31 août 2006

Percolateur blues, de Fabrice Melquiot

Des fils tendus morcellent l’aire de jeu, cinq personnages immobiles sont perchés sur des cubes de bois à des hauteurs diverses dans une demi-lumière. La musique langoureuse évoque une certaine « Leçon de Piano ». A l’avant-scène le narrateur à genoux sur une estrade de poche commente les propos des personnages prosaïques qui l’encadrent. L’un est coureur cycliste, l’autre gardien d’un phare englouti, leurs préoccupations sont passablement éloignées de celles de Cyril, Luc Cerutti,personnage interloqué, attachant et à la présence poétique. Il déclare être sensible « au défaut, à l’envie, au manque », mais avoue - est-ce ingénument ?- qu’il « croit à l’amour ». Veilleur de nuit dans un hôtel, il a trente ans et est en route pour Venise où il souhaite humer lui aussi « l’air respiré par des millions d’amoureux », mais aussi retrouver une créature dont il se dit épris. Elle apparaît juchée sur une mezzanine. Si son envie immédiate est de manger un esquimau glacé, elle ne nous épargne rien de ses ébats avec un de ses multiples partenaires, personnage peu ragoûtant. Etonnez-vous que votre vrai-faux naïf avoue que « Venise c’est une idée ». Flash-back: deux autres femmes qui ont jalonné son parcours amoureux s’animent sur leurs tabourets. L’une est une ‘very bad girl’ pulpeuse qui se trémousse, percole comme le fera une autre ex-muse, figure hystérique pour cauchemar fellinien. Des séquences sur fond de murmures intempestifs ou des trémulations spasmodiques avec hurlements redondants ponctuent les performances mais aussi les échecs sentimentaux de Cyril. Et puis il ne reste en scène que Sofia, remisée jusque là à l’arrière-plan. Elle rejoint celui qu’elle appelle mon petit chou, l’embrasse goulûment et efficacement, à sa grande surprise. Au terme d’une quête faite comme malgré lui, et même si sa nouvelle fiancée n’est pas franchement jolie et jacasse beaucoup, il finit par avouer: « Dans ses yeux je me vois tel que je suis ». Ce romantique gentiment attardé qui n’a pourtant pas encore l’âge de la résignation n’était-il donc qu’un futur ‘casé’ ? Dans la mise en scène ingénieuse mais un brin intempestive de Damien Chardonnet Darmaillacq des comédiens à la belle énergie jouent les situations à fond la caisse, mais la langue et les images surprenantes ou désarmantes de Fabrice Melquiot ne laissent pas infifférent.
Théâtre Les Déchargeurs, reprise jusqu’au 7 octobre du mardi au samedi à 20h.
Réservations : 0 892 70 12 28

25 août 2006

J'existe (foutez-moi la paix), de Pierre Notte

J’existe (foutez-moi la paix), cabaret écrit et conçu par Pierre Notte.

Ne vous laissez pas impressionner par le titre, ça pourrait donner: «…bon, ben, j’voudrais pas déranger… ». Ne pas consulter non plus le programme d’un parcours avec sept repères, ce Déroulé provisoire qui enchaîne des titres dont certains ne sont pas franchement jojos: « Pas de pitié pour les morpions » « Marguerite aime la pine » « l’E.T. et le caca » « Chanson des hommes qu’on n’encule pas » et encore « Les hommes puent ». Ce genre de pseudo-provoc aux relents désabusés risquerait de vous faire passer à côté du spectacle le plus rigoureux en même temps que le plus folâtre, le plus imaginatif et probablement le plus abouti de la rentrée, théâtre et cabaret confondus. Clé donnée par l’auteur, la formule choc « J’existe » est un raccourci de ce qui doit se lire: « Où je sais qui je suis et je sais qui »; sous-titre de la dernière escale forcément provisoire qui jalonne l’itinéraire exploratoire mais exigeant de Pierre Notte, authentique poète décalé. Ecrivain, comédien, journaliste, compositeur, intervenant dans des ateliers d’écriture, il est l’auteur de ce « Moi aussi je suis Catherine Deneuve » qui a ravi-comblé spectateurs et critiques, lui valant récemment le Molière du spectacle privé. On ne sait peut-être pas encore que sur scène il a une plastique, une autorité et une présence magnétiques que lui envirait un danseur, plus un ‘œil’ perplexe qui prend la lumière pour mieux la renvoyer à son public médusé, et une voix chaude, prenante, parfaitement travaillée. Marie Notte, incarnation de ses héroïnes fétiches nées avec le cinéma ou même avant, affiche une sophistication burlesque. Elle bouge plus que joliment, chante parfaitement en duo avec son frère. Vamp exotique ou personnage véhément, elle la joue Garbo ou Elvire pour Dom Juan de Molière. Et ça cascade à coups de références aux univers des écrivains et cinéastes qui les ont nourris, son frère et elle. Ça se tricote pêle-mêle côté Nietzsche, Sartre, Duras (on est condamné à en passer) et autres monstres et monstresses sacrés qui peuplent l’univers pléthorique de ces amoureux des mots. Karen Locquet d’abord à l’arrière-plan et de dos à son piano, après avoir enchaîné des arpèges convaincants et parce qu’elle est plus encore que leur complice, rejoint ses camarades pour délirer avec eux sur le plateau où lumières, sous-titres et images sont des clins d’yeux ou des gags plutôt que de simples illustrations.
Si vous êtes parfaitement incapable de raconter votre traversée d’un certain miroir en compagnie de ces trois lascars, en sortant du spectacle vous savez que vous avez une folle envie de le revoir.

Théâtre des Déchargeurs jusqu’au 30 septembre, du mardi au samedi à 21h30, et le samedi à 17h. Réservations : 0892 70 12 28 et htBillet CE.

21 août 2006

Brocéliande, de Montherlant

Le personnage principal de Brocéliande a 59 ans, âge où l’auteur écrivit la pièce. C’est un futur « petit vieux » avec ou sans les guêtres et les bottines dont Pierre Sipriot affubla en 1981 son "Montherlant sans masque". Fonctionnaire tatillon et circonspect Monsieur Persiles, marié depuis 20 ans, n’a surtout pas d’enfants, n’ayant pas voulu d’une famille, mais confesse: «Célibataire je me suiciderais». Madame Persiles entre son tricot et son journal ne se souvient pas du nom exact de cette forêt de Brocé… métaphore de tout arbre généalogique aux branches innombrables, selon son époux. Le bibliothécaire de l’Institut Numismatique vient, en effet, de leur annoncer que Monsieur Persiles descend de Saint Louis en ligne directe par les femmes. D’abord sceptique, l’homme est peu à peu convaincu, le virus de la généalogie qu’il avait pourtant qualifiée de « triomphe de l’imposture » le gagne. Le voilà qui étale ses connaissances en la matière (l’auteur n’ayant pas résisté à un certain didactisme).
Mais Persiles a rajeuni, confirme Emilie la servante, il arbore des gilets de soie brodés et cherche à adopter les gestes ou les poses des successeurs du roi auxquels il se réfère. Ses jugements se font de plus en plus définitifs: « La France est une nation que l’on mène par le nez ». Plus qu’autosatisfait, il revendique « l’honnêté, mon péché mignon ».
Le numismate qui lui a proposé de l’aider à faire une recherche poussée de ses ascendants lui révèle que plusieurs milliers de ses contemporains peuvent également s’enorgueillir d’être issus du « Grand Ancêtre ». Pour Persiles c’est l’écroulement. Le dénouement de la pièce à la construction implacable sera d’une logique tout aussi irréprochable.
La mise en scène de Jean-Pierre Müller est astucieuse et sobre. Rémy Oppert est un Monsieur Persiles médiocre, prétentieux, puis pitoyable, odieux mais toujours criant de vraisemblance. Bonnet de la Bonnetière, le généalogiste à la compétence rare, aguicheur intéressé est joué avec malice par Romaric Maucoeur. Nathalie Hamel tonique et enjouée est Madame Persiles, ou le bon sens petit bourgeois en action. Elle a de savoureux mouvements d’humeur lorsqu’elle reproche à son époux les « boutades et paradoxes » qui lui tiennent lieu d’amorces de réflexion mais sont destinées à justifier des prises de position péremptoires ou complaisantes. Marie-Véronique Raban, incontournable et savoureuse servante Emilie, partage la bonhomie et le sens pratique de sa maîtresse.
Corrosif et cocasse, Brocéliande est un Montherlant qui vous fera sourire, et rire aussi...

Théâtre du Nord Ouest, dans le cadre de l’Intégrale de Montherlant, jusqu’au 31 décembre. Horaires et réservations au 01 47 70 32 75

20 août 2006

L'Exil, de Montherlant

Ecrite en 1914, pendant que ses camarades « à peine mes aînés » se battaient, la pièce fut publiée une quinzaine d’années plus tard, en tant que « document sur ce qu’il pouvait y avoir dans la tête d’un jeune homme de dix-huit ans, durant les premiers mois de la guerre ». Depuis leur séjour au collège des 'bons pères' Philippe de Presles, 18 ans, a pour meilleur ami Bernard Sénac, 19 ans. Tous deux ont décidé de s’engager. Geneviève, mère de Philippe, veuve depuis huit ans, se dévoue remarquablement à la gestion d’un hôpital auxiliaire recueillant les blessés, mais quand son fils lui fait part de sa décision, elle lui fait un tel chantage au sentiment, invoquant ses responsabilités de fils unique et de soutien de veuve qu’il renonce à suivre son camarade, sans toutefois lui avouer avoir cédé à la pression de sa mère. La suite est la chronique des états d’âme dans lequels Philippe se débattra, au milieu de la petite société que constituent Coulange, son oncle maternel, personnage assez falot, et les amies de sa mère qui autour d'une tasse de thé commentent les évènements. Elles s’en prennent au jeune homme dont les répliques à l’emporte-pièce, les boutades, les clichés (« les clichés sont toujours vrais ») les réflexions dogmatiques et contradictoires, ponctuées d’aphorismes et de maximes qu’il traite de « paradoxes de conversation » trahissent son mal-être autant que ses frustrations. Pêle-mêle il déclare être resté un enfant, avoir du mépris pour lui-même, mais surtout avoir été exilé de tout ce pour quoi il était fait, et d’abord de la guerre. Malgré ses déclarations grandiloquentes et son apparente sincérité on le sent plus dépossédé qu’autre chose. Cependant Sénac revient du front, blessé et réformé, flanqué de deux camarades de section si vulgaires que Philippe en a un haut le cœur. Après un court échange désagréable avec Sénac, il déclarera à sa mère qu’il va s’engager afin de se faire une âme comme celle de son ami « pour le retrouver au retour ».
Dans un décor aux accessoires volontairement étriqués le metteur en scène a choisi de faire régner la dérision. Ses grands bourgeois sont visiblement incapables d’incarner les valeurs auxquelles ils sont supposés s’identifier. Geneviève de Presles, bien que sympathique, n’a surtout pas la conscience de la classe (la ‘caste’ disait Montherlant) qu’elle représente, son dévouement ressemble à une obligation mondaine de plus. Coulange est jovial, trivial et plus qu’anecdotique. Les amies, ces « chipies » selon les messieurs exaspérés par la soi-disant superficialité de leurs compagnes, sont des commères maniérées aux interventions plus affligeantes que cocasses. Face à ces êtres quelconques, la stature, la posture et le relent de romantisme forcené du comédien qui interprête Philippe émeuvent.

Théâtre du Nord-Ouest, dans le cadre du Cycle Montherlant, jusqu’au 31 décembre. Voir dates et réservations au 01 47 70 32 75

07 août 2006

Vive Bouchon, de J. Dell et G. Sibleyras

Le décor est misérabiliste : une petite salle aux papiers peints plus que défraîchis, un minuscule bureau, sa chaise, et une fenêtre d’où l’on aperçoit un clocher banal.
C’est la mairie de Bouchon, village français dont on apprend grâce à son administrateur volubile Jacques, qu’il est quasiment indétectable sur une carte. Devant sa secrétaire Odette, admiratrice docile mais émotive, en twin-set et jupe plissée, il confie tout en arpentant la scène qu’il voudrait voir le tracé d’une autoroute Mourmansk-Gibraltar passer par sa commune.
On comprend que le lascar est un personnage surréaliste que ses inventeurs, qui font assaut d’imagination, ont doté de leur goût pour le canular. Le maire a fait appel aux instances européennes de Bruxelles et obtenu des subventions en faisant état de réalisations grandioses : création d’une zone portuaire (Bouchon est pourtant à 350 kilomètres de la mer), plantation d’une bananeraie de 150 hectares (le premier des bananiers n’étant encore qu’une plante dans un mini pot de fleur). Mystificateur digne d’un Francis Blanche, expert ès statistiques ou textes officiels, mais escroc virtuose, il finit par attirer l’attention d’un fonctionnaire soupçonneux. Robert débarque pour évaluer l’ampleur de la fraude et rétablir l’ordre. A partir de là ça délire, avec virée à Bruxelles, puis guerre d’indépendance avec résistance et regroupement dans un maquis. De Bouchonnais, notez qu’on n’en verra aucun, à part Jacques, Odette, et Nicolas frère et fidèle supporteur du maire qui lui fait jouer les utilités. S’ensuivront l’obtention de l’indépendance de Bouchon, l’attribution d’un siège pour sa représentante à l’ONU, et l’année suivante, la célébration de cette victoire, après neutralisation de l’enquêteur qui a jeté l’éponge. Cerise sur le gâteau, l’égérie quadragénaire de Jacques annonce la venue d’un bébé… dont nous ne vous dirons pas qui est le père. Fantaisie débridée qui ne bascule jamais dans le gras, la complaisance, ou la récupération de situations impliquant des personnages médiatiques, c’est simplement drôle et pertinent. Dans une mise en scène rapide de Jean-Luc Moreau, Jean-Luc Porraz en maire empathique, Guilhem Pellegrin, Robert moustachu avec ce qu’il faut de raide et de sentencieux, Christiane Bopp, Odette vive et touchante et Guillaume Bouchède, Nicolas faux lourdaud, sont efficaces et justes.

Théâtre Michel, du mardi au samedi à 20 h 30 ; matinées samedi à 17 h et dimanche à 15 h. Réservations : 01 42 65 35 02

02 août 2006

Pasiphaé, de Montherlant

Zeus prit la forme d’un taureau pour séduire Europe, laquelle engendra alors Minos. Devenu roi de Crète, ce dernier demanda à Poséidon de lui dépêcher une bête semblable afin de la lui sacrifier. L’animal qu’il reçut était tellement superbe qu’il l’épargna, souhaitant en faire un reproducteur. Pour se venger le dieu de la mer rendit fou son taureau. Epouse de Minos, Pasiphaé la « toute lumineuse » fille du Soleil et déjà mère de nombreux enfants, se prit de passion pour l’animal divin et leur Minotaure vint au monde. Telle est la version de la mythologie de base. Poème dramatique, Pasiphaé fut écrit par Montherlant quelques années après que, toréant en Espagne, il ait été blessé par une incarnation de ce mythe solaire dont les relations entretenues de tous temps avec les humains le fascinaient, à l’égal des Anciens et de ces Occidentaux, qui, au Moyen-Âge représentaient volontiers des accouplements entre hommes et bêtes. S’il souhaite nous rendre proche son héroïne, le dramaturge le fait avec la fougue du poète de trente ans qu’il était alors et qui exalte la liberté d’un être revendiquant ses choix, quitte à en souffrir infiniment. A l’intention du chœur qui commente et juge la folie et la démesure de son personnage il a voulu une partition dans une langue sensuelle et lumineuse. Elle fait parfaitement écho à celle dont des extraits précèdent les dernières répliques de Minos résolu à châtier l’épouse scandaleuse. Soit une ultime scène où tous deux se jettent à la tête leurs déviances, congénitales ou non, et s’étreignent, pour se livrer ensuite à un simulacre de corps à corps, selon la mise en scène prenante de Damiane Goudet. Sur le plateau nu, elle a composé son chœur de quatre jeunes femmes fredonnant ou entonnant des airs à l’allure antique plus fascinants qu’un décor. Elles nous donnent le texte avec un égal bonheur. Félicie Fabre est la nourrice, chaleureuse et crédule, sensible au malheur de sa reine, cependant que celle-ci « sans fierté comme sans remords » lui demande de se borner à être son témoin: « Je suis ce que je suis et ne veux être rien d’autre ». A sa confidante sidérée, elle avait déjà déclaré: « Aujourd’hui, je recule la mort ».
Minos, Françoua Garrigues a une présence véhémente à la hauteur de sa partenaire, Karine Laleu; Pasiphaé somptueuse, elle chante d’une voix à frémir, dit, danse et irradie le tout. Puis, comme insouciante, elle se prête au jeu proposé par sa très jeune fille Phèdre, fraîche et innocente, dont les interventions sont des ilôts de tendresse. L’assemblage de la Pasiphae et du Chant de Minos de Montherlant, pris en relais par des passages lyriques tirés d’une tragédie perdue d’Euripide à laquelle l’auteur dit avoir eu accès grâce à un manuscrit retrouvé, est convaincant et très beau.

Théâtre du Nord-Ouest, les 2, 3, 4, 5, 6, 21, 22, 23, 24, 25, 26, 27, 29, 30, 31 août, les 4, 6, 7, 9, 10, 20, 21, 22, 23 et 24 septembre. Réservations et horaires : 01 47 70 32 75