23 janvier 2006

Pour Lucrèce, de Jean Giraudoux

POUR LUCRECE DE JEAN GIRAUDOUX
Au Théâtre 14. Mise en scène Odile Mallet et Geneviève Brunet, du 17 janvier au 4 mars, mardi au samedi à 20h30, jeudi à 19h, matinée samedi à 16h. Téléphone : 01 45 45 49 77

Lucrèce fut cette Romaine dont le suicide, après son viol par le fils de Tarquin, contribua à la chute de l’Empire. Giraudoux lui dédie la pièce dont il voulait pour cadre le règne de Napoléon III, contemporain de Verdi, avec prolongements d’un romantisme échevelé.
La mise en scène resserre l’action, taille dans le texte, réduit les interventions des protagonistes. Dans Aix, s’affrontaient, s’apprivoisaient, pactisaient vertu et vice, mots devenus ici un peu grandioses dans cet univers intimisé, dont le décor a la grace d’un boudoir. Mettant mal à l’aise le tout-Aix indolent et voluptueux, Lucrèce y est l’impeccable Lucile, épouse d’un procureur, alias juge, dont dépend la vie de tant de supposés-criminels. En l’absence de son mari en mission, Madame Blanchard tient son rang et fréquente Armand et Paola, couple avec lequel elle a des affinités. Mais Paola collectionne les amants, ce qu’Armand (un pur, son costume aussi blanc que celui de Lucile, l’atteste) n’a jamais rien soupçonné. Paola veut entamer l’éducation sentimentale de Lucile. Avec la complicité d’une mère maquerelle, s’organisera son vrai-faux viol perpétré par un donjuan, macho de service, le Comte Marcellus. Son entourage fera ingurgiter à Lucrèce un narcotique, pour qu’au réveil, elle ne sache pas ce qui lui est véritablement arrivé. L’époux revient, elle ne peut, ni ne veut rien lui expliquer, mais découvre qu’il est un monstre d’insensibilité, et se donne la mort. La morale ordinaire n’est surtout pas sauve. L’auteur formule tout cela dans une langue précise, précieuse, mélodieuse, tendre, vigoureuse et paradoxale. Grâce à des comédiens jouant parfaitement ensemble, Giraudoux leur ami, devient, redevient le nôtre.

20 janvier 2006

Les Saônes, de Catherine Zambon

LES SAONES, DE CATHERINE ZAMBON
Du 14 janvier au 17 février à l’Etoile du Nord, lundi et samedi à 19h,
mardi, jeudi et vendredi à 20h30, dimanche à 16h. Tél: 01 42 26 47 47.

La genèse de la pièce, sa mise en mots (ceux de Catherine Zabon sont charnus, imagés, inspirants), l’investissement sans réserve de l’auteur dans chacune des femmes qu’elle a suscitées face à des partenaires masculins, plus noués, moins loquaces, tout trouble à l’infini. Qui est qui, dans ce microcosme cerné par un fleuve plus redoutable que tutélaire, vraiment proche ou forcément lointain, charriant fantômes et secrets. Les personnages réunis dans la vieille maison portent en eux-mêmes leurs saônes, rêves, fantasmes ou réalité douloureuse. Georgie, dix-neuf ans, perturbée, un rien boulimique, tente de s’en sortir en façonnant dans la glaise des animaux et des personnages qu’elle commente de façon étrange et crue. A coup de souvenirs qu’ils lâchent tous par bribes, on comprend, petit à petit, que le Queyron, ce grand-père disparu, noyé dans le fleuve, mais charismatique, guérisseur, notable impeccable, obnubile et hante ceux qu’il a… cotôyés. Le mot est faible. Comprenez à qui il a infligé inceste sur inceste. A la cour, une cabine noire s’illumine pour que Denna y livre sa version des faits.Tante de Georgie, sœur avouée ou inavouée de… mais personnage-clé, sa vue décline, elle s’est perdue, tandis que la smala l’attend pour fêter son anniversaire. La cabine ripera de l’autre côté de la scène, peut-être pour donner le change, mais le monologue de Denna s’y poursuit. Lumières minimalistes, sons brutaux. Chantal Trichet est Madame Bagot, amie de la « famille », faiseuse de crêpes, meneuse de jeu bavarde, qui se veut truculente. Son fils Louis, handicapé (Guillaume Laîné) boite intempestivement. Marie Louët est une Georgie dérangeante qui bafouille ses soliloques, est-ce à dessein ? Claudie Arif est Denna, déchirée et déchirante, qui met tout le monde mal à l’aise. Il y a encore Maryse (Magali Giraudo), jeune femme apparemment charmante et le maître de l’école communale (Philippe Bertin) qui a voix à ce chapitre tourmenté. Au fond de la scène, une porte symbolique finit par s’ouvrir, avant que le mur dans lequel elle est fichée s’écroule, mais n’est-ce pas trop tard, puisque les malédictions ont été ressuscitées et que les trop-dits ont récupéré et englouti les non-dits. La présence lumineuse d’un gamin, P’tit Jean, fils de Maryse, sauve la pièce du naufrage auquel elle nous convie, comme malgré elle.

14 janvier 2006

La nuit est mère du jour, de Lars Norén

LA NUIT EST LA MERE DU JOUR, DE LARS NOREN
mise en scène Yvan Garouel
à l’Aktéon du 11 janvier au 4 mars, mercredi au samedi à 21h30
téléphone : 01 43 38 74 62

Yvan Garouel est à la fois ce comédien présent toute l’année sur toutes de sortes de scènes et celui qui, à la tête de sa compagnie, crée des spectacles où il veut «
faire du théâtre le lieu privilégié de la connaissance de soi ». Pour lui, donc, le théâtre doit pouvoir « se concentrer sur le minimalisme de l’expression (…) pour que puisse être saisie la subtilité à la fois des troubles intérieurs et des corps fracturés ». Cette saison, son choix se porte sur une pièce dont le titre à l’allure poétique fait écho au Long voyage vers la nuit d’Eugene O’Neill. Mais si Lars Noren est vivant et suédois, son univers est peuplé des incessantes remises en question mutuelles des membres d’une famille, semblables à celles que le dramaturge américain a déclinées âprement. Martin (Patrice Melennec, dru, charnel, excellentissime, à propos de qui on pense que l’expression brûler les planches aurait vu le jour, tient la pièce à bout de bras) est un père de famille effervescent et volubile. En apparence bon enfant et mari aimant, il a truffé la cuisine-living de flasques d’alcools qu’il lampe subrepticement, à tout va, nichées qu’elles sont jusqu’à l’intérieur d’un canard évidé à l’intérieur du frigo. Lequel est un élément majeur du plan de travail que le décor hyper-réaliste nous propose, à bon escient, parce que la vie est comme ça. Au dessus de la cuisinière un grand miroir à effet de rétroviseur renvoie ce qui se passe dans la coulisse, et vice-versa. Tout sur cette petite scène devient aussi implicite qu’explicite. On y sent l’odeur du café, percolant dans la machine que le quatuor boira en rasades, on a dans la bouche le goût des haricots verts qu’ils picorent, une fois que la mère de famille, Elin, épouse de Martin mais fille de pasteur - ce qui fait comprendre bien des choses - belle et aux abois en permanence (Julie Ravex qu’on aimerait prendre dans ses bras) aura, sur la table, réinstallé la nappe, métaphore d’une convivialité restaurée ou d’une réconciliation improbable, après des vraies violences. Le cadet des fils est David. Genre sublime sale-gosse, voix aux intonations étranges et présence de comédien rare, c'est Alexandre Barbe, qui met le feu aux poudres en permanence, lance à la tête de ses géniteurs tout ce qu’il ne faut pas, menace de « se barrer », ce qu’il ne fera probablement pas, mais on n’aurait pas dû vous le dire. Son frère aîné George (Jean Tom, faux bourru, vrai mélomane comme son cadet, un brin renfermé) est fin, consistant, convaincant. La pièce, thriller familial inquiétant, fonctionne aussi comme une catharsis, proposant au spectateur la purgation de ses passions au quotidien, grâce à la petite terreur et l’ébauche de pitié qu’elle engendre. La minutie, la générosité et l’intelligence du travail de l’équipe sidère. En ce début d’année, cette pièce est à voir en priorité.

Aztèques, de Michel Azama

AZTEQUES, DE MICHEL AZAMA
Mise en scène de Quentin Defalt
Au Théâtre 13, du 10 janvier au 19 février, du mardi au samedi à 20h30, jeudi à 19 h30, dimanche à 15h30.
téléphone : 01 45 88 62 22

1519: culmine une période flamboyante, sur fond de triomphalismes et de désirs hégémoniques que l’époque légitime sans arrière-pensées. Charles Quint est élu à la tête du Saint Empire Romain Germanique, et la conquête de l’Empire Aztèque débute, menée par Hernan Cortés qui se dit mandaté par le Roi d’Espagne. Roi-Dieu, Moctezuma l’accueille avec bienveillance et intérêt. Confiant dans certaines prédictions, il l’a pris pour cet autre dieu, Quetzalcoatl, de retour parmi les siens. Cela dégénère, d’incompréhension en asservissement et massacres perpétrés par les soldats du conquistador. De l’épisode, Michel Azama a tiré une épopée, écrite dans une langue poétique et prophétique à la fois, où se côtoient doutes et foi, mais dont les rêveurs, Moctezuma le premier, feront les frais. (L’Utopie de Thomas More avait vu le jour en 1516. On se souvient aussi de ce qu’il advint à son auteur). Voilà un musicien en robe de moine, violon à la main, puis un pape, Léon X à peine caricaturé, qui se goberge de chocolats, dans une niche tapissée d’images sulpiciennes. Cynique, désabusé, il commentera les événements et dialoguera avec un Cortès aux antipodes, lui-même héros quasi-romantique ou hugolien. Moctezuma descend de ses nuages, c’est un zombie qui se prend les pieds dans ses discours, ses rages, ses révoltes, dont personne ne semble vraiment tenir compte. Des femmes aztèques, magiciennes énigmatiques et désirables, donnent une dimension onirique au tout. Les soldats de Cortès sont des baroudeurs aux motivations évidentes. Et le jeune moine qui fait partie de l’expédition, confiant, naïf, symbolise une conscience et une révolte qui seront bafouées, blessées au point qu’il se roulera par terre, gagné par un certain désespoir. Quentin Defalt fait de l’aventure un éblouissement. Il a voulu ce décor qui est un défi à l’imagination, encombré de caisses entreposées comme dans un sous-sol de musée, dont on ne sait jamais quel personnage va jaillir. La dynamique qu’il impose à ses comédiens, en costumes et maquillages d’un raffinement baroque vous coupe le souffle. Impossible de vous dire tout ce qui vous attend, mais allez aimer Aztèques, vous en nourrir, vous y recharger, vous y réconforter, et re-croire aux vertus du théâtre, si jamais vous aviez douté de sa magie et de sa nécessité.

11 janvier 2006

Ce soir on improvise, de Pirandello

CE SOIR ON IMPROVISE, DE PIRANDELLO
Théâtre des Quartiers d’Ivry, du 5 janvier au 1er février
du mardi au samedi à 20h00, dimanche à 16 heures
téléphone: 01 43 90 11 11

Adel Hakim, qui la met en scène, a eu envie de traduire la pièce où l’auteur des Personnages en quête d’auteur, dans les années 1920, redéfinissait les liaisons dangereuses, les relations fusionnelles entre le théâtre et la vie. Y compris le degré zéro de l’acteur. Dans Ce soir on improvise Pirandello conclut que le théâtre est « un art où les sensations, les sentiments, les pensées ne deviennent ni musique, ni couleur, ni poésie, mais suscitent des êtres humains ». Le canevas est les bonheurs et malheurs d’une famille napolitaine, transposée dans une Sicile dont la population d’insulaires méfiants réprouvera l’exubérance et la joyeuse absence de préjugés. Soit une mère excessive, un père terne, leurs trois filles à la vitalité réjouissante, et des sémillants militaires qui les reluquent, pour commencer. Et puis ça cascade, ça déménage, d’épisodes en tableaux à la teneur et à la verve savoureusement iconoclastes. La deuxième partie vire au mélodrame, culminant grâce à un de ces monologues chéris par l’auteur, tunnel débouchant sur une vraie-fausse mort métaphorique. Mais pour le spectateur le feu d’artifice est permanent. La dramaturgie poussant ou tirant la scénographie, les comédiens ont commencé par débouler de la salle, se poursuivre, se houspiller, s’empoigner, récriminer, nous prendre à témoin de leurs mésaventures. Elisabeth Chailloux joue un metteur en scène dépassé par sa troupe improvisante donc improbable. Le décor est à transformations, des insertions d’airs d’opéra, musiques avec tangos sont renversants au propre et au figuré, les costumes pimpants. Cette farce qui est aussi métaphysique s'assortit d'un joli pied de nez en direction de ceux qui sont des adeptes béats de tous credos et superstitions. C’est vivace, onirique et puissant. Marie-Sohna Condé est une mamma intempestive et savoureuse, Natacha Koutchoumov Mamina, sa fille qui dit si bien ses blessures, est très touchante et leurs camarades plus qu’épatants. Lumières et chorégraphies enchantent. C’est de cela dont nous avons aussi besoin au théâtre.

06 janvier 2006

Clara Sermier chante Rimbaud

CLARA SERMIER CHANTE RIMBAUD
au Sudden Théâtre du 3 au 15 janvier, du mardi au samedi à 19h, dimanche à 17h.
au Théâtre du Renard du 21 février au 11 mars, du mardi au samedi à 21h

Rimbaud dit ou chanté par une femme. Il fallait du culot, Clara Sermier en a, et à revendre. Elle s’est lancée dans l’aventure, a choisi avec minutie et générosité ses compositeurs, ses musiciens, leurs musiques. Elle a voulu dix-sept poèmes, ceux que nous avons aimés au collège, qui nous ont réconciliés avec l’adolescence, et que nous relisons en douce et avec jubilation depuis. La voilà, dans une robe brillante et qui lui ressemble, ardente, belle, blonde, pieds nus. Sylvain Griotto a composé ou arrangé la presque intégralité des musiques qui l’accompagnent au piano. Christophe Panzani est au saxophone et Guillaume Grosbard au violoncelle. Musiques débridées, enjôleuses, chatoyantes. Le tour de chant de Clara déferle, épousant cette débauche des mots rimbaldienne qu’elle aime. La parole chantée prenant le pas sur le texte, les mots du poète sont parfois au bord de devenir des alibis ou des prétextes à ce qui se passe sur scène, mais on est heureux, parce qu’une bonne folie et une vraie démesure visionnaire sont au rendez vous.