prêtres et religieux, ces frères, oncles et cousins qui faisaient toute leur fierté. Mais dans les testaments et chez les notaires, ils redevenaient célibataires. C’est effectivement un notaire, conciliant bien que redoutable en affaires, qui est l’instrument conscient ou non du destin dans l’adaptation magistrale faite par Rémy Oppert du roman éponyme de Montherlant. Histoire « sans enjeu, sans confrontation réelle, ce qui est le nerf du théâtre » comme le dit Jean-Pierre Muller son metteur en scène ; c’est devenu une pièce au dénouement d’autant plus désarmant qu’il n’intervient pas au terme d’un véritable suspense. Il constitue plutôt une anicroche dans l’histoire, qui se veut irréprochable, d’une famille au code d’honneur traditionnel. On y traite parfaitement bien des neveux que la perte d’un des parents, voire des deux, a mis dans une position difficile. On devient leur tuteur, leur recours, leur parrain de rechange. Après avoir fait ce que l’on jugeait digne, si l’un d’entre eux meurt, parce que fragile ou peu armé pour faire face aux conditions difficiles d’un monde auquel il ne s’intègre pas, c’est une bien triste affaire. On prie pour celui que ses ancêtres viennent d’accueillir. Ce qui pourrait être vu comme de l’égoïsme n’est que le fait de se plier à une tradition selon laquelle la naissance comporte plus de devoirs que de droits. Elle incluse celui de garder des terres qu’il serait quasiment sacrilège de brader. Léon de Coantré, quinquagénaire n’ayant jamais eu besoin d’exercer un métier, est hébergé à Paris dans un pavillon avec jardin par son oncle Elie de Coëtquidan, vieillard peu ragoûtant, radin, râleur et aigri. Octave, frère d’Elie est banquier, imbu de lui-même. Fier de sa réussite matérielle, il l’attribue à l’exploitation exemplaire qu’il a fait de ses dons naturels. Lui-même héberge dans son appartement de huit pièces Emilie de Plagnes leur sœur à tous deux qui est veuve. Une gestion désastreuse du patrimoine obligeant la vente du pavillon habité par Elie et Léon contraint ce dernier à occuper la loge du gardien dans le parc du château d’Octave. Plongé dans une détresse affective et morale il meurt, comprenant un peu tard qu’Elie, cœur sec, s’est désintéressé de son avenir maintenant précaire. Sur le vaste plateau où les différents lieux de l’action se répèrent grace au style du mobilier et à l’intensité des lumières, des scènes ramassées se succèdent. Dans la première moitié de la pièce, elles mettent face à face les protagonistes du drame familial et leurs domestiques. Puis les personnages de second plan font des interventions d’une justesse étonnante. On sait gré au metteur en scène d’avoir voulu une distribution où aucun comédien n’interprète plusieurs rôles. Cela donne une très grande lisibilité au texte devenu une succession de tableaux efficaces. Les comédiens sont crédibles au point de nous laisser imaginer que les rôles ont été conçus pour eux seuls. Hervé Colombel est un Léon de Coantré d’une dignité alliée à une fragilité qui émeut tout du long. Rémy Oppert est un Octave-le-banquier aussi authentique et exaspérant que le Monsieur Persiles qu’il jouait dans le Brocéliande également mis en scène par Jean-Pierre Muller. Dans la peau d’Elie de Coëtquidan, Eliezer Mellul se départit singulièrement de ce que son éducation est censé lui avoir inculqué de bienséant, et se livre à des gesticulations désordonnées, caricaturales, se donnant des allures de vieille tête à claques sordide. Ce remarquable spectacle, actuellement à l’affiche jusqu’à la fin décembre, sera reprogrammé à partir de janvier 2007 au Théâtre du Nord-Ouest.
Théâtre du Nord-Ouest, dates et réservations : 01 47 70 32 75