28 octobre 2006

Adam, Eve et descendances... de Pascal Bancou

La recette est folâtre : après avoir recensé les couples célèbres depuis le premier, en faire un tri sélectif, n’en garder qu’une vingtaine pour un spectacle d’1 heure 30, durée d’une phase de sommeil, et de ce que le public moyen peut supporter. Faire de ces amants les protagonistes de sketches de tous poil, couleurs et styles, à la manière de… ou pot-pourris sans doute littéraires. Ce faisant, donner à réfléchir, introduire l’amorce d’un débat, d’une polémique. Passer en revue le rôle du mâle et de la femelle dans la procréation, tenter de cerner l’amour ‘ fou’, la fidélité, fustiger les codes et les interdits, évoquer l’éveil des consciences. Dieu et le diable y sont-ils pour quelque chose, à propos existent-ils ? Tout déballer, puis faire décoiffer par le vent de l’histoire dont on dégringolera le cours, galopades et galipettes des comédiens en prime. Avec item sur scène ceinture de chasteté et mode d’emploi. Des noirs sont nécessaires pour que vos Adam et Eve, Héloïse et Abélard, et Cie, véritables Frégoli, endossent ou se débarassent à la volée de costumes minimalistes mais tous plus d’époque les uns que les autres. Jolie performance technique qu’on salue. Faire que la démonstration suive le fil du temps escamotant certaines époques pour s’enquiller ou s’enliser dans d’autres, selon l’inspiration de Pascal Bancou qui tire les fils de ses pantins gambadant. Décompresser : voici un hâvre de grâce, un poème dit à deux… d’Eluard il est vrai. Choisir une comédienne, Isabelle Andréani, vénuste et gaillarde, à l’aise dans la rigolade autant que dans le romantisme, avec ce côté frêle d’une qu’on aimerait protéger avant ou après l’avoir confessée. La déguiser en baronne roumaine avec accent, la voiler pour en faire une gentille infirmière pour gueules cassées. Lui donner pour partenaire un comédien, Xavier Lemaire, prestance et dents splendides, roulant autant les mécaniques que des yeux exorbités par la concupiscence, qu’il soit barbare, conquérant, apprenti-gandin, moine ou macho classique. De ce spectacle en forme de course-poursuite avec ou sans prétention (c’est vous qui verrez), faire un tabac à Avignon-off 2006 puis le programmer à Paris dans un lieu plaisant et central jusqu’à la fin janvier.Vous y attendre. Une séance exceptionnelle est prévue le 31 décembre. Vous y viendrez vous esbaudir avant ou après le réveillon. Le champagne sera-t-il servi à l’issue de la représentation ? De toute façon gueule de bois assurée.
Théâtre Essaïon, du mercredi au samedi à 20 h. Réservations : 01 42 78 46 42

27 octobre 2006

Jules Renard est en voyage, de Xavier Jaillard

Mise en scène : Daniel Lavau, décor : Michel Crayssac
Le brigadier tonitrue en coulisses : trois derniers coups de semonce, un vrai rideau rouge s’ouvre et tout est bien comme autrefois. Le décor minutieux, aux accessoires aussi rudimentaires qu’authentiques, ressuscite la cuisine d’une modeste ferme nivernaise à l’aube du vingtième siècle. A l’époque Galliéni et Lyautey soumettaient Madagascar, et c’est justement de là-bas, après sept ans d’armée, que doit revenir aujourd’hui Antoine, fils de Philippe et Ragotte. Il aura pris le train jusqu’au bourg puis un voisin le ramènera à la maison en carriole. L’imminence de son retour bouscule l’emploi du temps du père et de la mère mais tous deux sont plus bouleversés encore qu’ils ne veulent l’admettre ou se l’avouer mutuellement. Ils se laissent prendre en otage par les souvenirs de quarante ans de vie commune. Si la pièce a le charme d’un épisode de roman mis en images c’est d’une vraie situation de théâtre qu’il s’agit, avec une progression dramatique aussi subtile qu’efficace jusqu’à la fin déchirante. Philippe s’obstine à lire son journal, ronchonne. Elle cause, vaque, lui l’accompagne dans ses tâches ou s’en va accomplir les siennes. Elle dans la pièce à côté, lui feignant de ne pas entendre : leurs faux monologues deviennent des dialogues enlevés qui conjuguent astuce, tendresse bourrue, exaspération, parfaite mauvaise foi, bonhomie. Elle le tance, il la rabroue, ils sont pris de fous-rires. Le temps a du mal à passer. Ils évoquent leur existence campagnarde, tout y passe et surtout ceux à qui elle est liée, voisins, notables, figures locales, maîtres. Et d’abord celui dont ils sont les fermiers, « Monsieur » Jules Renard retenu à Paris par sa carrière d’écrivain, un métier pour le moins bizarre. Si ces paysans sont raisonnablement superstitieux, ils ne savent pas toujours déchiffrer les présages. Peu importe, ils sont facétieux et pleins de bon sens. Le père de Jules Renard dont l’épouse était une mégère s’est suicidé : « Si on a une femme méchante, on ne se suicide pas : on la bat ! » rétorque Philippe à sa propre femme médusée. Mais la tendresse pour des blessures secrètes ou avouées est toujours là . La lumière baisse dans le jardinet derrière la cuisine. Le public s’en aperçoit à peine, tant il est subjugué par les personnages et le jeu criant de vérité, tout en finesse et en justesse de Philippe, Xavier Jaillard, et de Ragotte, Marie-Christine Danède. Tonique, poétique, savoureux, émouvant, ce spectacle se donne à la Salle du Chevaleret, Théâtre de l’Equipe, du mardi au samedi à 20h30, dimanche à 15h. Réservations : 01 45 85 71 27

15 octobre 2006

Port Royal, de Montherlant

Des degrés occupent le plateau, au lointain des marches, pas le moindre meuble ou accessoire, une croix gigantesque en bois blanc côté cour est le seul élément de décor. Huit nonnes l’investissent, tour à tour ou ensemble. Les voiles mettent en valeur leurs traits, et les plis raides de leurs robes leur donnent une allure qui reste authentiquement féminines. Sous des angles différents, saisies par des lumières qui montent ou déclinent, elles sont des silhouettes ou des dos dans cette pièce que l’auteur aimait comparer à une tragédie grecque. La rigueur autant que l’austérité mais aussi la grâce dans tous les sens du terme président à la démarche de Jean-Luc Jeener. Dans les années 1660, les Jansénistes prenaient le christianime « trop au sérieux », et n’aimaient pas les « demi-chrétiens » comme dit l'une des religieuses. L’auteur a lu les lettres de ses modèles historiques, et connaît parfaitement les femmes remarquables auxquelles il donne voix et visage. Parce qu’elles refusent de se plier aux directives de leur Archevêque, ici représentant du pouvoir, la communauté de Port Royal, une soixantaine de sœurs, va être amputée de douze de ses membres. Parmi elles figure la Sœur Angélique de Saint Jean, ancienne maîtresse des novices, admirée par la toute jeune Sœur Françoise qui cherche auprès d’elle du réconfort au moment où certaines nonnes vont trahir. Parce qu’elle a décidé de se soumettre aux autorités religieuse et temporelle, actuelles et à venir, Soeur Flavie a dénoncé les futures proscrites et Angélique sait le dur sort de recluse qui l’attend. Est-il concevable d’être sous « l’aile du pouvoir » et non pas « sous l’aile de Jésus-Christ », ne peut-on ressourcer sa foi dans le mysticisme qui permet de la vivre ? Cette «oeuvre quasiment tout intérieure» pose bien d’autres questions encore, mais comporte des épisodes touchants montrant ces dames de Port Royal « tributaires du siècle ». Au moment de la quitter Sœur Angélique dit adieu à sa Sœur Françoise qui lui promet de demeurer fidèle : « On n’est jamais seule quand on a la foi ». Sœur Angélique conclut: « La nuit passera et la vérité de Dieu demeurera ». Les comédiennes se signent, s’agenouillent, les émois qu’elles ont peine à maîtriser sont parfaitement montrés et les modulations de leurs voix font naître une partition aux nuances multiples. Leur persécuteur, l’Archevêque de Paris, personnage sanguin, apparemment entier mais soudain en proie à des doutes au milieu de trop de certitudes est parfaitement dans le ton. Ce que Montherlant avait conçu comme une pièce en un acte dure plus de deux heures, mais le public conquis ne sent pas le temps passer.
Mise en scène Jean-Luc Jeener.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 31 décembre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75

13 octobre 2006

Sand et Musset, de Michèle Ressi


Chronique des années 1833 à 1835 qui virent naître et s’achever la liaison d’Alfred et de George ; la pièce débute avant l’irruption du docteur Pagello dans la vie de Sand. On se souvient des soins qu’il prodigua aux amants tombés malades lors de leur escapade à Venise. Le comédien qui joue le rôle du médecin reste présent sur la scène jusqu’à la toute fin, comme si son souvenir obsédait Musset plus encore que celle qui s’était jetée dans les bras de l’Italien tandis que lui-même gisait inconscient. Tout se passe en deux temps mais également trois mouvements : après l’épisode Pagello, Alfred dont la jalousie maladive avait exacerbé la passion tente de renouer avec George, d’abord avec succès. Les épisodes choisis par Michèle Ressi pour son montage sont certifiés conformes par les lettres échangées entre les protagonistes, mais aussi les récits de leurs amis, ces témoins privilégiés. Une quarantaine de séquences plus ou moins courtes, parfois échevelées, avec ébauches d’ébats torrides, réunissent ou confrontent Sand à Musset mais aussi à Marie Dorval, la « chère aimée ». Il est fait allusion à l’admiration éprouvée pour la comédienne par la romancière que les hommes ne comblaient pas, sentiment qui se doublait d’une attirance trouble. On comprend également que Sand considérait ses amants comme des fils de substitution; la passion une fois morte elle les distribuait éventuellement dans des emplois de pères de remplacement. Mais les amants du siècle sont bel et bien devant nous,invoquant une mort qu’ils feignent de souhaiter et qui les guérirait d’une aventure qu’ils n’ont pas su mener à bien, reconnaîssant que la chose était irréalisable. La mise en scène d’Albert-André Lheureux transforme le plateau intimiste de la Huchette en lieu multiple. Anne Raphaël est une George Sand vive, charnelle et particulièrement savoureuse, percutante lorsque ses répliques sont pleines de bon sens. Ivan Gonzalez, Musset séduisant, fougueux ou ironique évoque le Francis Huster des débuts. Le Pagello que joue Giovanni Vitello, comparse plutôt terne au début, devient un personnage extrêmement touchant. Sophie Tonneau arbore la chevelure figurant sur les portraits de Marie Dorval; souriante, gentille, elle minaude un peu pour adopter le moment venu un ton grandiloquent, caricature de la tragédienne légendaire qu’elle incarne. Une génération qu’un certain romantisme fait fantasmer, risque d’adorer cette rétrospective à peine didactique, truffée de citations d’auteurs qu’elle aime, qu’elle découvre ou redécouvre. Théâtre de la Huchette, du lundi au samedi à 21h. Réservations : 01 43 26 38 99

11 octobre 2006

Mata Hari, d' Herman van Veen

Tout ou presque a été dit au sujet de Mata Hari, cette danseuse scandaleuse qui enthousiasma le public des music-halls européens mais, collectionnant les amants, n’aurait été qu’une intrigante avide de gloire et de fortune doublée d’une tricheuse ou pire. Son exécution pour espionnage en 1917 n’eut pas d’autre raison que de satisfaire une opinion publique surchauffée par la guerre. Elle soulagea également ceux qui se mordaient les doigts d’avoir côtoyé alliés et ennemis dans son carnet de bal ou éventuellement son journal intime. Hermann van Veen a fait le choix séduisant de mettre en scène et de faire témoigner une certaine Anna compatriote de Margaretha Zelle qui, selon lui, était devenue son amie de cœur. Elle aurait partagé jusqu’à ses amoureux, se retrouvant ainsi à l’origine d’un quiproquo suivi de la dénonciation qui l’envoya à la mort . Mais plus que cette trouvaille, c’est le goût de l’authenticité et de la beauté qui donne son ton à ce spectacle. Les tableaux d’une très grande variété, les costumes, les musiques et les textes raffinés tranchent avec trop de comédies musicales où ce qui se dit sur scène n’est là que pour meubler entre des airs ou des numéros dansés. Anna remonte le cours des souvenirs la liant à celle qui est devenue Mata Hari après son mariage et son séjour aux Indes néerlandaises. Mais c’est une danseuse aérienne et charnelle à la fois, née à Java (Wendel Spier) qui l’incarne sur des chorégraphies envoûtantes. Silke Mehler, comédienne et danseuse expressive et émouvante, Martine de Kok musicienne étonnante au piano et à l’accordéon, sont les camarades d’école irrévérentieuses puis la nonne qui visite la condamnée dans sa prison ou le crieur de journaux chargé des proclamations publiques. Il n’y a aucune pause, aucune sophistication dans le jeu de ces très jeunes femmes qui incarnent avec voracité l’amour de la vie, en soulignent les côtés cocasses ou plus sombres. La grâce infinie de Gaétane Bouchez illumine la distribution ; elle est cette Anna qui nous fait partager admiration et compassion pour l’artiste, la chavireuse de cœurs dont les choix la portèrent malencontreusement vers des hommes sanglés dans des uniformes, jusqu’au coup de feu final . En filigrane l’auteur dénonce injustices et absurdités. Ne manquez pas ce spectacle de très grande classe.
Hôtel Prince de Galles, 33 avenue George V, les 22 octobre, 5 et 19 novembre à 15h. Réservations : 01 53 23 77 77.
Théâtre du Renard, du 14 novembre au 2 décembre, du mardi au samedi à 19h. Réservations : 01 42 64 30 53.


10 octobre 2006

Noces de sang, de Federico Garcia Lorca

Assister à la création d’une pièce légendaire dans un théâtre qui sent le neuf est aussi réjouissant qu’impressionnant, surtout lorsqu’on sait combien le projet de monter ces Noces tenait à coeur à l’équipe du Théâtre Jean Arp. Cela ressemblait à un défi , c’est devenu un pari en passe d’être gagné. De part et d’autre du plateau des échafaudages métalliques montent à l’assaut de l’espace, des personnages s’y figent attendant de prendre part au drame ou de le commenter ; ils y deviennent des animaux guettant ce qui se passe au sol, prêts à fondre sur la scène à l’allure d’arène. Une scènographie ambitieuse évoque un West Side Story techno puisqu’il est ici question d’une alliance forcément funeste entre rejetons de familles qui se haïssent .Ce ‘spectacle total’ flirte inévitablement avec tous les genres : des épisodes clownesques avec personnages masqués font place à des danses rock, des techniciens avec perches et matériel idoine investissent un plateau dont ils n’ont jamais été vraiment absents. Des chants purs font communier les personnages libérés de ces passions qui flamboient un temps pour mieux détruire ; nous ne sommes pas loin de l’oratorio. Mariée à la senteur puissante des fleurs, l’odeur de la terre aride ou généreuse mère de ces êtres instinctifs, joute avec celle du sang et la masque un temps. Une jovialité débordante s’invite dans le texte que Fabrice Melquiot a judicieusement et tendrement retraduit. Les comédiens en costumes de nulle part donnent leur mesure et portent la voix dans cet univers aux proportions écrasantes où s’est vite installé le chaos. Le risque de déborder l’intrigue, de la diluer, voire de la repousser à la périphérie que comportait le parti pris de Patrice Douchet a été conjuré. La magie opère alors.
Théâtre Jean Arp à Clamart, jusqu’au 15 octobre. Du mardi au samedi à20h30, jeudi à 19h30, dimanche à 16h. réservations : 01 41 90 17 00
Les 17 octobre : Théâtre du Vésinet (78) , 20 octobre : l’Atelier à spectacle de Vernouillet (28). Les14 novembre : Théâtre d’Auxerre (89), 17 novembre : Centre Culturel de Sallanches (74), 22 novembre : ATP d’Orléans (45), 24 novembre : Centre culturel des Ulis (91). Le 5 décembre : Théâtre de Chartres (28), les 19, 20 et 21 décembre : Théâtre de la Presle à Romans S/Isère (26)

09 octobre 2006

Dans la luge d'Arthur Schopenhauer, de Y.Reza

Dans la luge d’Arthur Schopenhauer, de Yasmina Reza
Venu au Théâtre Ouvert par hasard (chose hautement improbable selon les habitués des lieux voués aux spectacles de qualité), ignorant que la pièce qui s’y donne est une adaptation de monologues dont certains comportent dans leurs titres le mot psychiatre, le spectateur lambda éprouverait probablement une légère frustration. Effectivement sur le plateau genre ring, les spectateurs étant installés de part et d’autre, quatre personnages se croisent et se décroisent, se font face, tournent les uns autour des autres, se prennent à témoin, se toisent ou s’asseoient côte à côte sans jamais s’apostropher, se provoquer, ni relever les propos tenus par l’un quelconque d’entre eux . Le même spectacteur alléché par l’affiche où le nom de Schopenhauer produit l’effet d’un néon serait frustré plus gravement encore en constatant que le texte ne fait allusion qu’une seule fois au philosophe, comme en passant. Mais la mise en scène futée et mystificatrice de Frédéric Bélier-Garcia est déja en train de métamorphoser toute frustration en source de délices. Après avoir finement recensé les absurdités et les lassitudes indissociables de l’existence et très emblématiques de notre époque, certains sectateurs de Yasmina Reza aimeraient se les voir renvoyer à la face, brillamment comme d’habitude, pour être amenés au constat d’échec et au désespoir. Dans la pièce, des intellectuels las affichent le détachement habituel d’un milieu où, au mieux on commet des livres à vocation incontournable, ou au pire on se suicide d’une façon qui contrarie les gens censés mais ravit les amateurs d’émotions trash. ( Cf. Althüsser et Cie.) Sur scène, se livrant à des considérations analogues, une comédienne qui se raconte à son psy, grignote compulsivement bretzel sur bretzel; un comédien pioche d’un air absent dans l’assiette tendue avec sollicitude par un autre, lequel oublie de récupérer en sortant son sachet de fruits. Le suivant le ramasse aussi machinalement qu’il revêt ensuite son casque de moto. Les contingences de la vie qui les ont rattrapés sont devenues le contrepoint de leur discours, ou s’inscrivent en faux contre celui-ci. Le propos facétieux du metteur en scène, complice de l’auteur, a balayé toute tentation du réalisme dénonciatoire jusqu’à l’abrutissement souhaité par les tristounes. La saine envie de rire qui vous a saisi ne vous lâchera plus. Yasmina Reza, belle à se damner, est l’interprète magnétique qu’on est heureux de revoir sur les planches . Elégantissime, Christelle Rual hypnotise son monde dès qu’elle a la parole. André Marcon et Maurice Bénichou sont plus que réjouissants dans les rôles du philosophe désabusé et de son ancien collègue, discoureur redoutable. Une pareille distribution a quelque chose de rare et d’émouvant.
Théâtre Ouvert, jusqu’au 21 octobre. Du mercredi au vendredi à 20 heures, le mardi à 19 h,
le samedi à 16 h et 20 h. Réservations : 01 42 55 55 50

07 octobre 2006

Le gardien, de Harold Pinter

Le rôle principal donne sa couleur et son sens à la pièce, beaucoup plus qu’ailleurs chez Pinter . Des phrases évasives dont les mots finissent par ne plus rien dire et des propos décousus permettent à l’interprète du vieux Davies d’investir son personnage en le modelant. Laissé pour compte de la société, on ne connaît pas l’identité exacte de ce probablement septuagénaire xénophobe, râleur et vaniteux qu’Aston, la trentaine laconique, vient de recueillir et d’installer dans sa chambre. Laquelle est encombrée d’objets hétéroclites récupérés dans des brocantes et dont il prétend qu’un jour ils se révèleront utiles. Survient Mick, son prétendu frère, à la personnalité tout aussi immature. Passant de l’agressivité à une amabilité inattendue envers Davies, il lui offre à son tour d’être le gardien de ce lieu dont il prétend être le propriétaire et qu’il compte rénover. Les deux frères ne se côtoyant presque jamais Davies, qui croit les avoir décodés, se plaint au cadet des reproches incessants que lui fait son aîné dont il perturbe soi-disant le sommeil . Malgré des protestations pathétiques, il sera finalement enjoint par tous les deux de vider les lieux. On sait que l’auteur avait prévu une fin plus violente, l’intrus n’était pas simplement exclus de ce qui pouvait sembler un hâvre de paix mais tout bonnement liquidé. L’intrigue est mince ; pourtant l’étrangeté de la pièce, ses différents niveaux de lecture, tout ce qui est sous-entendu, enfin la langue de Pinter, poète et comédien avant d’être dramaturge, la voue depuis sa création à un succès phénoménal. Philipe Djian l’a retraduite avec ‘feeling’, cela donne : « la lumière est nase », et « ton frère... un branleur, il est barré ». Didier Long la monte en gommant ce que les objets qui semblent devenus autonomes acquièrent de menaçant : seau pendu au plafond où goutte soudain la pluie, aspirateur qui se déclenche dans le noir... Paradoxalement le décore rassure les spectateurs cueillis par une humeur et un humour pinteresques moins grinçants. Robert Hirsch nous offre un Davies version comédien truculent et disert, ressassant ses anciens rôles, passant sur les moins reluisants, en rajoutant un peu. Prodigieux, il ne fait pas d’ombre à ses partenaires. Samuel Labarthe est un Aston perturbé mais dont le phlegme ressemble à de la tenue. Cyrille Thouvenin est un Mick agité, presque caricatural d’une génération débordant de projets qu’elle zappe sans arrière-pensées. Peu importe ce qu’en diront les spécialistes de Pinter, ce Gardien est un très grand moment de théâtre.
Théâtre de l’Oeuvre, jusqu’au 31 décembre, du mardi au samedi à 21h.
Réservations : 01 44 53 88 88

05 octobre 2006

autoPSY, de Gérald Gruhn

autoPSY… de petits crimes innocents, de Gérald Gruhn
Une musique de fond sympa qui devient quasi-apocalyptique et votre fifille est là, campée au mitant du plateau en couettes et socquettes. Volubile, surtout pas compléxée, elle raconte comme on raconterait à la maîtresse qui vous le demanderait gentiment pour l’édification de la classe, pourquoi on aime tant son papa-maman. Sauf que son papa à elle n’est surtout pas comme celui des autres : forcément il « soutient » des personnes ! et sa maman non plus : qu’elle en « entraîne » d’autres ! et c’est pas à la maîtresse qu’elle raconte tout ça, ni même à nous … On ne vous dira pas à qui elle s’adresse, ça bousillerait presque tout, et ça ficherait en l’air le reste. La gamine qui couchait dans un placard et zyeutait ses parents pour faire ses apprentissages, puis matait le deuxième homme de sa mère, une fois le premier dézingué est devenue une nénette avec des « monstrues ». On note au passage que le mot propre n’est pas toujours son arme préférée ; que côté pataquès elle est douée ; et surtout qu’il y a le pistolet à Tonton, lequel… On essaie de reprendre et de la suivre, on ne peut pas, elle a déjà tâté de la copulation et liquidé deux maris. Cela finit toujours par du sang sur le tapis et ses commentaires s’assortissent de récriminations du genre : « on n’a pas le droit de faire ça à… » la suite étant « …des enfants », voire « …des personnes âgées ». Avec elle on n’est sûr de rien, sauf qu’elle déteste les chauves, et qu’elle ne s’embarasse pas des gens qui font des parties de cache-cache avec la vérité. Entre ce qu’elle dit quand elle semble sincère, ce qu’elle fait mine de ne pas comprendre quand elle le dit, ce qu’elle avoue quand on ne s’y attend surtout pas, la rouerie du personnage et sa logique interne en enverraientt plus d’un au fameux tapis, voir ci-dessus. Le texte de Gérald Gruhn est un marathon rigolo, de quoi vous défouler grave, son personnage, calamité qui ne s’appelle pas forcément Jane, aligne des répliques faussement ingénues à la Zazie mais vraiment assassines Juliette Stevez l’investit avec une ardeur communicative. Josiane Pinson l’a mise en scène avec jubilation.
Aktéon Théâtre, jusqu’au 19 décembre, tous les lundis et mardis à 20h
Réservations : 01 43 38 74 62

En allant à Saint Ives, de Lee Blessing

Un salon anglais est suggéré par une petite table ronde avec nappe blanche et du thé servi dans de la porcelaine à motifs bleus classiques. L’Africaine dans son somptueux costume traditionnel, dont on apprendra qu’elle se prénomme tout simplement Mary, et qui est visiblement « maîtresse de la parole » pose des questions de plus en plus personnelles à la femme en tenue sobre et raffinée et aux cheveux blonds gracieusement relevés. C’est Cora l’ophtalmologue dont le prénom évoque une harpe africaine et qui va l’opérer le jour suivant. Grâce à leurs récits qui s’entrecroisent, le thriller se met rapidement en place à coup de renversements de rôles et de situations . Aux USA, dont elle et son mari son originaires, Cora a perdu son fils, victime d’une balle perdue lors d’un affrontement entre des malfrats black. Ils se sont alors établis en Angleterre. Né pour être empereur dans son pays, le fils de Mary se prépare à massacrer des milliers d’individus n’appartenant pas à son ethnie. Si Cora accepte de lui fournir le poison qu’elle souhaite pour le supprimer, sa mère utilisera sa position et son influence pour qu’une poignée de médecins européens pris en ôtages soient épargnés. Les termes du marché semblent disproportionnés et l’affaire aurait quelque chose d’artificiel, de peu crédible et finirait par ressembler à un prétexte si on ne comprenait pas que le véritable propos de l’auteur est ailleurs. Il pose la question des liens troubles, selon lui, qui unissent toute mère à son fils. C’est cette conduite monstrueuse du sien engendrant révolte et dégoût chez Mary, qui la décide de le supprimer, quitte à ce qu’elle ne lui survive pas, son crime une fois découvert. Celle qui n’a pas voulu la mort de son fils et celle qui l’organise froidement, les deux femmes qui se font face semblent appartenir à des univers proches, mais il s’avère qu’elles n’envisagent pas leurs responsabilités passées et à venir sous le même angle, qu’elles raisonnent ou se résignent différemment. Cora se sent coupable de ce qui est arrivé à son enfant mais les mots vengeance, espoir, honneur brandis par Mary la troublent sans trouver chez elle l’écho que l’autre attend. La pièce se déroule en deux temps et dans deux lieux clos. Ne parviendront de l’extérieur que des bruits de coups dans une porte rappelant l’urgence de prendre une décision, alors qu’il est trop tard et qu’une troisième mort est imminente. L’action est ponctuée par des répliques véhémentes, parfois sidérantes d’humour acerbe de ces deux femmes prenant à témoin un monde absurde et cruel . Mary à l’allure de diva, Yane Mareine, transporte effectivement le public lorsqu’elle se met à chanter. Face à elle Béatrice Agenin vibre, toute en nuances. Elle a voulu une mise en scène rigoureuse et rapide. Décors, lumières et costumes sont sobres et élégants .
Théâtre Marigny, Salle Popesco, du mardi au samedi à 19h.
Réservations : 01 53 96 70 20 et Fnac : 0 892 68 36 22

03 octobre 2006

Madame Colette a-t-elle une âme? d'après Colette

Madame Colette a-t-elle une âme ?, de Gérard Bonal d’après Colette
Le titre est celui d’un article publié par un journaliste plus exaspéré par les provocations d’une femme émancipée, non-conformiste et excentrique, que de l’auteur célèbre. Il se fait aussi le relais des bien-pensants soulagés de ce qu’aucune célébration chrétienne n’ait précédé ses funérailles nationales. Colette était païenne ; pour elle le paradis avait précédé l’apparition de l’homme sur la terre, ou alors se situait dans l’enfance. Pour ce montage de textes devenu partition à trois voix, Gérard Bonal a fait un choix difficile privilégiant les épisodes de sa vie qui, selon lui, la définissent le mieux. Sur le plateau exigu de la Huchette : une table, quelques chaises de jardin ; seul un châle rouge accroche le regard .Trois comédiennes s’y croisent, s’y succèdent, s’y rencontrent. L’une ( émouvante Claude Darvy dont le visage et le regard évoquent étonnamment la romancière) résume les autres ; elle est Colette âgée mais aussi Sido sa mère, référence autant que modèle, la femme qui répétait à la petite Gabrielle : « regarde ». Celle qui déclinait l’invitation de sa fille adorée à lui rendre visite parce qu’une fleur fragile venait d’éclore sur un arbre rare de ce jardin où, de sa jolie voix, elle hélait sa progéniture à l’heure du goûter: « Où sont, où sont les enfants ? ». La seconde (Frédérique Villedent, incisive, magnétique) est la Colette mûre, lucide, cocasse avec son sens de la répartie. Celle qui dévoilait une plastique travaillée dans des cours de gymnastique et se faisait applaudir dans des pantomimes pour gagner sa vie; cette « battante » qui ne voulut jamais être prise de court. La troisième (Dominique Scheer, enjouée et chaleureuse) est une Colette jeune femme obstinée à la longue natte. Elle déclare avoir été au départ « un écrivain qui ne voulait pas écrire », martèle « qu’elle veut faire ce qu’elle veut. » Elle énonce ce à quoi elle a successivement tourné le dos, et on se souvient de son stoïcisme dans la maladie lorsque condamnée à un fauteuil d’infirme elle se sépara de ses chats par sollicitude pour ses compagnons bien-aimés qu’elle ne pouvait plus soigner. La rétrospective évoque encore le rôle joué par Missy et Marguerite Moreno, ces amies si fidèles, dans une carrière aux aspects multiples et déconcertants. La naissance de sa fille la fait s’exclamer : « ma fille est magnifique ! ». Mais les hommes qui comptèrent pour elle : Monsieur Willy son initiateur, Jouvenel son second mari, entre autres, sont simplement mentionnés. Au soir de sa vie, résignée, admirable, elle conclut: « C’est moi qui m’éloigne ». La langue sensuelle qu’elle dédiait à ses lecteurs pour leur faire partager ses innombrables plaisirs cesse de se faire entendre et sur scène les lumières déclinent.
Mise en espace : Claude Darvy
Théâtre de la Huchette, le samedi à 21h. Réservations : 01 43 26 38 99


02 octobre 2006

La ville dont le prince est un enfant, de Montherlant

« Il n’est pas dans les intentions présentes de l’auteur que la Ville dont le prince est un enfant soit représentée » déclarait Montherlant lors de sa parution en 1951. Il craignait que le sujet de la pièce soit pris pour une charge contre les éducateurs catholiques.
L’Abbé de Pradts, préfet de la division des « moyens » d’un collège parisien convoque fréquemment dans son bureau le jeune Souplier, 14 ans, élève médiocre et indiscipliné pour le mettre en garde contre la légèreté, la facilité, la veulerie, ces trois ennemis de l’adolescent. Il le presse de questions témoignant de son extrême intérêt pour lui et admet mal qu’il ait pu lier une amitié particulière à l’allure de pacte avec Sevrais 16 ans, brillant élève de philosophie. La suite ressemble à un roman. Sevrais a un tête à tête avec Souplier qui ferme brusquement la porte de la resserre où ils se sont retrouvés. Pour leur éviter un scandale, dit-il, l’Abbé de Pradts fait renvoyer Sevrais, plus âgé donc plus responsable. Il lui fait promettre de ne plus revoir son camarade, mais est informé à son tour que le Père Supérieur vient aussi d’exclure Souplier pour le bien de ce celui-ci et… le sien. La scène finale, magistrale, met les deux prêtres face à face. Le Père prévient l’abbé qu’il a outrepassé les exigences de sa mission au point de mettre sa foi en danger, puisque ce qu’il éprouve pour son protégé est ‘un attachement où Dieu n’est pas’. L’abbé se débat, lui rétorquant que si son supérieur a du respect pour le péché, il n’en a pas pour la faiblesse humaine. Puis il s’effondre en sanglots. Tout au long de la pièce se pressent les questions qui les taraudent tous : est-ce illusoire de ‘chercher le bien’ de quelqu’un ? Que sont l’orgueil, la confiance, la fidélité, la générosité mais encore la force et la faiblesse, non pas seulement du Chrétien mais de l’être humain ? La mise en scène utilise la salle de théâtre d’une façon qui aurait plu à Montherlant ; il voulait un espace avec une « vision rapprochée » pour que les jeux de scène et les « petits gestes » si peu spectaculaires qu’il autorisait à ses personnages, en soient d’autant plus significatifs. Pour le choix des jeunes comédiens Jean-Luc Jeener s’est plié aux conditions que l’auteur réitérait à Jean-Louis Barrault lors des auditions destinées à choisir un Souplier et un Sevrais : « Il faut que cela soit admirable, ou que cela ne soit pas. » Pascal Parsat est troublant en Abbé de Pradts élégant mais à la sensibilité d’écorché contenue. Robert Marcy impose un Père Supérieur à l’autorité et à la compassion bouleversantes. Jusqu’à la fin décembre, une trentaine de représentations feront découvrir ou redécouvrir cette pièce très souvent montée, mais rarement de façon si convaincante.
Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 31 décembre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75