30 mars 2006

A Woman of Mystery, de John Cassavetes

Effectivement, au bout de trois actes, des mini-mystères demeurent, après qu’une mince illusion ait opéré. Tout a peut-être tenu en une journée, ce n’était peut-être qu’une divagation moyennement cauchemardesque, même et surtout si ce qui a été dit ou joué ne nous a pas concernés outre-mesure. Une succession d’intermèdes à renfort d’accessoires simples a évoqué des cafés, des hôtels où transite cette clocharde pas vraiment céleste, ni métaphysique. Mais on a entrevu, en flashes, des séquences de la Ballade du Café Triste, ou de Bagdad Café. Atterrissons. Pour Cassavetes seule compte ‘Elle’, dont on ne saura pas le nom. Elle est omnipotente sur scène, omniprésente entre les tableaux, pendant les changements de décors, devant ou derrière le rideau et même dans la salle. Emmitouflée dans un manteau miteux, déhalant deux valises au format désuet, elle pérore, raconte sa vie. Tout y passe: ce qu’elle aime, n’aime pas, ce qui l’intéresse ou pas, ses peurs, ses obsessions, son rapport à l’argent et son code moral personnel. C’est formulé tout-à-trac ou d’un manière alambiquée qui ne la satisfait pas vraiment, semble-t’il. Peut-être n’est-ce qu’une question de traduction. Mais ça repart. Trimbale-t’elle huit millions de dollars dans ces valises ? (bien sur que non!) A-t’elle mis au monde une ou même deux filles, qu’elle aurait abandonnées, dont cette forcenée qui la revendiquera comme mère jusqu’à la fin ? Les occupants de son microcosme sont des pantins-fantoches, mais les comédiens qui les jouent ont une épaisseur sympathique. Bravissime Myriam Boyer qui donne à fond toute sa chair, son intelligence, sa voix et son énergie gouailleuse à ce qui, au rugby, ressemblerait à un essai transformable. Un cinéaste, même s’il possède une parfaite culture théâtrale, peut-il se rêver ou s’improviser auteur dramatique? A vous d’en juger.

Mise en scène de Marc Goldberg, avec Myriam Boyer, Brigitte Damien, Philippe mercier, Karina Beuthe et Stephen Szekely.
Vingtième Théâtre, jusqu’au 7 mai, du mercredi au samedi à 19h30, dimanche à 15 h.
Téléphone : 01 453 66 01 13

28 mars 2006

Bartelby, le scribe, d'Herman Melville

Adaptation et mise en scène de Stéphanie Chévara.

‘Employé aux écritures’ telle est la fonction de Bartleby, la traduction du texte élégamment désuète de Pierre Leiris a conservé la formulation à l’ancienne. Un bureau encastré parmi des centaines d’autres dans ce Wall Street aux batiments désespéremment fonctionnels des années 1850 suggérés en toile de fond. Un patron, équivalent d’un avoué, flanqué de collaborateurs désopilants: Dindon et Lagrinche qui disjonctent alternativement, l’un le matin, l’autre l’après-midi. Dont acte et sur scène, Guignol et son Gnafron n’étant pas loin. Le troisième homme c’est Gingembre, junior subalterne et intermittent. Isolé des trois par un paravent symbolique, Bartleby ‘collationne’ c’est-à-dire confronte à leur original et recopie les dossiers confiés par le patron. En voix off chaque fois qu’il y a de la perplexité dans l’air, celui-ci s’incarne en un bonhomme sans trop d’états d’âme. Preuve de l’extension de son business ou de son ego, il a donc recruté un quatrième salarié: Bartelby. Interrogé, sollicité, le jeune homme quasiment souffreteux ne dit surtout pas ce qu’il voudrait, ni aimerait, non plus que ce qu’il accepterait de faire, mais seulement ce qu’il préfèrerait ne pas… Préfèrerait, mais à quoi d’autre ? Motus avec vide interstellaire en guise de réponse. De plus en plus mal à l’aise, paternalisme en berne, devenu quasi-casuiste, l’avoué plonge et métaphysique. Quelle est sa responsabilité d’homme qui s’efforcerait d’être en règle avec sa conscience, face à cette autre créature de Dieu, qui, anodin mais efficace, a, petit à petit, squatté un bureau, lieu qu’il refuse de quitter. La voix off suggère ce qui a entraîné l’ultime démission de Bartelby, après un dernier jet d’éponge. Va et vient de panneaux machiavéliens, qui conforment et reconforment un lieu multiple, de plus en plus dérisoire. Accessoires minimalistes, lumières archi-ciblées, musiques fluides et lancinantes. Stéphanie Chévara rend poignant cet examen de conscience du patron, accompagnant la descente aux limbes de son même pas protégé. Ses comédiens sont plus que justes et en situation. Jean-Pascal Abribat est un Bartelby aux gestes et à la présence cocasses ou d’un pathétique hallucinant. Claude-Bernard Perot, l’avoué, a du poids, de l’autorité et un côté attachant. Maxime Bourotte décoiffe dans le personnage de Dindon, la dégaîne d’Hocine Choutri, Lagriche, est singulière et Sylvain Ferrandes broche sur le tout en Gingembre funambulesque. Bravo, salut la compagnie !

Centre Culturel Jean-Gagnant, Limoges, mardi 4 avril à 20h30 et Théâtre de Chartres, jeudi 6 avril à 20 h30.

25 mars 2006

Belles vagadondes, textes de Colette

En 1913, à la Gaîté Montparnasse, se démarquant de ses consoeurs en pantomime artistique aux Folies-Bergère, camouflées sous des maillots couleur chair, Colette fit scandale en exhibant un sein tout nu. C’est dans la salle délicieusement surannée du Tambour Royal, où elle aurait pu se produire, qu’ont élu domicile les trois protagonistes de ce spectacle dérangeant. Si elles se relaient ou s’unissent pour convier l’auteur à coups d’extraits de romans assortis de mélodies, de chansons pour cabaret, rengaines à l’époque, elles ont refusé le cliché de celle qui, de mari-initiateur en amantes, puis initiatrice elle-même, dotée providentiellement d’un amour indéfectible de la nature, des bêtes et des nourritures terrestres, n’aurait été qu’une hédoniste, se repaîssant de sensations. Leur Colette est âpre, aussi rugueuse que son accent bourguignon, féministe forcenée avant la lettre et légèrement cynique, avec ou sans compromissions. La femme en trois exemplaires péremptoires mais subjugantes se déshabille indéfiniment dans une loge de fortune pour tournée miteuse, ré-arbore des tenues qui exaltent et nient sa féminité à la fois. Ecrire, faire la chasse à l’amour, aimer cependant, être entre irréel et réel, refuser de souffrir. Les comédiennes-musiciennes chantent et jouent de leur grand piano. On s'en repaît. Les paroles des airs qu’elles ont choisis, outre certains Palétuviers et Doux caboulot, gouaille de service, sont signés Francis Carco, Louise de Vilmorin, Boris Vian, et Apollinaire, entre autres. Les musiques sont de Ravel ou de Poulenc. Que voulez-vous de plus, que voudriez-vous de mieux ?

Avec Jocelyne Carissimo, Gabrielle Godart, Susanne Schmidt.
Adaptation et mise en scène de François Bourgeat. Au Théâtre du Tambour Royal, jusqu’au 14 mai. Jeudi et vendredi à 19h, samedi à 17h et dimanche à 15 h. Téléphone : 01 48 06 72 34

24 mars 2006

Les cuisinières, de Goldoni

Texte français et adaptation (leste, et mise à la page) de Justine Heynemann et Sonia Leplat.

Qualifier ce spectacle de débridé serait un euphémisme, une cuistrerie. Tenter de le raconter, c’est envisager un marathon. Décider qui est le personnage principal, il faudrait le tirer au sort. Mais vous dire qu’il s'agit d’une thérapie plus que d’un euphorisant, c’est vouloir lui rendre justice. Les cuisinières sont-elles « soubrettes, femmes de chambre, lavandières ou bonniches » ou « voleuses, coureuses, coléreuses, rapporteuses »? Disons, entremetteuses d’abord. « Cuisinière, ça veut pas dire Sainte Vierge » et « On sera sages quand on sera mortes ». (Et quand on aura gagné assez d’argent en plumant les patrons, on rentrera au pays). Entre ces pôles de leur philosophie, s’intercale un salubre carnaval. Tout y est permis, masques, échanges d’identités, jeux de rôles. Plus une petite embrouille gérée par la vibrionnesque servante Zanetta. Un monsieur dûment marié est amoureux de sa patronne, femme à tendance hystérique avec époux aux abonnés absents. Il veut lui faire parvenir une bague. Portée par elle, ce serait le signal qu’elle est sensible à ses avances. Zanetta vendra la bague à sa patronne, prétendant en ignorer l’origine. Elle garderait l’argent, sa maîtresse la bague, et le volage ses illusions. Bien sûr, ça ne se passera pas comme ça. Prenez un shaker, déversez-y chansons punchesques sur fond de musiques rock ou techno, avec décibels et musiciens intempestifs, un décor peuplé de maisons sur pilotis, au travers dequelles on devine les personnages au quotidien. Secouez. Les décors on swingué. De part et d’autre d’une salle de boîte, des slogans: « Jouez, Riez, Osez », s’affichent et vous allument. C’est la formule de la soirée. Les comédiens sont plus toniques les uns que les autres. Pourquoi déclarerait-on sa flamme au plus juvénile d’entre eux, Momolo, façon Chérubin (Pablo Véléro), à Zanetta (Pétronille de Saint-Rapt) pétaradante chéfesse de bande, à sa consoeur Rosega (Sophie Artur) à l’abattage prodigieux. Et aussi à Pierre Trapet et Jean-Paul Moulin, petits-vieux en costumes-cravates, se congratulant, et dont les cuisinières sont leurs gouvernantes voire parfois plus encore, hé hé ! Leurs neuf autres camarades sont tous excellents. Ce Goldoni revisited donne un agréable tournis.

Théâtre 13, jusqu’au 16 avril. Mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20 h 30, jeudi à 19h30 et dimanche à 15h30. Téléphone: 01 45 88 62 22

23 mars 2006

D'amour et d'Offenbach, d'après Schnitzler

D’amour et d’Offenbach, de Tom Jones d’après Arthur Schnitzler, adaptation française de Stéphane Laporte.
Mise en scène :Jean-Luc Revol
Le titre anglais ‘The game of love’était plus ludique que ce semi-jeu de mots à effet plutôt patatras: D’amour et d’eau f…bof ! Ca donne plat unique et boisson ne gonflant pas l’addition. Mais sur l’affiche le spectateur prospectif aura repéré une distribution qui rime avec champagne, à consommer avec immodération, comme au mythique Café Sacher de Vienne. Résister ? Un peu plus tard dans la soirée la formule deviendra exubérante, pour cabaret-fin de siècle avant-dernier, fignolée par des personnages en costumes d’époque re-coloriés (merci Aurore Popineau) qui poussent la chansonnette et jouent plus juste que juste, dansent, gambadent puis déplacent les éléments de leur décor polymorphe avec une tendresse minutieuse. L’intrigue? Anatole (Gilles Vajou, magistral dans sa peau d’interloqué en permanence) est successivement confronté à cinq anciennes ou futures dulcinées, toutes déclinées par l’ébouriffante et gracieuse Manon Landowski, grande bourgeoise ou limite virago, ingénue, vamp et diva slavisant à outrance. Piégé par sa nature d’amoureux-amant-potentiellement-cocufiable-ou-parfaitement-cocufié, Anatole voudra s’en démarquer jusqu’à la fin, laquelle a un je ne sais quoi d’amertume. ‘Anatole sans amour, sans crème fouettée ?’ .‘J’étais amoureux de l’amour’, mais ‘la vie est pleine d’énigmes’.Le public s’est râclé la gorge, a toussé un tantinet. Son ami et quasi-biographe, c’est Max: Raymond Acquaviva, savoureux en confident quintessentiel, un rien machiavélique, qui mène la danse, en douce. Hervé Lewandowski est votre domestique et maître d’hôtel faussement phlegmatiques, fonction oblige, ou encore un camelot, un simple homme de la rue, et aussi ce baron aussi fantômatique que dangereux qui draculerait légèrement, mais les Carpates ne sont qu’à un royaume et un cauchemar près. Les airs drôlets chantés sur des musiques de Jacques-comment-déjà? sont joués par le pianiste et directeur musical (Thierry Boulanger) qu’on entrevoit derrière la toile peinte du fond. Ca pétarade, ça taratatate en cinq épisodes, sans autre suspense qu’un découpage en tableaux funambulesques. Ca bluffe, ça émeut, on se dit: c’est ça aussi, mais c’est ça d’abord, le théâtre.

Théâtre 14, jusqu’au 6 mai. Mardi, mercredi, vendredi et samedi à 20h30. Jeudi à 19h,
samedi matinée à 16h. Téléphone : 01 45 45 49 77

17 mars 2006

Dialogue aux enfers, de Maurice Joly

Dialogue aux enfers entre Machiavel et Montesquieu, d’après Maurice Joly. Dans le lieu angoissant où, selon les Grecs, descendaient les esprits des morts, Montesquieu, honnête homme s’il en fut, rencontre et salue aimablement Machiavel, ce réaliste, analyste des fondements de la société, dont il connaît bien l’oeuvre. Pied de nez à la vérité historique, Maurice Joly a fait de ce dernier un avatar sulfureux du Prince. Avec gourmandise il dissèquera, pour mieux les revendiquer, les manipulations qui permettent à un souverain d’anesthésier ses sujets, toutes catégories sociales confondues, pour les engluer dans sa toile. Il se vante de savoir les corrompre pour se délecter ensuite de leur asservissement. Décontenancé, l’homme des lumières tente de lui représenter l’inviolabilité de ce qui constitue la dignité des hommes. Mais plus il lui oppose droits, droiture, liberté, égalité, plus l’habilissime Italien revendique la ‘légitimité’ du souverain et de ses actes, sans dire vraiment d’où celui-ci la tient. Dans cette joute, Montesquieu est programmé pour perdre la partie, face à cet interlocuteur infernal, censé être Napoléon III, le contemporain que Joly vouait aux gémonies. Selon ceux qui l’ont redécouvert et le revendiquent, l’auteur prédisait en fait les totalitarismes du siècle suivant et la régression engendrée par une volonté de puissance dont la formule serait: sexe, territoire et hiérarchie. Mais c’est incandescent, porté par deux comédiens sous tension, qui peuvent s’empoigner dans un délire à deux, ou se défier sobrement, figés, happés et engendrés par un texte plus que brillant. La scénographie, la mise en espace, les musiques inquiétantes, les lumières minimales et ponctuelles, tout les galvanise, les ré-invente à chaque seconde. Jean-Pierre Andréani est un Montesquieu juste, élégant, troublé, attachant. Face à lui Jean-Paul Bordes, Machiavel, a une énergie, des intonations et des rythmes peu communs et envoûtants. Le spectacle dérange à plus d’un titre.

Mise en scène : Hervé Dubourjal, lumières : Cédric Simon.
Au Lucernaire , du mardi au samedi à 18h30, dimanche à 17h, jusqu’au 16 avril. Téléphone : 01 45 44 57 34

15 mars 2006

6 mois au fond d'un bureau, de Laurent Laurent

Ils sont six, derrière une longue et rutilante table avec claviers. Soit une blondinette, jupe froufroutante et lunettes rigolottes, une dame péremptoire à lunettes plus grosses, une créature affriolante avec bottes à talons de quinze centimètres au moins. Des messieurs, à leurs côtés, pianotent à tout va, dont un bègue, obstiné et vaguement pathétique. Un quinqua prématurément courbé, boutanchera à chaque pot, genre départ en retraite. Cependant qu’un stagiaire discret empoignera sa guitare quand il le faudra. Le patron, massif, coupe de cheveux style pelle à tarte, plastronne, il est de plus en plus souvent aux côtés d’elle, la sous-chefesse, flamboyante, tailleur moulant et voix à modulations de sirène. Ca convoque son personnel à des réunions de travail, à des briefings où ça l’assomme à coup d’un charabia formaté, inaccessible à quiconque n’a pas été immergé dans le monde de l’entreprise, comprenez la machine à fabriquer des consommateurs. Le super-boss pontifie, son discours-à-lui, rectitudes consensuelles ciblées, consterne. Plutôt mal sapé, Laurent, trentenaire, a déboulé dans le bureau. A la recherche d’un emploi, il sera tour à tour grouillot, intégré dans l’entreprise, contestataire, chef de rébellion dans un microcosme où tout le monde s’exaspère. Petit conte moral et tout à fait immoral, ça s’emballe. Rock, musique symphonique, offenbachienne, mini-ballets de tabourets à roulettes qui font virevolter vos personnages assis dessus, ça tourne-manège avec la légèreté et la fantaisie d’une comédie musicale. Episodes quasi-phantasmés, ça survolte. Crises de nerfs, suite aux revendications du personnel, mises à mal vengeresses des gobelets pour machine à café, qu’on écrase comme on le fera des documents et dossiers crachés par une photocopieuse forcément horripilante. Re-rasades, dès que les patrons ont tourné leurs semelles. Chaos final, et sa conclusion mélancolique. Travail scénographique fastueux dont la meneuse de jeu est Stéphanie Chévara. Ses comédiens et comédiennes composent ou imposent des personnages qui ne basculeront jamais dans la caricature, mais resteront dans une dérision salutaire. C’est drôle, généreux, excellent.

Théâtre du Chaudron (Cartoucherie de Vincennes) jusqu’au 26 mars, du lund au samedi à 20 h, le dimanche à 18h30. Téléphone : 01 43 28 97 04
Théâtre de Thouars, le jeudi 30 mars à 20h30
Théâtre de Chartres le vendredi 7 avril à 20 h30

11 mars 2006

Foley, de Michael West

Emerge d’une courte baignoire à l’ancienne un homme au torse puissant. A la cour un magnétophone à bandes, genre vos défunts Revox, se déclenchera seul, une voix commentera.
A l’arrière-plan un écran blanc, neutre. S’y inscrira le roman-film, partition muette mais à part entière, enchaînant images rassurantes, étranges ou simplement parlantes. Le cœur de votre Irlande est là. Une jeune femme en noir (Lisa Fuchs, magnétique) se jette à terre, repte, enchaîne des acrobaties chorégraphiées, se perche sur la baignoire, met doucement la main dans celle de l’homme qui feint de l’ignorer. Muse, double, révélatrice, antithèse devenue indissociable ou encore cette soeur plus qu’aimée du narrateur-conteur, morte à treize ans. (Gros plan, au fond, sur des verres avec reflets élégants… Béa, êtiez-vous aussi la Laura d’une Ménagerie selon Tennessee ?) Lisa est encore le symptôme des non-dits statutaires dans cette famille de gentlemen ruraux qui ne se ‘lâchent’ qu’à cheval, en musique, ou encore dans la rugosité d’un humour métaphysiquement féroce, plus Beckettien qu’Oscarwildien. Lui, ce marathonien plus qu’empathique de Loïc Brabant, raconte en force sa quête d’identité. Ayant enfin compris que, condamné à porter le même prénom de son père, cet auguste George, et aussi son patronyme, soit une certaine folie déraisonnable puisque « Life is but a dream », il finira par accepter d’être l’héritier, malgré lui, d’une lignée qu’il souhaitait récuser. On vous passe l’épisode où, Protestant irréductible, il a pris pour femme une Catholique, soit une transgression sans intérêt et qui s’avèrera navrante. D’abord dans le plus simple appareil, il ceint une serviette, de bains, évidemment, enfile un caleçon, puis une combinaison blanche, et finalement un costume aussi respectablement noir que ses souliers. Tous les niveaux symboliques se prennent en relais et la collaboration exploratoire entre traducteur, metteur en scène, interprêtes et leurs camarades en font ce must musclé que vous verrez les jeudi et vendredi 18 et 19 mai à 20h30 à l’Hippodrome de Douai-Scène Nationale, et selon les dates qui s’afficheront sur notre blog attentif.

Mise en scène: Laurent Hata, avec Loïc Brabant et Lisa Fuchs. Images: Mylène Benoit, création sonore: Philippe Gordiani, lumières : Olivier Floury et costumes: Natahalie Charbaut.
Compagnie Anima Motrix. Téléphone: 03 21 68 45 64


10 mars 2006

Ivanov, d'Anton Tchekhov

Grâce à son Ivanov, Tchekhov dérange énormément, une fois de plus, lui qui prétendait être auteur comique, et surtout de vaudevilles. L’intrigue est simplissime, même s’il se passe un an entre l’acte trois et l’acte quatre. Ivanov a trente-cinq ans. Bien sûr, à l’époque, on est presque déjà vieux à cet âge. Il appartient à un milieu aristocratique, mais sa femme est issue d’une communauté juive et riche. Tuberculeuse, on comprend qu’elle ne fera pas de vieux os. Une jeune et charmante fille de vingt ans est prête à prendre le relais, le jour où cet auto-proclamé pauvre type, mais qu’elle considère comme un homme bon, sincère, incompris, donc digne d’intérêt, sera veuf. Des parents et voisins omniprésents gravitent autour d’eux, prêts à faire leur auto-critique et dire, même et surtout si on ne le leur demande pas, leur ennui, leur lassitude de la vie, de ses aléas et cocasseries, autant qu’à se verser des rasades de vodka. Passer des pleurs aux rires, boire, chanter, avouer ses fautes à l’Eternel, l’invoquer pour le révoquer, battre sa coulpe, et puis recommencer, parce que vitalité et passion pour la vie obligent. Tournez petits manèges et clichés d’une identité slave. Bien sûr, à l’arrivée, il y a deux morts, presque sur scène, mais on sort de ce spectacle avec le souvenir d’une soirée festive: les oisifs distingués sont là, attablés, et tout reste possible. Le décor peu chargé est à transformations, avec contrastes d’ambiances et de couleurs. Les comédiens ont visiblement aimé adopter le rythme voulu par Franck Berthier. Pour votre bonheur Nadine Alari est Nazarovna: « Vieille femme à la profession mal définie », mère de huit enfants et autre avatar de la Nounou d’Oncle Vania, si solide, si pratique, si hors-course, donc et à contrario, si nécessaire.

Mise en scène de Franck Berthier, avec une distribution prestigieuse et performante.
Théâtre Silvia Monfort jusqu'au 30 avril, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 16h. Téléphone : 01 56 08 33 88

09 mars 2006

Chantons dans le placard, selon Michel Heim

Au temps où on se mariait encore, dans les soi-disantes ‘bonnes’ familles, il se trouvait toujours un bambin candide pour demander: « Bonne-Maman, pourquoi Oncle Henry (Raymond ou Marcel) n’est pas marié ? » L’aimable aïeule arborait un sourire crispé, se râclait discrètement la gorge, et répondait: « Il n’aime pas les dames. » Et de passer vite-vite à autrechose. Ô Montherlant, Radiguet, Proust et autres ‘invertis’, vos œuvres étaient alors décrétées profondément nocives du fait de vos mœurs, avouées ou pas. Pour désigner les homosexuels déclarés et pratiquant, les Anglo-Saxons, ont inventé le mot gay, soit Good As You. Cher Denis d’Arcangelo, c’est de votre faute si on est gagné par la tentation d’une certaine pédagogie. Vous nous donnez envie de ré-envisager ce qui a marqué des générations, et que vous ressuscitez, de façon si juste, grâce à ces chansons entêtantes que nous fredonnions sans arrière-pensées, et dont nous n’avions pas envisagé qu’elles avaient des double-fonds. Ce spectacle en deux temps se donne dans un merveilleux ex-dancing, face à la plus vieille maison répertoriée à Paris, à deux enjambées de la rue des Vertus. Sa trame est plutôt un prétexte. Jugez-en: un jeune chanteur auditionnant pour une comédie musicale doit présenter une chanson ‘gay’. Il s’adresse à un maître, soit vous, Denis, qui lui faites réviser, revisiter le déchirant Aznavour de « Comme ils disent », la Barbara de « Qui est qui », Trénet et son « Abbé à l’harmonium », et aussi Anne Sylvestre, Suzy Solidor, Régine. Plus explicite encore, cet « Il en est » (de la pédale, de la jaquette flottante, comme on disait alors, ô florilèges !) selon Fernandel. Soit une petite trentaine de chansons chantées par maître et élève, adroitement accompagnées au piano. Bien joué ! Patrick Laviosa et Benoît Romain, respectivement comédiens, compositeurs, chanteurs ou danseurs et interprètes, se sentent chez eux et à l’aise dans ce spectacle.

Ecrit par Michel Heim, mis en scène par Christophe et Stéphane Botti.
Au Tango, rue Au Maire jusqu’au 27 avril, les mardis, mercredis et jeudis à 20h30. Téléphone : 01 48 87 25 71.

Le Belvédère, de Ödön von Horvath

Jacques Vincey dit avoir eu envie de mettre en scène la pièce, écrite en 1926 par l’auteur âgé de 25 ans, parce qu’à sa première lecture il ne l’avait pas comprise. Il l’a relue et veut prendre le spectateur à témoin de sa complexité sournoise avec critique de la société d’alors, ou de toujours. Des dominos posés sur le plateau dessinent un podium pour défilé de mannequins. Pantalon noir, torse nu, sur une musique exotique, un homme jeune, sourire goguenard, se trémousse. Au lointain des comédiens sont sagement assis sur leurs chaises. Didascalies en voix off et distinguée. L’hôtel : le Belvédère (endroit dont on devrait jouir d’une vue intéressante sur ce que l’on domine) a pour unique cliente et bailleuse de fonds Ada, baronne archi-mûre qui se dévergonde avec le personnel masculin. Elle est campée par un Jacques Verzier, à l’abattage hallucinant. Un chauffeur, le patron, et ce serveur qui ondulait au début, tous désabusés, racontent comment, vaguement opportunistes ou simplement largués, ils se sont temporairement recyclés là. Item, un homme à casquette, représentant d’une maison de vins, présence et rire gras. Débarque le frère jumeau de la baronne, Emmanuel, aussi roux qu’elle, mais mesurant une tête de moins, criblé de dettes, mini-héritier de gentilshommes dont il a hérité le langage, la volonté de plastronner, de manipuler. Hélène Alexandridis est étonnante d’autorité dans le rôle. Que Christine, jeune fille fraîche et probablement sincère (Jeanne Henry), arrive à son tour, pour se jeter dans les bras du patron avec qui, à l’hôtel, elle aurait passé l’année précédente des nuits qui… Les bonshommes titillés décrètent qu’ils ont tous eu des aventures avec elle. Cynisme et machisme. Mais il y a cet intermède suave où tous chantent un air de valse viennoise, à voix complémentaires. Au trois, les éléments de décors recyclés sont devenus portes pour chambres d’hôtel. Ca sort, ça rentre, ça fait des interventions et des tentations de mises au point nocturnes. Christine, dont l’amant épisodique ne veut plus entendre parler, s’apprête à prendre le train de 5 heures 07, escortée ou non par ceux qui prétendent l’avoir séduite, mais lui colleraient bien aux semelles parce qu’elle a avoué incidemment avoir hérité de 10.000 marks. Le baron, impécunieux l’épouserait même. Elle affirme que dans ses tribulations Dieu l’a aidée (à quoi, mon Dieu ?),mais elle s’en ira, elle est comme ça. Fin. Vous voilà démystifiés, théâtre dans le théâtre aidant, une fois encore.

Mise en scène Jacques Vincey. Avec Hélène Alexandridis, Guillaume Durieux, Jeanne Herry, Olivier Rabourdin, Philippe Smith, Stanislas Stanic, Jacques Verzier.
Théâtre de Gennevilliers, jusqu’au 26 mars, le mardi à 19h30, du mercredi au samedi à 20 h30, dimanche à 16 heures. Téléphone: 01 41 32 26 26

07 mars 2006

Un siècle d'industrie, de Marc Dugowson

On ne va pas voir ce spectacle sur simple coup de cœur, ou pour s’offrir un coup de théâtre. On ne peut pas vouloir plonger et mariner dans un tel univers, si on ne s’est pas préparé à voir des comédiens arborer des costumes avec svastikas, à les entendre aligner des répliques du genre: « Le youtre Ferlich, lèche-cul des Allemands...» ou: « Trente-trois, ce sera l’année des Adolf », ou encore: « Demain je rejoins les rangs des S.S. » Il faut accepter que des hommes, ingénieurs, industriels, présidents-et-directeurs-généraux de firmes, soit Kolb et Krüg, recycleurs de déchets au départ, vous expliquent, insistant lourdement, comment on tire des contrats rentables d’incinérateurs pour Dachau et autres camps. Chiffre d’affaires régnant, le tout ad nauseam. Pour l’auteur, il fallait encore qu’il y ait une intrigue sentimentalo-sordide, que la femme de Kolb, de sa liaison avec Krug, (mais ç’aurait pu être l’inverse) ait donné naissance à une Liselotte, anecdote qui aurait tout fait basculer dans le vaudeville si la pièce, enjambant les années et habile, ne se revendiquait pas témoignage et rétrospective. Discours d’Hitler live, petites fumées peu pléonastiques, décor qui n’en est pas un, cela se joue avec un arrière-plan de rideaux neutres et quasiment sans éléments de scénographie. Un sentiment de malaise est relayé par le jeu parfois empesé des comédiens, le cynisme ambiant légitimant alors la direction d’acteurs.

Mise en scène : Paul Golub. Avec Jean-Yves Duparc, Xavier-Valéry Gauthier, Brontis Jodorowsky, Yves Lecat, Stéphanie Pasquet, Anne-Sophie Pommier-Dupré, Rainer Sievert.
Théâtre Firmin Gémier à Antony, jusqu’au 12 mars, mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20H30, jeudi à 19h30, dimanche17 h. Téléphone: 01 46 66 62 74.
Les 18 et 19 mars au Théâtre Jean Vilar à Vitry.
Le 24 mars: Le Nouveau Relax, Théâtre de Chaumont à 20h30.

06 mars 2006

Boulevard du boulevard du boulevard, de D.Mesguich

Farces, attrapes de haut vol, ça s’attrape, ça vole. Ca prend son élan pour atterrir du canapé du début sur le canapé du milieu, et sur celui de la presque toute fin, aérodrome d’où ça re-décollera. Un âne archi-fessu fait feu de ses quatre pieds. Claquettes, ça cliquète, re-vire-volte, voltage non évaluable, avec début de surchauffe. Soit: « Ciel, mon mari ! » ou « mon mari, encore! » ou bien « Je ne suis pas celle (bon, c’est un celui) que vous croyez connaître, reconnaître ». Couples, faux, vrais, de jolies jeunes dames criaillent un peu, mais à l’époque de ce ci-devant boulevard on avait le verbe haut et perché. Un domestique itératif arpente la scène, joue toutes les disdascalies qu’il ne faudrait pas. Ca entre, ça sort. Des portes s’ouvrent d’elles-mêmes, et vlan, effroi sur fond de musiques pour polars, films d’horreur, inter-galactiques. Les protagonistes s’entre-cognent, et toc et pan. Monde chaplinesque, woody allenesque et consorts. Le message? Mais on est au théâtre, disent, redisent les comédiens, face public, avec une si jolie sollicitude. Ca repart et votre mince canapé est happé, direction les cintres. L’astuce est de n’avoir voulu sur le plateau qu’un minimum d’accessoires, pour que tout le monde y caracole, façon Mesguich et sa délectation quintessentielle, vengeresse, d’homme de théâtre qui a tâté de tout et revient à des situations de vaudeville pour les magnifier ou les exorciser. Si, après avoir pris part à cette cérémonie, quitte à répertorier, en passant, des soupçons de longueur quand elle prend en marche sketchs et vague gags, si donc on vous dit: allez-y, vous recevrez en paquet-cadeau des comédiens gigantesques qui, en plus, dansent et chantent à ravir (vous ne voudriez tout de même pas que votre Mesguich ait fait dans l’à-moitié), si on vous a donné l’envie de ce spectacle jouissif, allez-y et revenez nous en parler.

Au théâtre du Rond-Point, jusqu’au 15 avril, du vendredi au samedi à 20h30, dimanche à 15h. Téléphone : 01 44 95 98 21 ou 082 701 603.
Mardi 25 avril , à l’Avant-Seine, Colombes. Du 2 au 13 mai, au théâtre du Gymnase de Marseille, et du 18 au 24 mai au Théâtre National de Nice.

04 mars 2006

Colette, la vie vagabonde, R. Bensimon et C. Thézier


Un homme en noir est devant l’estrade où trônent un petite table avec matériel de maquillage, une chaise et un paravent, suggérant une loge de théâtre, il balaie, prend le public à témoin : « Vivre, qu’est-ce que c’est ? ». Et de remonter le cours du temps et de la vie de Colette, d’une manière drôle, poétique, on comprend qu’il est amoureux de son personnage. Elle paraît, impétueuse, gouaille ravageuse. La femme qui s’est émancipée, a appris la pantomime, se produit au music-hall dans des costumes olé-olé, et lance des réparties flamboyantes à tout va. Mais aime Balzac et Proust, et écrit depuis toujours. Sa mère chérie, Sido, lui avait répété inlassablement: « Regarde » et Colette ne cesse de voir, et de transcrire dans sa langue superbe, inimitable mais contagieuse tant elle ravive l’amour des mots et d’une langue qui donne son souffle au récit. Corine Thézier est cette Colette, dans des petits ensembles d’époque pimpants, elle devient la comédienne qui jouera des scènes de la Vagabonde, écrite en 1911, devenue film en 1916, et adaptée pour le théâtre en 1923, année où l’auteur signe enfin sous son patronyme. Le lecteur, Robert Bensimon joue à ses côtés le rôle d’amoureux ombrageux ou pas, personnages calqués sur ses camarades de tournées. Colette conquise par le maquillage, l’a adopté à cette époque et en usera jusqu’à la fin de se vie, Corine se poudre avec malice devant son adorateur moustachu . Petit clin d’œil parmi tant d’autres, qui d’un agit comme le breuvage pétillant dont le soupirant lui verse un verre à la fin. Moments choisis d’une vie passablement singulière, ce spectacle est séduisant.

Par le Théâtre de l’Impossible, avec Corine Thézier et Robert Bensimon
Musée Carnavalet, les 3, 9, 14 et 16 mars à 15 heures.
Téléphone : 01 43 44 81 19

03 mars 2006

Cosmicomics, d'Italo Calvino


Le Cosmicomics qui a atterri au théâtre de la Huchette est un assemblage bienheureux de récits choisis parmi les douze du recueil de cet auteur dont on a envie de dire (avec Malraux ?) qu’à l’instar de Shakespeare, homme de cette Renaissance qui s’acharnait à tout explorer, quand on le lit, on a l’impression de déchiqueter la cervelle d’un jaguar. Italo n’est peut-être pas un jaguar, mais c’est certainement un cerveau et un animal redoutables. Rivé à son téléscope, il traque le rebord des mondes, interroge les galaxies, chevauche les années-lumière avec les mêmes pseudo-perplexité et soif d’aventures, marquant les points où il passe, avouant pourtant son incapacité à compter les tours de la galaxie. Le message venu d’une autre d’entre elles s’inscrit sur un carton, il va y répondre par d’autres simplistes, voyez e-mails, et elle fera pareil. Il se persuade que quelqu’un l’observe qui lui fournira « l’unique vérité possible » sur lui-même. Au trois, il est dans l’eau, attaché à une roche, sensible au « message féminin que la mer lui lance », se métamorphosant en coquille d’escargot, forme même du monde, l’animal ne cherche pas à capter des images, tandis que le personnage d’Italo: Qfwfq prend conscience de la magie des yeux qui inventent l’univers. Entre-temps, il est devenu amoureux. Intensité impose, on reçoit un texte foisonnant, burlesque, et ce singulier Yohann Mateo Albaladejo, sa présence et sa voix, avec la même fascination. Ce qu’installent, entre autres, la loupe qu’il pose sur le haut de son visage, l’aquarium derrière lequel il se réfugie, les gants de couleur qui donnent à ses mains des pouvoirs en plus, c’est une magie pure, sans aucun tour de…

Mise en scène Claude Bonin, avec Yohann Mateo Albaladejo.
Théâtre de La Huchette, chaque samedi à 21 heures.
Téléphone : 01 43 26 38 99

02 mars 2006

La Ménagerie de Verre, de Tennessee Williams


La pièce de votre jeunesse, celle du ‘doux’ oiseau devenu amer, qui n’a pas toujours eu de pattes pour se poser, est signée Thomas Lanier Williams. Patrice Douchet qui la monte, l’a transposée. Le porte-parole et clône de l’auteur, Tom (Guillaume Chapet), rejeton d’une famille du sud des Etas-Unis, revendiquant des manières raffinées, qui écrit des poèmes et rêve une part de sa vie, est devenu un affreux jojo gouailleur en petit marcel. Il n’est ni vraiment révolté, ni bouleversé par le handicap physique, gommé par Douchet, qui a amené sa soeur adorée à se réfugier dans un monde où elle courtise les variations de la lumière sur des animaux de verre qu’elle caresse. Elsa Royer, Laura, est une jeune et jolie blonde surtout pas énigmatique, au visage, à la silhouette, et aux moues rassurants. Leur mère excessive, Amanda (tonique Sophie Daull), ex-belle du sud, blessée par l’échec de son mariage et la désertion de son époux irresponsable, confrontée au manque d’argent, est une petite dame bien droite, bien mince, trépidante, qui montera sur la table à nappe brodée pour esquisser des pas de danse, histoire de démontrer ou de dépenser son trop plein d’énergie. Elle ne pourra s’empêcher de faire les yeux doux au faux prétendant de Laura, un Jim plouc, auto-satisfait et donneur de leçons malencontreuses, reconverti, ici, en bon jeune homme issu de la grande bourgeoisie de la Côte Est, ou en danseur mondain, que joue Charly Totterwiz. Un dispositif scénique étroit, un minimum d’accessoires et de meubles, sous des lumières faibles, évoquent toutes sortes de précarités. Mais à l’avant-scène, au jardin, une femme en noir (Brigitte Patient) lit intelligemment, inlassablement, les didascalies dont abusait Tennessee et qu’il transformait en récits parallèles, plus encore qu’en commentaires. Décalage ou gag: vos acteurs ne les respectent pas forcément. A cour, un musicien (Michel Deneuve) et son phonographe égrènent des musiques années trente. Au final un cadre vide descend pour que le seul visage de Laura, réfugiée sur son canapé, s’y inscrive. Des images et des séquences résolument poétiques touchent, des répliques, volontairement cocasses ou pas, déclenchent de vrais rires. Les puristes et autres fans de Williams sortiront du théâtre perplexes, ceux qui ne connaîtraient pas forcément la pièce, décrèteront que peu importe les libertés prises avec elle, puisque ce spectacle fonctionne.

Théâtre Jean Arp, Clamart, jusqu’au 12 mars, du mardi au samedi à 20h30, jeudi à 19h30, dimanche à 16h. Téléphone : 01 41 90 17 02