08 décembre 2006

Timon d'Athènes, de Shakespeare

Douze ans après avoir été Richard III voici Denis Lavant aux prises avec le Timon de Shakespeare, mais on se demande si ce n’est pas l’inverse. Dans quel ordre énoncer le tiercé gagnant dont fait partie à leurs côtés Jean-Claude Carrière qui a traduit la pièce ? Habib Naghmouchin en a concocté la mise en scène et l’adaptation pour sept comédiens. Un quarté transformé en quinté mémorable si l’on y ajoute le Groupe de Créations Théâtrales et l’équipe de la Boutonnière. On était habitué à voir Denis Lavant sur des scènes impressionnantes, mais dans ce lieu à l’aire de jeu aménagée en bi-frontale et aux proportions si modestes qu’il suffirait aux acteurs de chuchoter, on a vraiment envie de lui dire qu’il est phénoménal une fois encore. Athlète de foire, pitre chaplinesque, clochard céleste, pochtron métaphysique, vieil enfant capricieux, il grimpe aux échelles et aux piliers de part et d’autre du plateau, s’y agrippe, tourne, sorte de toupie hallucinée. S’envoyant au tapis, il rebondit, ricane. Débraillé, il pousse des cris de Tarzan, danse avec ses camarades, cabriole en solo. Bouillonnant, pléthorique, sa voix caverneuse ou éraillée claque, rape ou caresse au long de monologues torrentiels. Imprécateur perpétuel puisque tel est Timon, il s’acharne sur les mots pour aussitôt sembler étonné de ce qu’il vient de dire. Shakespeare est là , jaguar dont il déchiquète la cervelle (formule connue). Timon, selon Denis, est un excentrique, un dérangé, un bouffon, mais marqué au front du signe sacré des fous. Il admettrait lui aussi que « la vie est un conte raconté par un idiot, plein de son et de fureur et qui ne veut rien dire ». Ses partenaires en costumes intemporels sont des personnages réclamant un Pirandello qui seul serait à même de leur écrire une pièce où ils côtoieraient enfin Timon. Pourtant ceux qui le renient, sa fortune une fois dilapidée par ses largesses, se vantaient tous d’être ses amis. Le général Alcibiade ayant pris le pouvoir à Athènes, Timon décrète sa ville mûre pour la destruction et se réfugie dans une grotte. Il a définitivement perdu ses illusions sur le genre humain : « tout n’est que vol en ce bas monde ». Creusant le sol il découvre de l’or, cette « calamité universelle », et en meurt d’écoeurement. Quelques mots gravés sur sa tombe exhorteront le passant à saluer sa mémoire sans s’y attarder. La mise en scène inventive est ramassée et d’une extrême minutie. Le lieu et la qualité de la troupe l’exigent autant que la virtuosité dont chacun doit faire preuve en endossant tant de rôles masculins ou féminins. Les comédiens sont magnétiques, à vous couper le souffle littéralement. Eric Prigent est le seul qui n’interprète que le personnage de Flavius, l’intendant dévoué, vite résigné de Timon. En jaquette, voix sourde, débit quasi monocorde, sa présence étrange contraste avec celle de ses camarades. C’est une trouvaille de plus pour un spectacle jubilatoire d’une qualité rare. Il est à l’affiche jusqu’en février mais réservez vite car son succès risque d’être foudroyant, ce dont on se réjouira.
Théâtre de la Boutonnière, 25 rue Popincourt jusqu’au 3 février, du mardi au samedi à 20h30, réservation : 01 48 05 97 23