30 septembre 2006

Le Joueur d'échecs, de Stefan Zweig

Le narrateur décrit l’atmosphère fébrile règnant sur un paquebot prêt à lever l’ancre. Juché sur un monticule de sable, pieds nus dans une lumière crue, le comédien à la voix chaude convie au voyage. Vaisseau et ilot ne sont qu’une même métaphore de l’univers de Zweig, obligé de fuir l’Autriche qui l’a banni. Pour la première fois l’auteur donne à une nouvelle un contexte historique, la rendant de ce fait plus singulière et poignante. Le thème du secret enfin dévoilé y rejoint celui du monde virtuel, initiatique, où l’on se réfugie pour y effectuer un nouveau voyage de l’âme. Mirko Czentovic, champion mondial d’échecs, s’est embarqué pour l’Argentine, à la conquête de nouveaux succès sur le même bateau que le personnage principal. Fasciné par la présence à bord de Czentovic, l’Ecossais Mac Connor décide de jouer en équipe une partie contre lui. Celui-ci accepte de mauvaise grâce, mais au moment où ayant apparemment l’avantage ses adversaires s’apprêtent à tout risquer, un homme les enjoint brusquement de suspendre le jeu. Le narrateur subjugué par l’intervention de ce personnage surgi de nulle part, l’aborde et se retrouve brusquement en position de confident. Le récit de la vie de ce Monsieur B. s’interpole alors dans l’aventure . Impliqué dans les affaires immobilières de la Maison impériale, cet Autrichien a été emprisonné et totalement isolé du reste des humains. Il a survécu à cette torture morale grâce à un livre récupéré subrepticement dans le vêtement d’un de ses gardiens. C’est un manuel d’échecs et une collection de parties jouées par des maîtres. Il le dévore sans jamais s’en rassasier, se retrouve alors en état de manque et, au bord de la folie, est sauvé de justesse par un médecin qui le fait libérer comme par miracle, et décide d’émigrer. Ainsi se termine le récit de Monsieur B. dont on ne sort pas plus indemne que celui à qui il est fait. Suit l’ultime partie d’échecs qui, selon son vœu, opposera B. à Czentovic. Il était nécessaire que le comédien incarnant ces personnages, du plus mystérieux au plus empathique, se tienne suffisamment en retrait pour que l’auteur soit bien là avec toute la solllicitude de l’être sujugué par l’existence du moindre de ceux qu’il côtoie ; fut-ce le vaniteux MacConnor ou Czentovic, tacticien prodigieux mais inintéressant, obtus, voire mal intentionné. Tout en retenue, en justesse, en élégance et en intelligence Gilles Janeyrand tient la pièce à bout de bras. Il gravit le tertre et s’enfonce dans la sensualité et l’immatérialité du sable. Au rythme soutenu du début succèdent des silences si chargés de sens que celui de la salle en devient impressionnant. La mise en scène de Laurent Delvert procède par petites touches, les gestes du comédien finissent par ne plus être qu’ébauchés, à peine un martèlement des doigts sur une table, avec en écho une musique nostalgique. L’émotion un temps contenue prend à la gorge.
Théâtre Daniel-Sorano, Vincennes, du mardi au samedi à 20h45, jusqu’au 4 novembre
Réservations : 01 43 74 46 88

28 septembre 2006

Arnaque, cocaïne et bricolage, de Mohamed Rouabhi

Au cinéma il y avait eu Sexe, mensonge et vidéo et au théâtre Sexe, magouille et culture générale. Mohamed Rouabhi a bricolé un titre préférant arnaque à mensonge ou magouille. Pamela, créature souriante, seul élément féminin (Albertine M.Itela), du genre meneuse de revue, décrit ce qui se passe sur le plateau comme si le public était constitué en majorité de mal voyants et de débiles : « Un corps inerte est allongé sur le sol.» « Jo (alias « le garagiste obsédé » : Lionnel Astier) enjambe le corps et commence à le secouer ». Le corps est celui d’un travelo ‘à moitié mort’qui lui doit sept mois de loyer. Il s’acharne donc sur lui en compagnie de Ritchie ( le poète « pas ostentatoire » : Samir Guesmi). Les deux malfrats ont pour copains Franckie (« le fils de l’homme qui a vu Zappa » : Mohamed Rouabhi) et Tony « le Feuj » (Edmond Bensimon). Plus Sergio « le caïd magnanime » à l’accent marseillais quasiment rédhibitoire (Georges Fracass). Ce dernier les persuade d’aller dans un château en rénovation mettre la main sur le magot qu’un copain y a planqué avant de laisser sa peau au cours d’une tentative de récupération. Voilà pour le pitch. Sur un demi-plateau les cinq gars sont à peu près aussi à l’aise que des sardines dans une boite, pendant que derrière une moitié de rideau inesthétique s’opérent les changements de décors destinés à donner l’impression qu’on saute constamment d’un lieu à l’autre ; « comme dans un film », dit la metteur en scène Clotilde Moynot. Ces personnages sans la moindre épaisseur gesticulent, se démènent, déblatèrent. Certains se font des lignes de coke à répétition, on se demande si c’est censé être rigolo ou pédagogique. Ils débitent obscénités ordinaires sur allusions ordurières, ouvrent au besoin leur braguette. Le texte est une rafale de mots du genre pédé, pédale, garce, salope, bite, biroute, con, connerie, connasse, connard, cul et enculé…On en compte jusqu’à six à la page, la pièce ayant été publiée par un éditeur probablement kamikaze. « Le Monde est une fosse septique » commente Ritchie le poète. Le public qui a décroché ne réagit même plus aux blagues éculées censées le faire se bidonner. Il est tout ‘sauf sceptique’, mais bien persuadé qu’il a fait le mauvais choix en allant ce soir là dans un lieu où il est habitué à voir autre chose qu’un spectacle bâclé et pitoyable.
Théâtre Le Splendid, du mardi au samedi à 21h, samedi et dimanche à 17h.
Réservations : 01 42 08 21 93

27 septembre 2006

Cher Menteur, de Jérôme Kilt

La correspondance entre des personnages hors du commun à une époque où le genre épistolaire était un art majeur a produit des oeuvres plus palpitantes que des romans. Ces dernières saisons le thème de la fascination mutuelle éprouvée par un homme et une femme célèbres a fait l’objet de nombreuses adaptations théâtrales. Mais c’est Cocteau qui a choisi de signer, en poète facétieux, la version française du Cher Menteur de George Bernard Shaw, son aîné de 33 ans seulement. Anne Bourgeois met en scène un épisode de l’existence de cet auteur surtout reconnu pour son éblouissant Pygmalion pétri d’humour et de cynisme. Elle a voulu que cet échange de lettres dont on sait qu’il aura une fin plutôt amère, nous laisse dans l’ignorance de ce qu’ils attendaient l’un de l’autre ou encore de ce qu’ils partageaient vraiment. Elle, c’est Stella Campbell, comédienne célébrée par Strindberg, Ibsen, Maeterlinck, adulée mais déjà quinquagénaire, au passé encombré d’adorateurs et de maris. Lui, légèrement plus âgé, c’est l’immense Shaw. Heureusement, pas un instant Jérôme Kilt ne tente de nous faire pénétrer dans le mystère de la création littéraire. Emboîtant le pas à l’écrivain irlandais pour qui le langage constitue un exercice jubilatoire, son propos est de divertir grâce aux joutes pratiqués entre deux amants épisodiques devenus partenaires ou confidents . George adresse à Stella tout à la fois des rosseries délectables et des bons mots teintés d’une certaine auto-satisfaction et se voit décocher en retour un : « vous m’avez perdue parce que vous ne m’avez jamais trouvée ». C’est plus agacée que sous le coup d’une quelconque tendresse qu’Anne Bourgeois, Stella sublime de beauté par ailleurs, lui lance encore le fameux « cher menteur ! ». Si elle abandonne rarement son ton coupant, face à elle Patrick Préjean joue un Shaw bonasse, rigolard et comme gouailleur. Ce qui a des allures de parti pris devient un peu déconcertant voire frustrant pour le spectateur. Quelques rares scènes permettent au comédien, voix nouée, de faire passer l’émotion. Au départ cantonnés l’un côté jardin et l’autre côté cour, les protagonistes se frôlent, se font face et se croisent faisant mine de s’ignorer, dans un décor joliment baroque assorti d’éclairages très travaillés qui constitue un partenaire chaleureux et à part entière.
Théâtre le Ranelagh, du mardi au samedi a 19 h, dimanche à 15 h.
Réservations : 01 42 88 64 44

17 septembre 2006

Le Molière imaginaire de J-M Bériat - Y Varco

Le Molière Imaginaire, de Jean-Michel Bériat et Yvan Varco
Puisqu’on est dans le domaine de l’irréel, on rêve que l’écran occupant massivement le fond de la scène, façon tableau pour galerie d’un art qui n’en finirait pas d’être contemporain, s’inventera une utilisation astucieuse. On n’est pas dupe non plus du personnage qui surjoue la condescendance vis à vis de Molière à qui il rend visite dans son bureau aux vagues allures de loge. Louis XIV vient d’autoriser de nouvelles représentations d’un Tartuffe avec passages censurés (voyez l’influence de la Reine-Mère et de la cabale des dévôts). Molière est dubitatif quant aux vraies dispositions à son égard du monarque à la fois mécène et protecteur. Cette comédie labyrinthique comporte des épisodes saugrenus façon BD historique avec secrets d’Etat, où l’identité, la nature et la personnalité des protagonistes sont remises en question. Ici le théâtre-dans-le-théâtre s’enchâsse dans le théâtre. L’auteur dramatique mais surtout le moraliste qui a sondé les âmes de ses contemporains va-t-il donner des leçons à son souverain dont la mission éclairée est de présider à leur destinée ? Molière et le roi échangeront leurs rôles, comme le font dans un cours d’art dramatique le disciple et son maître, lequel monte sur scène pour indiquer ce qu’il faut ou ne faut surtout pas faire. Mais ici, selon nos deux auteurs machiavélisants, le roi et l’écrivain comédien, ont le même désir chevillé au corps de charmer autant que de convaincre et une réelle fascination pour les lieux où le pouvoir s’exerce au premier degré . Ne sachant jamais vraiment qui est qui, on craint que les spectateurs crient « pouce » avant que le manège ne reparte pour un tour. Les comédiens, eux, s’amusent comme des petits fous. Pierre Santini, plus empathique que jamais, est aussi facétieux qu’irrévérentieux et son camarade Benoit Solès fascine par son interprétation de deux individus que tout oppose. « Tu m’as bien amusé » conclut le roi . « Nous sommes-nous tout dit ? » réplique… lequel des deux déjà ? « Au revoir, Molière », « Adieu mon frère ». Musique archi-romantique ; fin d’une démonstration brillante.
Théâtre Mouffetard, jusqu’au 4 novembre, du mercredi au samedi à 21h, dimanche à 15h
Réservations : 01 43 31 11 99

14 septembre 2006

"Votre serviteur, Orson Welles", de Richard France

Noir dans la salle. Monte un air de flamenco : pourquoi se surprend-on à évoquer cet autre Américain que la légende du cinéma nous a rendu indispensable, l’Hemingway des corridas, flanqué de ses comtesses émêchées aux pieds nus? Mais l’Espagne ici est celle de Don Quichote pour qui Orson Welles avoue sa révérence et sa fascination. Il a distribué en Sancho Pança, sa conscience ou son garde-fou, le technicien à casquette affecté au studio de radio où il enregistre des publicités aussi ineptes que grandiloquantes et destinées à la ménagère des années quatre-vingts . Orson Welles a soixante-dix ans ; en dépit de son rapport extravagant à l’argent qui ne lui permet plus d’être bankable , sa confiance en quelques amis, sa foi en lui-même, et l’espoir de réaliser le film qui lui tient plus à cœur que les précedents, le maintiennent à flots. Ses souvenirs chevauchant les volutes de fumée d’un cigare colossal il se raconte, réconforté par la présence de l’homme de l’autre côté de la vitre. Professionnel sous tension ce dernier sort de sa cage, le rappelle à l’ordre : « On reprend : histoire un, prise un !». Orson s’exécute de plus ou moins bon gré, mais ne peut s’empêcher de réenfourcher sa saga. Défilent des personnages taille XXL qui l’ont marqué tel Churchill, mais aussi la torride et fragile Rita Hayworth, son ex-épouse qui au terme de son Alzheimer, un soir ne le reconnaîtra plus. Karen Blixen, autre femme d’exception, côtoie des figures moins emblématiques mais tout aussi touchantes. Si ses engagements politiques sont liés au rêve d’une liberté à réinventer en permanence, la verve et la dérision de Welles sont inoxydables. Coups de gueule parfois malencontreux, plaisanteries triviales, anecdotes à l’air de déjà entendu mais qui l’enchantent tant il est bon public et bon vivant, Jean-Claude Drouot est dans la peau de cet artiste si différent des têtes d’affiche d’aujourd’hui. « Je suis là pour vous redire la voix d’Orson Welles » clame cependant le technicien en train de bidouiller ses bandes pour gommer savonnages et autres défauts (efficace et savoureux Serge Le Lay). Jean-Claude Drouot n’a peut-être pas sa voix, mais il a la stature et le pouvoir d’embarquer le public du monstre sacré, maître que Richard France le fait servir avec panache. Dire sa gratitude à un comédien qui rend un pareil hommage à quelqu’un qu’il a aimé et qu’il admire est une mission bien agréable.
Théâtre Marigny, salle Popesco, du mardi au samedi à 21h, matinées samedi et dimanche à 16h30 . Réservations : 01 53 96 70 20

L'éventail de Lady Windermere, d'Oscar Wilde

On se demande ce qui a pu passer par la tête de la Duchesse de Berwick lors de la réception donnée à l’occasion des vingt et un ans de Lady Windermere, pour qu’elle révèle à cette jeune mariée et mère comblée, que son mari modèle rend quatre à cinq fois par semaine visite à une certaine Madame Erlynne installée à Londres depuis six mois. Femme visiblement entretenue, la rumeur lui attribue non pas « un passé » (sic) mais une douzaine. Le penchant conçu pour cette intrigante par Lord Augustus, frère de la duchesse, justifie-t-il que cette dernière déclenche chez la jeune femme une aversion soudaine et insurmontable pour son époux ? Lady Windermere envisage même un instant de céder aux avances de Lord Darlington qui la courtise pour son charme bien sûr, mais aussi pour des motifs plus déloyaux envers Lord Windermere, son meilleur ami. La manigance n’est-elle que la stigmatisation voulue par l’auteur de ceux qui, jaloux du succès de personnages propulsés par leurs talents sur le devant de la scène, se servent d’une rumeur, peu importe laquelle, pour leur mettre la tête définitivement sous l’eau ? On sait ce qu’il advint de Wilde, vilipendé par le père de celui qu’il aimait passionnément, condamné aux travaux forcés et qui en mourut brisé, en exil. Mais ici il s’agit de la pièce à rebondissements d’un jeune et brillantissime auteur ne soupçonnant pas qu’il lui reste moins de dix ans à vivre. Elle fourmille de traits d’esprit fulgurants, dont le fameux : « Je peux résiter à tout hormis la tentation », de paradoxes doux-amers et de piques à l’encontre de la société, victorienne ou pas, formulés selon la plus suave urbanité. Mais les personnages sont plus sûrement et profondément blessés qu’il n’y paraît et les femmes ont hérité du beau rôle, leur intuition, leur résignation et leur délicatesse aidant.
Dans un décor mis en valeur par des lustres, des bouquets et des costumes raffinés, la pièce est menée sans temps mort. Geneviève Casile est Madame Erlynne ; rayonnante elle a néanmoins perdu assez d’illusions pour en devenir presque caustique. Elisa Sergent est une Lady Windemere fraîche et désemparée à souhait. Jean-Philippe Beche, Lord Windermere, a l’aplomb qu’il faut pour ménager le supense juqu’à son terme et Sébastien Azzopardi est un Darlington archi-séduisant . Dans des rôles plus brefs, Marie-France Santon est une duchesse à la vraie allure de commère, Aude Sabin une parfaite ingénue. Franck Desmet, Cecil Graham son prétendant australien, est infiniment plus commun que ses hôtes, comme il se doit, et Jean-François Guilliet campe un épatant Lord Augustus Norton, gaffeur, dans les nuages, mais qui finira par décider de quitter ses damnés climat, pays, clubs et le reste, au bras de Madame Erlynne devenue Lady Norton. Cela se passe de l’autre côté du Channel, mais la mise en scène de Sébastien Azzopardi séduira le public français .
Théâtre 14, jusqu’au 28 octobre, mardi, mercredi, vendredi, samedi à 20h30.
Jeudi à 19h, matinée samedi à 16h.Réservations 01 45 45 49 77

10 septembre 2006

Le Cabaret des hommes perdus

Le Cabaret des hommes perdus, de Christian Siméon
Mise en scène Jean-Luc Revol, musique Patrick Laviosa
L’univers de cet établissement est donc celui des gay, vrais messieurs-dames ; on y côtoie les adeptes des boîtes de peep-show masculin : escort ou prostitués, figurants et acteurs de films porno. Piano, bar, rideau à paillettes, les déguisements et déshabillés affriolants y sont en stock et on vous passe les accessoires même plus équivoques. L’histoire contée par Christian Siméon et relayée par le patron du lieu, « commence et finit dans la crasse », c’est « une épopée pitoyable et narquoise », le récit d’ « une vie sabordée », malgré la tentation du personnage central d’échapper à son destin. Mais « vous êtes tous le destin de votre voisin» conclura le meneur de jeu, ses compères et sa commère faisant chorus. Donc Dick Teyer, jeune et sympathique paumé sans emploi, fait irruption dans le cabaret dont le barman est aussi tatoueur et où le meneur de jeu, maestro en habit scintillant, est flanqué de Lullaby, chochotte mais vraie créature de rêve. Or le mot 'dick' en anglais désigne l’outil de travail de Rocco Siffredi et celui de notre jeune homme a des proportions voisines. Teyer se prononce «théïère» autre référence à l’attribut constituant son atout majeur…son va-tout. Décrété par son hôte, à son corps défendant, bon pour un certain service il effectuera un parcours du combattant dont il mourra d’épuisement, également contaminé par le virus que vous savez. « Qu’est-ce qu’on peut faire ? » interrogent les autres qui enchaînent : « Chanter ! ». Dick aura le temps de nous offrir sa chanson tendre : « C’est ton visage » causant un tsunami d’émotion dans la salle: vous avez compris que cynisme et cruauté n’ont rien à faire ici. Denis d’Arcangelo, l’ineffable meneur de jeu, ex-Madame Raymonde dans un récent spectacle, y prenait le public à témoin : « Il y a des gens qui ont des problèmes autrement plus importants que les nôtres ». Même si certains numéros, bien qu’ébouriffants de cocasserie, sont parfois ‘installés’, ou à l’inverse se font attendre, ou encore semblent juxtaposés, le fil conducteur se révélant inopérant et la dramaturgie improbable, l’ensemble séduit. Les interprètes, comédiens top niveau, dansent, chantent et se donnent à fond, ils ont comme un supplément d’âme. Les lumières inventives sont signées Philippe Lacombe et Patrick Laviosa joue amoureusement la musique qu’il a composée pour ce spectacle trépidant.
Théâtre du Rond Point jusqu’au 22 octobre, du mardi au samedi à 21h, dimanche à 15h30
Réservations 01 44 95 98 21 ou 0 892 701 603

08 septembre 2006

Le songe d'une nuit d'été, de Shakespeare

Le Songe d’une nuit d’été, « de et ou d’après W.Shakespeare » (sic)
Héritier du chœur antique et avec pour mission de mettre le public dans le coup, le meneur de jeu qui vous accueille en costume moulant blanc est devenu chauffeur de salle. En un tour de bonneteau il vous embringue dans une aventure dont vous émergerez proche de la suffocation après avoir côtoyé des personnages du genre chaudières en surchauffe. « Le dément, l’amoureux, le poète sont tous pétris d’imagination » fait dire Shakespeare au duc d’Athènes mais les membres de la Compagnie Casalibus, s’octroyant une jolie marge de manœuvre question délire, font un plaisant (ou complaisant) bras d’honneur à l’auteur qu’ils relèguent jusqu’à en faire l’épiphénomène de sa propre comédie. Il est vrai qu’il pompait ses sujets à droite et à gauche pour les relooker mais ici c’est « babaï raïteur, welcome ze rodéo ». Labelisé « formule Shakespeare » le menu ne laisse pas vraiment le choix entre un coulmiche qui se carapate hors de l’assiette et un dessert du genre sorbet .Tentons de comprendre : deux gentilshommes courtisent la même jolie fille, mais la meilleure amie de celle-ci soupire pour l’un des deux. Soit : amour, mal d’amour, rivalité, amitié … prétextes et foutaises, ont décidé vos plaisantins. Et de grimper aux rideaux selon une formule qui conviendrait s’il y avait des tentures. En leur absence, redoutables acrobates ils escaladent les murs, jonglent avec des accessoires gadgets sur la scène où la foire d’empoigne bat vite son plein. On se culbute, on s’envoie au tapis, ça ricane, on se pschitte pschitte en pleine poire à coup de vaporisateurs. Ca éructe, crache, hoquète ; des lumières stroboscopiques transforment la salle en cabaret torride, jusqu’à ce que Puck le lutin-arbitre siffle des suspensions de jeu. Alors des murmures d’oiseaux vous rafraîchissent comme autant de brumisateurs aux terrasses de café par temps de canicule. Et au détour de commentaires raz le gazon, de citations régurgitées façon élèves de cours de théâtre gavés de répertoire, srgissent des ilôts de ce qu’on a presque honte d’identifier comme étant de la poésie faite de mots simples donnant la mesure du rêve.
Ne pensez pas à Shakespeare ! jouez le jeu, allez au Théâtre du Renard sachant que nos énergumènes sont bourrés de talents multiples, qu’ils chantent avec des voix splendides se mariant à vous en donner le tournis, et qu’un certain état de grâce est alors restauré.
Théâtre du Renard, jusqu’au 11 novembre , du mardi au samedi à 21 heures.
Réservations : 01 42 71 46 50



07 septembre 2006

Rutabaga swing, de Didier Schwartz

Rutabaga swing, de Didier Schwartz, mise en scène de Philippe OgouzRutabaga swing, de Didier Schwartz
Mise en scène de Philippe Ogouz
Philippe Ogouz a aidé Didier Schwartz à accoucher d’un projet qui leur était cher et se trouve donc être à l’origine de ce divertissement aux allures de fantaisie. Mais cette rétrospective si peu orientée ou partisane est aussi une vraie leçon d’histoire. Il serait urgent de la proposer à toutes sortes de gamins et même de moins jeunes pour les guérir, une bonne fois pour toutes, des guerres à la télé qui ne leur laissent aucunement voir comment la génération de leurs arrière-grands parents a pu vivre, parfois survivre, à une période plus que trouble. A cette époque les nouvelles ne vous étaient pas assénées 24 heures sur 24 pour être zappées dès le lendemain. Faisant preuve d’une certaine insouciance et persuadés que tous les maux ont une fin, en 1942 les habitants d’un bourg bien tranquille au coeur de la France se réunissent à l’auberge locale pour danser sur des airs de vedettes de music-hall et reprendre les refrains de leurs paroliers-poètes. Même si tous ne partagent pas des convictions tout justes bonnes à alimenter des propos de comptoir autour d’un petit verre du blanc local, le petit microcosme de Chambier, au début de la pièce, est un manège qui tourne rond. Il y a le facteur, le bibliothécaire, la coiffeuse, la jeune serveuse fraîchement engagée par le petit-fils de la patronne. Archi-centenaire et, selon les dires de tous, trop coquette pour exhiber les ravages que le temps lui a fait subir, elle ne descend plus de sa chambre. Font irruption un septuagénaire, ôtage réchappé d’une exécution ordonnée par l’occupant, et un Ober-lieutenant de la Wehrmacht dont la mission est de résider à l’auberge et d’ y taper des rapports qui, en fait, sont les traductions d’innombrables lettres envoyées par les délateurs locaux. La donne est faussée : parmi ces six personnages il y a un ou plusieurs traîtres (ou semi-traîtres) et de vrais naïfs. Le suspense s’impose lentement mais le dénouement abrupt est logique et poignant. Six comédiens parfaitement distribués chantent et dansent sur des chorégraphies aimables ou se livrent à des numéros individuels désopilants. Mention spéciale pour François Feroleto, jeune officier allemand à la présence et au romantisme lumineux. Dans la pénombre, côté cour, un pianiste accompagne remarquablement des airs inséparables de l’époque choisis pour leur entrain er ce petit pincement de nostalgie qu’ils causent au public. Le décor du bistrot, en bois authentique, est fignolé et chaleureux comme le sont les lumières et les costumes. La rentrée au Théâtre 13 a un petit goût de récré.
Théâtre 13, jusqu’au 15 octobre : mardi, mercredi, vendredi à 20h30, jeudi et samedi à 19h30, dimanche à 15h30.
Réservations : 01 45 88 62 22

05 septembre 2006

Fils de personne, de Montherlant

L’auteur aimait rappeler qu’aucune de ses pièces - Le Maître de Santiago excepté - « ne fut mieux accueillie à la répétition générale ». C’était en 1943. L’action de ce qu’il qualifie d’« œuvre étrange » se déroule au cours de l’hiver 1940-1941. C’est un huis-clos dont la première ne précéda que de six mois la création de la pièce de Sartre. Il s’agit ici de la confrontation d’un père, d’une mère et de leur fils de quatorze ans dans le studio de la villa cannoise qu’occupe Marie, mère de Gillou, ce « bâtard non-reconnu » fruit d’une ancienne liaison de sept mois avec Georges. Avocat mais surtout prisonnier évadé, ce dernier ne peut quitter la zone libre et s’est installé à Marseille. En toile de fond s’inscrivent des bombardements probables ou imminents en zone occupée et le déchirement de la France. Mais un tel désarroi n’a rien de commun avec celui du père qui, ayant retrouvé son fils à l’âge douze ans, l’a convoqué pour le regarder vivre, le jauger jour après jour, et enfin le rejeter "peut-être vers la mort - parce que celui-ci est de mauvaise qualité. » selon les termes de Montherlant. Gillou indolent mais affectueux a de vagues notions du monde dont son géniteur brandit les exigences. Georges rameute ses maîtres à penser quand il n’a plus de formules toutes faites à asséner à son entourage, du genre : « La mémoire est l’intelligence des imbéciles »(!), cite Balzac : « On ne s’ennuie jamais quand on fait de grandes choses ». Gillou lui rétorque : « Il est bon, Balzac ? » puis « A quoi reconnais-tu qu’un livre est bon ou mauvais ? » Consternation du père face à un fils décidément irrécupérable.
L’affection et la vigilance de Marie, dont le bon sens est l’un des atouts et l’une de ses qualités essentielles, n’y feront plus rien. Georges qui prétend avoir aimé ou plutôt avoir été attiré par son rejeton se dit déchiré de devoir renoncer à cette part de lui-même, et jette l’éponge. Pas grand-chose n’est sorti d’un face à face en trois actes où père et mère ont ressassé leur histoire ancienne devant un fils à deux doigts de baîller.
Demain il fera jour sera la suite donnée par Montherlant à Fils de Personne et dont il avoue qu’à sa création en 1949, ce fut un échec.
Edith Garraud, metteur en scène, a voulu que l’excellent François-Paul Dubois, entre attirance et répulsion pour Gillou reste un Georges corseté, le regard traqué, ne nous livrant ses émotions qu’à son corps défendant. Gaël Rebel est Marie, comme prise à un piège et qui grille cigarette sur cigarette. Son énergie se heurte au dépit d’un ex-amant avec qui elle ne partage plus rien excepté la co-responsabilité de la procréation d’un « fils de personne », alias « fils de la femme ». Tristan Le Doze est un Gillou crédible et attendrissant tant on sent que relégué par son père au rang d’accident voire d’accessoire, il risque de ne pas s’en relever.
Théâtre du Nord-Ouest , dans le cadre de l’Intégrale de Montherlant.
Dates, horaires et réservations : 01 47 70 32 75






03 septembre 2006

Un cheval, de Jean-Marie Besset

(Librement adapté du roman « L’Influence de l’argent sur les histoires d’amour », de Christophe Donner aux Editions Grasset)
Le décor est stylisé : sur fond bleu azur un gigantesque cadre métallique est posé en travers de la scène, complété par une longue banquette en bois tous usages et un lampadaire fait d’une boule blanche au sommet d’une hampe. Sa légèreté rassure, il ne risque pas de distraire de l’action ni d’écraser ses protagonistes. A peine a-t-on remarqué à l’arrière-plan un écran où se tiendra le vrai lieu de l’action , la portion de terrain où sont projetés dans le feu de l’action et comme à la télé les images des chevaux aux réunions hippiques du week-end. Les voix off et ‘distnguées’ des commentateurs vous feraient tomber d’accord avec le personnage au léger rictus qui déclare : « C’est une vie d’aristocrate, les courses ! ».
Face au public, côte à côte avec ses camarades : un parieur émérite, un jockey gouailleur et un entraîneur cynique, suivant avec eux le déroulement des courses, François (Jean-Marie Besset) ne quitte ses jumelles que pour faire des apartés plutôt désabusés concernant son existence. Ecrivain de profession il est devenu ce parieur accro dont les copains se moquent parce qu’il mise sur des tocards, dont un en particulier se nomme « Karma-quelquechose ». On comprend également que pour cet intello, la course hippique est une métaphore de l’existence, de même que le cheval, par substitution analogique, symbolise l’homme dans son animalité. Jamais à cours de formulations, il mentionnera le « fantasme de la jouissance phallique », peut-être parce que marié à Lucia (Camille Japy) ex-chanteuse, mais toujours super-sexy selon les copains ; il se rend compte qu’elle s’est mise à douter de la solidité des liens conjugaux. Bref, malgré la présence de leur brave gosse d’Anita, le couple tire si visiblement à hue et à dia que l’entourage leur demande régulièrement où ils en sont. Elle élude la question, lui fait de même. La suite ? Lucia fantasmera de son côté sur un manteau vert à col de vison, François pariera frénétiquement une fois encore sur son favori une fois pour pouvoir le lui offrir. Elle,de son côté, misera pour la première fois, devinez sur qui ? Moralité: qui sera en tête de la dernière course finalement? C’est tout.
Avec des situations qui font endosser des rôles multiples ou désopilants aux comédiens gravitant autour de François et Lucia : Gibert Désveaux, Mickaël Gaspar et Eric Théobald, (mention spéciale pour le chauffeur de taxi, philosophe insoupçonné qui parie uniquement sur les chevaux perdants et refuse tout pourboire), avec des répliques qui s’efforcent de pétarader, cette course en terrain plat s’essoufle avant les derniers deux cents mêtres.
Montée dans un café-théâtre, cette mince comédie risquerait d’y attirer un public de turfistes d’occasion qui, pour draguer leurs petites amies - en ajoutant ou substituant leurs commentaires éclairés à ceux qui constituent le ronron des dialogues - les y emmeneraient après ou avant un diner sympa dans un quartier branché-trentenaires. Ce Cheval a pour ambition de faire les beaux soirs de La Pépinière qui nous a offert pourtant de si jolies émotions de théâtre ces dernières saisons. A vous de tenter un pari à très grosse cote.
Mise en scène Gilbert Désveaux .
Théâtre Pépinière Opéra, du mardi au samedi à 21h, matinée samedi à 18h
Réservations : 01 42 61 44 16