29 juillet 2006

Comme dans un rêve... d'Oriane Blin et Frédéric Tourvieille

Mais qui rêve ici ? est-ce Molière ? ou bien sommes-nous conviés à fantasmer autour d’un auteur devenu prétexte ? Cela commence par singer le spectacle interactif, un roi est tiré au sort parmi le public. Des acteurs l’installent avec sa reine à l’avant-scène, côté cour, cependant que contre le mur du fond, sur une passerelle, un personnage tonitrue comme depuis un Olympe. Stop. Fumées. Ensuite ça swingue, la compagnie des Uns visibles qui vous a pris en otage en douce vous dépose où bon lui semble. Vous vous attendiez à rencontrer des personnages de Molière ; voici Sganarelle, Dom Juan, un Misanthrope, quelques petits marquis, des Précieuses ou des Savantes dans des scènes-séquences, jusqu’à plus soif. Effectivement vous avez soif, soit ! Intermède. Les interprètes de ce qui ressemblait jusque là à une suite de pochades, enjambant sièges et gradins, vous tendent des verres de pastis ou de champagne, et des cacahuètes. Fin de la mi-temps. C’est reparti, mais pour où ?
Cette fois c’est à coup de discours reconnaissables, dont un en particulier, qui anathémise le théâtre et son monde. Vous avez salué au passage vos philosophes ou prédicateurs, un Romain par ci, un Bossuet ou même un Boileau par là. Tiens, ça dérape, on se castagne sur des rythmes syncopés, des sketches anecdotiques s’invitent avec allusions au monde du tout-portable-télé-pub. Un comédien fait mine d’avoir un trou de mémoire gigantesque, la bande son en a un autre en écho. La salle pouffe. Une répétition live d’une scène entière du sieur Poquelin recadre le tout. Funérailles solennelles d’un personnage symbolique et on a atterri dans la gravité et le recueillement. La troupe en costumes somptueux évolue joliment, d’authentiques danseurs ou cascadeurs éblouissent, et cela s’achève en une apothéose imprévisible, fantasmagorie avec ballet de torches enflammées brandies par tous. Le nirvâna n’est pas loin. Vignettes avec clins d’yeux ou morceaux de bravoure, ça n’est ni une pièce, ni de la comedia dell’arte, plutôt un aimable bric à brac visant le pur divertissement. Il est défendu avec enthousiasme, générosité et fantaisie par une troupe dont les membres font montre de talents multiples.

Théâtre du Rouge Gorge, rue Peyrollerie, Avignon,
jusqu'au 30 juillet, à 12h15. Casino Palm Beach de Cannes le 25 août.

27 juillet 2006

Ma Tatie Alfred, de Jean-Pierre Sturm

Ma Tatie Alfred, de Jean-Pierre Sturm
Les homosexuels ont longtemps été appelés des « tantes » et le titre comme l’affiche de cette comédie sont plus qu’explicites; tout se situe dans le monde des travestis. L’argument en est simple: soit deux hommes jeunes, deux camarades, l’un marié et père de famille, Georgie ( peut-être même Georges-Henri de la Salle pour l’état civil) ; l’autre, Alfred, est architecte d’intérieur branché, gracieux et souriant. Il a signé la décoration, entre nous passe-partout, de son salon en « rez de jardin » pour quartier cossu. Tous deux mènent une vie double, devenant le soir Georgie et Sofia, extravagantes emperruquées en robes de lamé pour night-clubs et numéros de reines de la nuit. Kévin, malfrat black, tout juste sorti de prison, encagoulé et couteau en main s’introduit « par effraction » chez Alfred qu’il trouve habillée en Sofia et qui le bluffe par son courage et sa crânerie. Ça donne : « Toi, tu es une meuf qui a des couilles ». La salle glousse. Elle ne cessera de le faire aux cascades d’allusions salaces, grivoises ou indigestes qui truffent les dialogues et semblent être le fond de commerce de l’auteur. Le clou étant la récapitulation des ébats amoureux de Kévin et Sofia laquelle, n’ayant pas donné accès à toute son anatomie à son partenaire, les a obligés à se tirer d’affaire…différemment. Ça continue à coup de quiproquos et d’attendrissements parce que, bien sûr, aucun des trois n’est un monstre. « Dieu, pourquoi m’as-tu fait homme ? » soupire l’efféminé. La version originale en créole de ce qui se veut un divertissement-exutoire était peut-être plus gouleyante, plus ambigüe et plus attrape-nigaud à la fois. Vincent Pierrard est une tatie invraisemblable, tant elle est vraisemblable ; le spectacle repose sur sa plastique aguicheuse et son bonheur d’être en scène. Face à lui Bruno Henry-Kévin raccole sympathiquement dans un rôle de défavorisé au départ, avec démarche déhanchée, mais jovial, aussi naïf que roublard et sans complexes. François Delaive est tout à fait juste en accolyte et faire-valoir d’Alfred-Sofia. La fin est un numéro de danse à trois, réglé au quart de poil et ébouriffant.
Théâtre Comédia, jusqu’au 30 août, du mardi au vendredi à 20h30
Réservations: 01 42 38 22 22

Celles qu'on prend...de Montherlant

Celles qu’on prend dans ses bras, de Montherlant
Une femme en pantalon et chemisier stricts, silhouette de cavalière ou d’ex-danseuse, dépose sur le sol des fruits et quelques brins de feuillage. Les lumières joueront avec ces seuls éléments de décor indices de convivialité et de partage. Au départ, des ronflements avaient suggéré le sommeil peut-être d’un mâle vieillissant. La femme énigmatique, maintenant adossée à un pilier, est Mademoiselle Andriot, collaboratrice de Ravier, antiquaire fameux, presque sexagénaire, qui avoue complaisamment son parcours de mari et de père occasionnels, mais aussi de consommateur de femmes tarifées. Il vient de rétribuer outrageusement Christine Villancy vraie jeune fille de moins de vingt ans, qui lui a confectionné des motifs de décoration à la destination inconnue. Amoureux tous les douze ans, il l’est devenu de la donzelle. S’ensuit une remise en question de l’amitié, de la confiance, de l’honnêté, et de tout ce qui, selon l’auteur, régit mal les rapports hommes-femmes, surtout quand le désir s’ engouffre dans le labyrinthe existentiel, plus que tourmenté de notre dramaturge-moraliste. Les confrontations entre Ravier et Christine, Mlle Andriot et Christine, Mlle Andriot et Ravier s’assortissent de reproches mutuels, de répliques où les paradoxes se chevauchent, autant que les propos véhéments, parfois très crus. Un coup de théâtre bienvenu, et c’est la fin: la Christine nette, libre, désintéressée et méfiante du départ, pour sauver son père de la prison, a soudain besoin de l’aide de Ravier. Lequel s’empresse de faire jouer ses relations. Elle, alors éperdue d’une gratitude qui, selon Montherlant, rime avec faiblesse, deviendra une de « celles qu’ont tient dans ses bras » , pour un court moment, peut-être.
La mise en scène de Virginie Berthier aère la pièce tout en lui restant étroitement fidèle. Les personnages, supposés avoir fait leur sortie, restent visibles, omniprésents, obnubilants. Luc Guiol est un Ravier à l’allure forcément élégante, mais avec un joli charisme en plus. Déborah Foldes est Christine, gourde butée, quoique terrestre et rassurante, mais aussi capable d’opposer à Ravier des arguments dignes d’une Jeanne d’Arc face à ses juges. Coralie Bonnemaiso, Mlle Andriot, entre la tendresse qu’elle prétend exsuder et son côté « inquiétante comme l’intelligence », affiche un désespoir souriant, jumeau ou rival de celui de l’homme à qui elle s’est vouée parce qu’il la fascine. Elle est l’élément qui galvanise l’ensemble
Ce Montherlant-ci trouble, parce qu’au détour d’une réplique, vous et moi nous nous reconnaissons peut-être mieux encore que dans certaines autres de ses œuvres plus spectaculaires.
Théâtre du Nord Ouest, les 27, 28, 29, 30 et 31 juillet. Les 7, 10, 12, 13, 14, 15, 17, 19, 20, 22, 23, 26, 27et 28 août.
Horaires et réservations : 01 47 70 32 75




23 juillet 2006

Polyeucte, de Corneille

Le Cloître des Billettes a des proportions aussi réconfortantes que nobles. La Compagnie de la Pléiade y donne un Polyeucte sobre, dont les protagonistes en proie à des sentiments mêlés, tordant les cœurs, les consciences et les âmes, ne se laisseront jamais aller à des épanchements parasitants. Donc Félix, nommé gouverneur de l’Arménie par l’empereur Décie, vient d’unir sa fille Pauline à Polyeucte, issu d’une grande famille de ce pays, devenu colonie romaine.Elle ne sait pas que son époux s’est récemment converti au Christianisme, secte prosélyte, dangereuse pour l’occupant. Sévère, Romain aussi épris de Pauline qu’elle l’a été autrefois de lui, et promu par Décie, arrive en mission. Félix, ignorant ses intentions, panique, cependant que Polyeucte, néophyte fasciné et fanatisé par sa nouvelle mission, abat une statue de Jupiter au temple. Son compagnon et incitateur est exécuté. Lui-même, refusant d’abjurer sa foi décide de mourir à sa suite. Miracle de la grâce selon les Chrétiens, son sang versé fera de Pauline une convertie et de Felix une nouvelle recrue: « Je cède à des transports que je ne connais pas ». Sévère, touché, leur accordera la vie sauve et reconduira Felix dans ses fonctions. Les comédiens jouent très bien ces personnages déstabilisables autant que galvanisables, aux désespoirs surmontés, travaillés par des forces qu’ils ignoraient. Ils ont des exaspérations en forme de colère, haussent le ton quand il le faut. Polyeucte (Romaric Maucoeur) est tout en entêtements juvéniles. Néarque, son mentor (Alexandre Mousset), Sévère (Boris Ravaine) et Fabian, son domestique (Romain Gherdane) sont également percutants. Gil Geisweiler (Félix) froid, toujours aux commandes, réussit à masquer la couardise de son personnage. Stratonice (Nathalie Hamel), confidente de Pauline, seule présence apaisante, est aussi tendre que pleine de bon sens. Pauline (Sophie Gancel) est une battante, figure moderne qui ne s’attendrit pas facilement, autant prête à faire la part des choses qu’à aborder des horizons nouveaux, pour se découvrir autre.Nathalie Hamel qui met en scène et dirige les comédiens a conçu et réalisé les costumes. Légers, leur somptuosité est due aux broderies qui magnifient les toges romaines ou des vêtements orientaux plus rectilignes. Les comédiens surgissent de derrière les arcades, une cloche sonne dans une église voisine, trois gouttes de pluie tombent sur les pavés du cloître qui conservent l’odeur des pigeons qui y ont fait escale. Polyeucte, pieds nus, à la toute fin de son périple terrestre, vient de les quitter. Nous ne l’avons pas quitté. Lui et ses camarades nous ont émus.
Cloître des Billettes, 24 rue des Archives, les 25, 27, 28 juillet à 20h30- 29 juillet à 17h30
Les 1, 3, 4, 8, 10, 11, 15, 17, 18, 22, 24, 25, 29, 30 août à 20h30
15 août à 14h30, 5, 12, 19, 26 août à 17h30
Réservations au 01 43 42 39 28



21 juillet 2006

Dévorez-moi, d'Olivier Lejeune

La scène est rouge, et les murs, également d’une teinte carnivore, sont le décor d’un restaurant classieux: la « Tour de Vermeil ». Combien d’étoiles à conserver dans le guide que vous savez ? Quand Olivier Lejeune a pris pour cible ou thème le prestigieux établissement sis derrière Notre-Dame, qui accueille les monarques et les sultans depuis Henri Quatre, pressentait-il que son propriétaire allait disparaître en cette fin de printemps, et que la presse nationale rendrait hommage à ce talentueux Monsieur C.T. dont la France était fière ? Olivier Lejeune s’est effectivement un tantinet approprié l’allure du personnage. Mais lui est fier que sa toute dernière comédie «Tout Bascule » soit devenue ce nouveau monument que vos cousins de région, montés à Paris, se sont entendu décréter incontournable dans des guides de divertissement. Soit six cent représentations récemment. Du canard au sang à une chère tête de veau, pour vau… deville. On ne vous dira rien des références actualité ou people, ni de l’intrigue, ni des enchaînements de scènes pétaradantes, avec répliques-gags, qui ressemblent au mieux à du Robert Lamoureux et en moins bien à des simples enfilades de bons mots. Virginie Stévenoot: Ségolène blonde et aguicheuse, qui fait cascader les imbroglios et Virginie Pradal: Katerina, vieille toquée, débarquant pour sauver la mise, affublée de tenues genre mon truc en plumes et d’une rangée de fausses dents carnassières, se démènent sur scène avec une énergie dévastatrice. Jean-Christophe Barc, le « chef renommé » et Stéphane Malassenet, le « commis surréaliste » en font autant. Quant à l’auteur, metteur en scène et interprète principal, Olivier Lejeune, « redouté critique gastronomique » il est comblé : la salle se tord de rire. Rappels, et re-rappels.

Théâtre du Gymnase Marie Bell, 80 représentations exceptionnelles.
Du mardi au vendredi à 21 h, les samedi à 17h et 21h.
Téléphone : 01 42 46 79 79

18 juillet 2006

La Reine Morte, de Montherlant

Le roi Ferrante de Portugal (soixante ans précise l’auteur, mais soixante dix, selon la retouche faite par Jean-Luc Jeener pour justifier l’excellentissime choix de son comédien principal, Philippe Desboeuf) a convié la toute jeune Infante de Navarre aux festivités célébrant le mariage qu’il lui impose avec son propre fils et héritier Don Pedro. Or ce prince a épousé en secret Ines de Castro, dont la naissance est entachée de batardise. Elle attend leur enfant. Le souverain, une fois que l’Eglise aura refusé d’annuler leur union, décrétera le meurtre de la touchante jeune femme qui porte peut-être son petit fils. Une fois l’hypothétique future reine disparue, Ferrante mourra à son tour. La cruauté de l’épisode historique a donné comme un déclic à l’auteur, et nourri une fois de plus ses chères thèmatiques. Soit l’absence de confiance d’un père pour une progéniture engendrée sans désir, leur incompréhension mutuelle malgré la tentation d’une tendresse vite jugée perturbatrice d’un certain ordre par le parent pour qui le mot amour sonne creux. Soit encore ce qui est lié à l’exercice du pouvoir dont un souverain hérite. « Le mensonge est pour les grands une seconde nature » dit Ferrante, exaspérant à force d’être pertinent, explicite, cassant ou cauteleux .Le metteur en scène a élagué le texte pour mieux imposer les confrontations entre père et fils, fils et amante, ou amante et sa rivale qui n’en est pas vraiment une, ou encore roi et ses conseillers. Mais il a voulu des effusions bouleversantes, qui , avec l’humour froid, glacial, mais la poésie si particulière et comme involontaire de Montherlant, rendent l’atmosphère plus légère.
Les comédiens sont à la hauteur de l’oeuvre et remarquablement dirigés. Manta Corton, voix rauque, est une Infante incandescente, le Prince Pedro, Dimitri Fornasar, a une présence en finesse. Sarah Viot est une Inès charnelle, tendre et lumineuse. Alain Pretin, Alvangonçalvès, conseilleur du roi, est tour à tour d’une impassibilité et d’une autorité redoutables, Ses camarades Eliezer Mellul et Jean Tom, autres conseillers, sont tout aussi convaincants et Rémi Godement est un page touchant. Les costumes sont d’une somptuosité rare et les lumières habiles. Ce spectacle est à recommander aux fidèles de Montherlant comme aux autres, qui découvriront un chef d’œuvre.
Théâtre du Nord Ouest, les 19, 21, 22, 23 et 30 juillet,
les 1er, 2,3,4,5,6,9,11,12,13,16,18,19,20,21,25,26, et 27 août
Horaires et réservations au 01 47 70 32 75












16 juillet 2006

Comme dans un rêve de..., de O.Blin et F.Tourvieille

Comme dans un rêve de Molière, création d’Oriane Blin et Frédéric Tourvieille
Mais qui rêve ici? est-ce Molière ? ou bien sommes-nous conviés à fantasmer autour d’un auteur devenu prétexte ? Cela commence par singer le spectacle interactif, un roi est tiré au sort parmi le public. Des acteurs l’installent avec sa reine à l’avant-scène, côté cour, cependant que contre le mur du fond, sur une passerelle, un personnage tonitrue comme depuis un Olympe. Stop. Fumées. Ensuite ça swingue, la compagnie des « Uns visibles » qui vous a pris en otage vous dépose où bon lui semble. Vous vous attendiez à rencontrer des personnages de Molière, tenez: voici Sganarelle, Dom Juan, un Misanthrope, quelques petits marquis, des Précieuses ou des Savantes dans des scènes-séquences, jusqu’à plus soif. Effectivement vous avez soif, soit ! Intermède. Les interprètes de ce qui ressemblait jusque là à une suite de pochades, enjambant sièges et gradins, vous tendent des verres de pastis ou de champagne, et des cacahuètes. Fin de la mi-temps. C’est reparti, mais pour où ? Cette fois c’est à coup de discours reconnaissables, dont un en particulier, qui anathémise le théâtre et son monde. Vous avez salué au passage vos philosophes ou prédicateurs, un Romain par ci, un Bossuet ou même un Boileau par là. Tiens, ça dérape, on se castagne sur des rythmes syncopés, des sketches anecdotiques s’invitent avec allusions au monde du tout-portable-télé-pub. Un comédien fait mine d’avoir un trou de mémoire gigantesque, la bande son en a un autre en écho. La salle pouffe. Une répétition live d’une scène entière du sieur Poquelin recadre le tout. Funérailles solennelles d’un personnage symbolique et on a atterri dans la gravité et le recueillement. La troupe en costumes somptueux évolue joliment, d’authentiques danseurs ou cascadeurs éblouissent, et cela s’achève en une apothéose imprévisible, fantasmagorie avec ballet de torches enflammées brandies par tous. Le nirvâna n’est pas loin. Vignettes avec clins d’yeux ou morceaux de bravoure, ça n’est ni une pièce, ni de la commedia dell’arte, plutôt un aimable bric à brac visant le pur divertissement. Lequel est défendu avec enthousiasme, générosité et fantaisie par une troupe dont les membres font montre de leurs multiples talents. Ils et elles sont frénétiquement applaudis.
Théâtre du Rouge Gorge, rue Peyrollerie, Avignon, jusqu'au 30 juillet, à 12h15
Le 25 août au Casino Palm Beach de Cannes

12 juillet 2006

Zélinda et Lindoro, de Goldoni


Devant la façade féerique du château, une scène circulaire ; au centre un escalier, échafaudage à usage multiple et aussi perchoir pour commentateur.
La saga s’installe autour de Zélinda et Lindoro, jeunes, beaux, nobles et amoureux, puis époux, puis encore couple en crise parce que, disent-ils, la jalousie que leur amour inspire et qui lui sert de ressort, n’est plus toujours là quand il le faudrait. De vrais rendez-vous inévitables nous sont fournis par la société selon Goldoni, mais qui cousine avec la nôtre. Il y est aussi question d’intérêts et de conditions sociales divergents, avec intervention d’hommes de loi.
Ginette Herry, adaptatrice habile, plus qu’amoureuse de son auteur et Jean-Claude Berrutti qui signe une mise en scène caracolante, ont voulu que les trois pièces d’origine, fondues en une seule, prennent l’allure d’un feuilleton désopilant où l’on se perd pour mieux se retrouver et dont le propos est d’enchanter le public. Les comédiens sont délicieusement efficaces.

Fêtes nocturnes à Grignan (Drôme), du 14 juillet au 2 septembre, à 21h. Tél : 04 75 91 83 65. A la Comédie de Saint-Etienne (Loire), du 17 au 31 janvier 2007.

02 juillet 2006

Le maître de Santiago, de Montherlant

1519, l’Espagne s’est débarrassée de l’envahisseur more vingt-sept ans plutôt, l’année même où Colomb abordait à San Salvador. Don Alvaro Dabo, de l’ordre de Saint Jacques, s’était couvert de gloire lors de la reconquête. Il vit aujourd’hui dans une quasi-retraite, aux côtés de sa fille Mariana, dix-huit ans, à la présence légère. Ses anciens compagnons viennent le convaincre de s’embarquer pour le Nouveau Monde, y convertir les Indiens, accroître la gloire de l’Espagne et consolider son ébauche d’empire. Don Alvaro les interrompt d’un glacial : « Roule, torrent de l’inutilité ! ». La pièce devient alors une réflexion sur ce qui est caduc, les fausses conquêtes, et les vraies fins premières et dernières de l’homme face au monde et à son créateur. Une dernière manoeuvre aurait pu ébranler Alvaro et l'inciter à se battre une fois encore, aux côtés d’un roi dont il n’augure pourtant rien de très bon. Sa fille avoue y avoir participé. Alors ayant tout recensé et pesé, il l'invite à renoncer à son penchant pour un gentilhomme, fils d’un de leurs amis. Père et fille rejoindront chacun le couvent qui leur convient. Exil définitif et préfiguration d’un nouveau départ. Montherlant aimait prédire : « Il y aura bien des larmes quand le rideau sera tombé ». Cette pièce à la progression irréprochable est portée par Jean-Luc Jeener. Il est un Alvaro à la bénignité presqu’inquiétante qui se mue en argumenteur cinglant, à la lucidité corrosive, parfaitement respectueux du portrait qu’en fait l’écrivain qui craignait pourtant qu’on le juge « odieux » à l’égard de sa fille. Mariana: Sophie Raynaud, de faussement fragile, est devenue lumineuse. La mise en scène respecte à la lettre les indications de l’auteur. Mais les torches aux murs ont brûlé jusqu’à l’épuisement et des lumières inspirées, inspirantes, prenant le relais, finissent par isoler père et fille dans un îlot symbolique. « Tout est bien ! tout est bien ! » affirme Alvaro, puis tous deux apaisés et fervents concluent : « Unum, Domine ! »

Mise en scène et lumières : Patrice Le Cadre
Théâtre du Nord-Ouest, les 22, 24, 25, 26, 27, 28, 29 et 31 juillet à 20h45. Les 23, 30 juillet à 17h. Reprise le 1er Septembre à 20h45. Téléphone : 01 47 70 32