12 décembre 2006

Vian v'la Boris

Vian v’la Boris, conception et mise en scène Michel Abécassis, avec Didier Bailly, Nicolas Dangoise et Pierre Ollier
Côté jardin un grand piano noir laqué fait un premier clin d’œil à la salle. Ca et là sur le plateau des cubes de bois coloriés ressemblent aux jouets qu’un gamin monté en graine conserve avec tendresse. Ce seraient peut- être ceux que le poète américain Robert Frost (qui aurait largement pu être le père de notre ingénieur-inventeur-écrivain- poète-parolier-jazzman) refusait de ranger dans leur placard. Quiconque entrait dans sa chambre sans allumer se prenait les pieds dedans et se cassait la figure. Pour Frost c’étaient des métaphores poètiques. Vian le facétieux aurait-il été capable de faire pareil ? Un premier personnage dans la lumière est vite rejoint par un autre ; curieusement tous deux et leur pianiste ressemblent au Boris qu’on a vu sur les photos, autant qu’à celui qu’on imagine. Même regard lucide avec la même étincelle au coin de l’œil. C’est parti : En avant la zizique que va nous jouer le trio de comédiens musiciens chanteurs à la technique et la sensibilité désarmantes. Ils sourient, car comment faire autrement quand on dit et chante des textes qu’on aime autant. La provocation joutant avec l’excentricité, l’aventure sera pourtant douce-amère. Il faut d’abord et urgemment dénoncer la stupidité humaine habituelle. Donc dire tout le bien qu’a causé l’avênement du jazz sur la terre, cette musique de ‘nègres’ honnie par des post-colonialistes ahuris, voués à des principes qui les faisaient bénir toutes les guerres. Comment voulez-vous que le pacifiste en avance sur les sensibilités de son époque n’ait pas vu …rouge ? Le déserteur est un moment du spectacle très émouvant parce qu’il nous renvoie aux réactions suscitées de ce temps-là, mais aussi parce qu’on entend la voix de Vian lui-même. L’insoumis tous azimuts a commencé par nous séduire dans le rôle du jeune homme trop sensible aux charmes des filles à une époque où le mot « drague » aurait paru vulgaire à l’élégant impertinent. Il stigmatise les petits dommages collatéraux causés par une science en marche mais qui a bon dos (La java des bombes atomiques, la complainte du progrès), il dénonce les tricheries discréditant les mondes de la presse, des affaires, des puissants qu’il a côtoyés. Il raconte ses souvenirs d’enfance forcément revus et corrigés par son sens flamboyant du paradoxe et de l’absurde. Il évoque les prédécesseurs en littérature qu’il aime: Alfred Jarry et encore Alfred Jarry, fait un pied de nez à l’écrivain qu’il déteste et n’a donc pas lu, Paul Claudel. On retrouve les airs qu’il a composés, dont s’est déléctée une génération de parents et que fredonne encore la précédente. Pour les gamins actuels ces chansons seront la preuve par…combien déjà monsieur le surdoué Vian ? que ce qu’on leur « serine » sur les ondes et dans les lieux de spectacles ordinaires est souvent bien lourdaud et bien terne à côté des bulles que dégagent les poèmes, les musiques et les mots de Vian.
Théâtre Daniel Sorano, Vincennes, jusqu’au 14 janvier, jeudi à samedi à 20h 45, dimanche à 16h. Réservations : 01 43 74 73 74