26 novembre 2006

Lambeaux, de Charles Juliet

Le sol de la Salle Lautréamont, cette petite cave où tout incite au murmure et à la confidence, est jonché de curieuses petites boites bleues qui, à y regarder de plus près, figurent des maisonnettes. D’autres éléments du décor sont plus difficilement identifiables. D’un même bleu intense, ils ressemblent l’un à un étal de boucherie, l’autre à un plan incliné sur lequel au lavoir du village nos arrière-grand-mères essoraient leur linge à coups de battoirs. Les spectateurs repoussés par ce dispositif qui mange l’espace sont contraints de s’entasser sur trois rangs. Une comédienne aux beaux traits énergiques s’encadre dans la voûte du fond . Dès ses premiers mots le fait qu’elle soit sonorisée l’isole, nous la rend inaccessible tandis que le récit d’une existence campagnarde presque rassurante se transforme en aventure mélodramatique et cruelle. Charles Juliet nous raconte ou plutôt recompose l’existence de cette mère qu’il n’a pas connue et qui est morte de faim dans un hôpital psychiatrique. Elle y avait été internée à la suite de troubles mentaux qu’on jugerait soignables de nos jours si tant est qu’ils aient été avérés. Anne de Boissy dont les gestes sont comme chorégraphiés, est le double de l’auteur et reprend la narration à son compte. Elle dit la descente aux enfers de cette femme flouée, évoquée dans un style précis et accessible ; on est fasciné par les détails rélévant tout un petit monde que nous avons côtoyé dans les romans de l’époque. Parfois poétisant, il coincide pourtant trop souvent avec celui des faits divers relatés par les journaux du moment. Les amis d’enfance d’Elle, puis le garçon qu’elle aima, celui qu’elle épousa, ses enfants, ses voisins, cousins, famille, tous sont là, mais aucun ne l’empêchera d’être happée par le vide. « Tu n’as pas le temps de te consacrer à ta vie intérieure » : Tel est le constat désespéré de son fils, l’auteur. La comédienne à la diction impeccable fait si bien exister chaque mot, chaque image que cela confine à la performance. Une musique subtile et des éclairages aussi sophistiqués que la scènographie et la mise en scène soulignent le tout. Cependant l’émotion n’est pas souvent au rendez-vous. Le récit n’en finit pas de s’étirer, quant au pathos final, il est difficilement soutenable.
Maison de la Poésie jusqu’au 22 décembre, mercredi et samedi à 19h, jeudi et vendredi à 20h30, dimanche à 17h . réservations : 01 44 54 53 00

25 novembre 2006

Ignace de Loyola, par le Théâtre du Regard

Ignace de Loyola « Itinéraire d’un pèlerin », d’après le récit du Père Louis Gonçalvès par Zygmunt Blazynski et Pierre Lefebvre.
La crypte baigne dans une lumière bleue, des musiques incitent à se recueillir et à accueillir l’ineffable. Derrière l’autel des projections de tableaux semblables à ceux qui figurent dans les anciennes églises. L’esprit et l’âme sont conviés à un certain voyage, et c’est bien ceux qu’ a entrepris Ignace de Loyola le jour où, ayant eu certaines révélations de la part de son Créateur et ayant été gratifié de visions, il décide d’abandonner l’état de soldat pour devenir pèlerin de Dieu. Le récit du Père Louis Gonçalvès écrit « aussitôt qu’il l’eut recueilli de la bouche même du Père Ignace » est fait par un narrateur dévoué et touchant à force de minutie. Les nombreuse coupes dont il a dû faire l’objet pour pouvoir être présenté sur scène sans être théâtralisé, comme c’est le cas ici, ne masquent pas la tendresse et l’admiration que son compagnon éprouve pour Ignace . Devenu pèlerin celui-ci va de Gènes à Venise, de Barcelone à Chypre, à Salamanque et en bien des lieux inspirants. Il y est la victime, prisonnier ou ôtage, de conflits opposant nations et empires. Ce sont autant de mises à l’épreuve, précédées ou suivies de procès pas uniquement d’intentions. Mais l’homme obstiné, toujours à l’écoute de sa voix intérieure et de sa raison,(ce qui est très important) élabore peu à peu la règle qui sera la sienne avant de la proposer à ses compagnons. Les réponses aux questions qu’il se pose lui viennent après avoir prié.Tout est examiné : glorifier le créateur, vaincre la tentation, mendier, donner aux pauvres, confesser ses erreurs passées, mais ne pas le faire trop longtemps, se mettre ou se remettre aux études, progresser dans toutes les dimensions. Et encore pratiquer la miséricorde, la pauvreté, la chasteté, être utile aux âmes dont on veut le salut, enseigner le catéchisme aux enfants. Avoir dans toutes ses démarches l’aval du Pape. Rien de ce qui va constituer la règle de la Compagnie de Jésus n’est présenté d’abord comme avéré. Toujours l’âme progresse, cependant que le voyageur chemine… souvent à dos de mule. La narration se poursuit avec des épisodes teintés d’ humour involontaire. Les dates sont précises et un certain compte à rebours a commencé le jour où Ignace ayant surmonté comme par miracle de nombreuses péripéties douloureuses, sa santé décline inexorablement. « Dieu nous l’enlève, cette fois c’est le Père qui parle » conclut l’oraison funèbre du narrateur. La mise en espace est stylisée, deux hommes en tuniques se répondent et racontent, sur le ton loin d’être monocorde d’une lecture au réfectoire d’une abbaye. Chaleureux et rigoureux à la fois, les comédiens vivent leur texte de l’intérieur.
Crypte du Martyrium Saint Denis, 11 rue Yvonne le Tac, Paris, jusqu’au 10 décembre, vendredi et samedi à 20h30, dimanche à 16h30. Réservations : 01 42 23 48 94

24 novembre 2006

Un garçon impossible, de Petter S. Rosenlund

Chez ces sains et robustes Vikings la longévité fait hériter les jeunes et moins jeunes couples de grands parents verts, très présents. Avec eux les relations, si elles ont évolué depuis le temps de Srindberg, doivent tenir compte de l’ éducation religieuse reçue, à laquelle ils se réfèrent copieusement, même ou surtout s’ils ne suivent pas les préceptes inculqués. Le garçon impossible a huit ans et sa jeune mère a, elle aussi, un père dont rien au départ ne laisse présager la responsabilité de ce qui suit. On se demande si le mot responsabilité a ici un sens puisque chacun des personnages agit selon son inspiration, ses pulsions, et se fiche à long terme des conséquences de ses actes. Dans la salle de consultation d’un hôpital Cécilie, infirmière pulpeuse en blouse blanche laissant deviner qu’elle ne porte pas grand chose en dessous, et un médécin, Henrik s’envoient hardiment en l’air à la sauvette. Le praticien poursuit néanmoins sur son portable une conversation dégoulinante de mièvrerie avec son épouse. Débarquent Jim jeune garçon dans un fauteuil roulant et sa mère Sylvia autre blonde. Elle déclare être dépassée par le comportement autiste de son fiston, que l’auteur fait jouer par un adulte. Jim n’entend que ceux qu’il veut, quand il veut, mais va vite jeter son dévolu sur Cécilie, l’ amant une fois retourné au bloc. Lui demandant de raconter la fin d’un conte , il lui fait une cour explicite. Perturbée car Henrik ne comble pas ses aspirations l’infirmière entre dans le jeu. Mal lui en prend. Enhardi et émoustillé par la révélation que son père n’est autre que le médecin qui a engrossé sa mère entre deux portes, Jim se met à régler ses comptes. Sortant un coutelas il les trucide tous. A moitié morts, ils se relèvent pour philosophouiller et accuser la société de tous les maux. L’un d’eux prêche l’urgence où nous sommes de nous mettre « au service de la protection de l’enfance ». Quant au grand-père Oddvar à qui on ne demandait rien, il avoue être l’assassin de son épouse, mère de Sylvia et grand-mère de Jim. De répétitions en leitmotivs finissant par ne rien vouloir dire l’absurdité et la férocité de Petter S. Rosenlund engendrent une catharsis vengeresse. Même si le comédien dans le rôle du grand père force la note et nous impose souvent un premier degré , le reste de la distribution est redoutablement efficace, et le tout est enlevé avec brio
L’Etoile du Nord jusqu’au 23 décembre, du mardi au vendredi à 20h30, samedi à 16 h et 19h30. Réservations : 01 42 26 47 47








Allers-retours, de Ödön von Horvàth

Allers-retours, de Ödon von Horvàth, mise en scène Ahmed Khoudi
Le décor est onirique, le fond suggèrant des buissons de feuilles est digne d’une estampe japonaise. Un léger pont de bois enjambant un cours d’eau archi symbolique relie les deux extrémités du plateau.Un air d’Astor Piazzola au bandonéon contribue au dépaysement emblématique voulu par le metteur en scène. Très vite des personnages au format de marionnettes s’asseoient sur le pont, dos au public, jambes pendantes. A gauche deux douaniers en uniformes à boutons dorés et parements d’un rouge franc réglementaire. De leurs discours emphatiques, voire rendus pâteux par les boissons ingurgitées, il ressort qu’ils sont assez contents d’eux-mêmes. En effet ils sont postés là pour contrôler les papiers de ceux qui viennent de l’autre rive, de l’Etat limitrophe avec lequel les relations ne sont pas forcément harmonieuses. Le plus âgé avoue que sa fille Eve, une jolie gretchen avec tresses, jupe à plis, socquettes et chapeau tyrolien comme tout le monde, passe le soir traverse rejoindre son amoureux qui n’est autre que le douanier d’en face ; jeune homme jovial il a le doigt sur la gâchette de son arme de service comme ceux de l’autre bord. A partir de là, Horvath semble s’amuser d’impliquer des paires des couples et de petites dichotomies dans ce conte presque moral, ressemblant à une fable puis à une farce. Très vite il y a deux paires d’amoureux, deux premiers ministres de pays antagonistes désireux de pactiser, deux personnages patibulaires à lunettes noires, l’un caricature d’une nonne, l’autre de sa vieille accompagnatrice. En fait ce sont deux dangereux contrebandiers qui…Assis au milieu du pont, flèche verticale d’une balance, un homme placide pèche à la ligne. Il sera contaminé par l’hystérie des femmes pleurnichant à gros hoquets autour de lui et prétendra avoir assassiné son épouse parce qu’elle vidait ses boites de vers pour se rappeler à son bon souvenir. Les personnages caracolent, se bastonnent, ôtent leurs déguisements. Cependant un heimatlos et ancien droguiste réduit au chômage technique se fait refouler alternativement par chacun des deux pays et arpente le pont . A la fin, après avoir déjoué à son insu une redoutable machination, il devient un héros, homme riche et époux comblé. Entre parodie et gesticulations drôlatiques le message de Horvàth passe : « Les gens de là bas (voyez l’autre bord) sont hypocrites ». « Pourquoi promulguez-vous ces pauvres lois ? » « Nous souffrons de nos frontières ». Huit comédiens et trois comédiennes, dont le bonheur de faire partie de l’aventure fait plaisir à voir, émergent de trappes. Ils traversent l’espace scènique, trébuchant les uns sur les autres, grimpent sur des tabourets ou à des échelles, s’apostrophent. Véhéments et cocasses mais métaphysiques comme par inadvertance, ils mènent la sarabande. Horvath nous gratifie malicieusement d’une fin idyllique aussi provisoire qu’aléatoire. Elle ne masque surtout pas une dénonciation tous azimuts de la bêtise universelle, mère des égoïsmes, jalousies, manipulations et aberrations qui ont de tous temps engendré les conflagrations. Ce spectacle est de ceux, rares, qui à peine achevé donne envie de le revoir tant il est foisonnant, dérangeant mais utile. Il est servi par une mise en scène qui ne l’alourdit jamais et réussit à lui faire côtoyer le grotesque sans qu’il y bascule un instant.
Centre Culturel Jean-Houdremont, La Courneuve jusqu’au 17 décembre, mercredi, vendredi, samedi à 20h30, jeudi à 19 h, dimanche à 16h30. Réservations : 01 48 36 11 44



23 novembre 2006

Vivre était romantique, par le Théâtre de l'Impossible

Vivre était romantique, Juliette Drouet-Victor Hugo, Marie Dorval-Alfred de Vigny, correspondances, par le Théâtre de l’Impossible
L’an 1833, le 16 février, Juliette Drouet « se donnait » à celui dont elle n’imaginait pas alors qu’elle demeurerait l’amante, la muse et la collaboratrice, son recours ultime en toutes circonstances, jusqu’à sa mort en 1883. Rien alors ne laissait présager l’ombre où son cher adoré allait la relèguer, loin des scènes où elle avait choisi de paraître, pour s’y faire souvent éreinter par la critique. Elle commençait alors à écrire à son Toto les premières des 18000 lettres où s’allient sa tendresse, sa passion charnelle et son admiration pour lui. On n’ envisage pas que ces missives aient été un alibi pour qu’enjolivant une réalité morose, un tempérament prompt à s’exalter s’évade dans le rêve. Vivre ne pouvait qu’être romantique, nous dit Robert Bensimon car, si l’on « s’adosse » à quelque chose sur cette terre, ce ne peut être qu’au bonheur d’exister. De Corine Thézier il fait une Juliette mutine, primesautière à sa table d’écriture mais dont l’abnégation, dans un autre contexte, l’aurait conduite sur les autels. Elle est ensuite, dans une scène sublime, la Dona Maria de Neubourg révèlant à un Ruy Blas pantelant son inclination pour lui. Elle y conserve certains des accents de Juliette, et c’est là un des charmes et une des qualités de ce spectacle dont la composition symétrique et rigoureuse séduit d’emblée. Robert Bensimon y fait alterner extraits de scènes, poèmes et lettres. S’il incarne Ruy Blas dans la fameuse scène des aveux mutuels il est celui qui, dans Booz endormi, nous laisse pressentir les émois éprouvés par le vieillard à la rencontre de la toute jeune Ruth destinée à engendrer une dynastie avec lui. Dans la seconde séquence, Robert est Alfred deVigny face à Marie Dorval. Aînée de Juliette Drouet de huit ans, son poète et dramaturge d’amant ne lui demandera jamais de mettre un terme à sa carrière de comédienne reconnue et encensée. La Mort du loup s’inspire de leur liaison intense, orageuse et brève. Les derniers vers disent l’admiration que le poète éprouve pour le stoïcisme involontaire de la bête magnifique : ils proclament que « mener à bien… la longue et lourde tâche » incombant à quiconque vient au monde, doit être l’ambition ultime . Corine Thézier en somptueuse robe noire est devenue l’une de ces « théâtreuses » que réprouvait Madame de Vigny-Mère, mais qui exprime avec justesse la douleur de Kitty Bell face à son partenaire, Chatterton. Le refus de toute compromission avec un monde hypocrite amènera ce poète paria au suicide. Plus charmeuse que charmante, aussi spontanée que Juliette, Marie est pétulante. Une lettre adressée par elle à Alfred après leur rupture est édifiante, elle lui confie avoir fait des progrès dans son art puisque son jeu a gagné en simplicité. Sur cet aveu s’achève les parcours divergeants des deux actrices et des deux géants de la littérature. Les textes de liaison de Robert Bensimon. sont une réflexion exigeante. Il y inclue des anecdotes témoignant de sa tendresse amusée pour des personnages peut-être excessifs mais qu’il révère. Si vivre était romantique, comme semble le suggèrer l’emploi d’un imparfait nostalgique, la posture de ce petit monde ardent et généreux ne pourrait-elle pas en inspirer quelques-uns de nos jours ?
Musée Carnavalet, les jeudi 30 novembre, vendredi 1er décembre et les mardis 12 et 19 décembre à 15h . Réservations : 01 43 44 81 19

21 novembre 2006

La mort qui fait le trottoir, d'Henry de Montherlant

La mort qui fait le trottoir (Don Juan), de Montherlant
L’auteur était fier que sa lignée l’ait fait fils de cette Espagne qui le hantait. Très jeune il a longuement séjourné dans la patrie de Don Juan. La réactualisation de la dimension « mythique » du personnage, à la mode chez les intellectuels des années 1950, l’a incité à ne pas être en reste. Titillé, il ne s’est pas coulé dans la peau du séducteur et libre-penseur impénitent, mais il l’a mis au centre d’une tragi-comédie de sa façon, flanqué de personnages adventices. Certains sont les protagonistes de la pièce de Molière avec ‘Le Commandeur’ en tête de peloton. D’autres sont des rigolos de service, commentant plus à tort qu’à travers les agissements de l’anti-héros. Cela donne une pièce composite, un fourre-tout monté ici sans décor, avec un minimum d’accessoires et des costumes volontairement fonctionnels et sans grâce. Heureusement que Don Juan, le délectable Sacha Pétronijévic, pourrait être le fils de celui que Montherlant a portraituré. Sale galopin plus qu’imprécateur vieillissant il galope effectivement sur le plateau, escorté de son fils Alcacer à la fois son confident et son entremetteur. Cela laisserait pantois si on n’avait en mémoire les multiples œuvres où l’auteur avoue sa piètre idée des relations familiales. Quant aux femmes, dans La mort qui fait le trottoir ce sont des gourdes piquantes pour individus vaguement pédophiles ou des jacasses plutôt frigides. Une ou deux trouvent grâce à ses yeux et l’amènent au bord de larmes qui ne laissent cependant présager aucun désir de rédemption. Le méchant homme, joué ici comme un pitre, n’a pas de part d’ombre et en cela il est plutôt sympathique. Il courtise le bon mot ou l’aphorisme, thésaurise les idées reçues. Cela fourmille de réflexions qui seraient consternantes, si elles n’étaient que des canulars de potaches ou des répliques pour roman-photo. Des numéros burlesques avec hurlements précèdent des épisodes avec pistolaches : « pan-pan » . Puis Don Juan redevient un desperado recherché pour le meurtre du très noble père de sa trop jeune amante et en danger de rendre des comptes à son roi . Ayant coupé au châtiment, le joyeux obsédé à qui il faut trois partenaires par jour s’enfuit au Portugal, pour y poursuivre ses conquêtes. « Il s’agit de vivre », n’est-ce pas ? Quant à l’amour « On n’aime d’amour avec un grand A que ceux qu’on ne peut pas aimer ». Cynique et amoral il a réintégré sa légende. Il ricane : un ha-ha-ha sardonique et c’est la fin. Le public ne l’a pas vue venir. Résigné il aurait peut-être enduré une suite, peu importe laquelle. Comment freiner un auteur qui d’évidence jubile à surmultiplier ici répliques et péripéties ?
Théâtre du Nord-Ouest, Intégrale Montherlant jusqu’au 31 décembre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75


19 novembre 2006

j'espérons que je m'en sortira, d'après M. d'Orta

J’espérons que je m’en sortira, d’après Marcello d’Orta
Depuis que le spectacle a fait un bonheur à Avignon on a accepté que son titre ‘plin de fôte groçiaire’ soit la traduction, moitié mot-à-mot moitié adaptation, de l’italien Io speriamo che me la cavo. ‘J’espaire que je m’en sortiré’ aurait probablement fait l’affaire mais on a compris que le locuteur manie sa langue au pif quoique avec déférence, l’apprentissage de l’orthographe lui semblant… comment aurait dit l’instit…rhédibitoire ! La pièce est une enfilade de témoignages d’écoliers napolitains qui , dans les années quatre-vingt ,élaboraient une cosmogonie originale cousinant parfois de loin avec celle de nos têtes blondes . La camora, le diable, le Pape et les détestables ressortissants de la Suisse, ces planqués, y jouent les vedettes. Ainsi que certains concierges et les gens qu’on rencontre à l’hôpital. En gros tous les adultes face à leurs responsabiblités ou confrontés aux evénements majeurs qui affectent la planète. Et en premier lieu Arzano, ce faubourg où les bambini vivent dans des maisons « déglingouillées ». Le manque d’argent et la drogue sont quotidiennement au menu. S’ils sont à la fois perspicaces et perplexes, prompts à interprêter ce qu’ils ne comprennent surtout pas, ils restent indulgents pour leurs géniteurs à qui ils font pourtant confiance . La vie est plutôt belle et, se souvient l’un d’eux, à un certain moment « j’étais content à cause du bonheur ». Sur scène, le maître est devant ou derrière un vrai bureau avec une vraie mappemonde, et un vrai projecteur de diapos qui envoie de vraies vues de Naples sur un tableau-vrai-écran. Des musiques de films felliniens font plus que couleur locale. Bernard Menez seul en scène joue à la fois les écoliers et l’instituteur. Quitte à descendre dans la salle pour distribuer des bons points à ceux qui ont lu les rédactions les plus cocasses. Il les désigne : « Toi Giulia… et toi Mario…et toi… » ; le premier et le deuxième rang y passent. On connaît l’épisode où il a été lui-même enseignant avant de devenir l’acteur drôle et touchant dont la filmographie et les rôles au théâtre dans les grands vaudevilles seraient trop longs à récapituler. Il convainc parfaitement en maître d’école à peine tatillon mais plein de mansuétude. Les allusions aux classiques français « Les sanglots longs des violons de l’automne … de qui est-ce déja ? » et autres questions aux spectateurs : « la Révolution c’est en quelle année ? » sont un choix peu crédible dans ce contexte transalpin . Cela ralentit le tout mais n’empêchera pas les spectateurs, jeunes ou moins jeunes, de passer un délicieux moment d’émotion au Sudden Théâtre.
Sudden Théâtre, jusqu’au 6 janvier, du mardi au samedi à 21h, samedi à 17 h.
Réservations : 01 42 62 35 00

La récréation du monde, de Laurence Vielle

La Récréation du monde, de Laurence Vielle Mise en scène Claude Guerre

« Je me pose pas trop d’questions » tel est le refrain de sa Balade pour les tortues marines, ou est-ce Ballade qu’il faut lire ? Laurence Vielle sait raconter, se raconter, et presque répondre avant qu’on ne l’interroge. Peu de questions à son sujet ? son parcours est pourtant captivant. Depuis quand la diplômée de philologie romane devenue comédienne est-elle poète ? on n’a pas de dates, elle non plus, bien sûr. On se laisse à peine prendre à la désinvolture avec laquelle elle se sert des mots. Elle sait tout d’eux et s’ils paraîssent la devancer, l’accompagner ou traîner les pieds, il y a belle lurette qu’elle leur a mis le licou pour les emmener en voyage. Elle les a dressés pour nous les montrer avec la promptitude désopilante qui lui ressemble sur la scène de La Maison de la Poésie devenue un cirque sans piste. Ses partenaires aux allures de musiciens de rues sont des collaborateurs de longue date ; entre eux trois c’est de symbiose qu’il s’agit. Accordéoniste, Matthieu Ha chante de sa voix de haute-contre ce qui n’a rien d’une glose mais ressemble à sa propre version de l’existence. Vincent Granger en fait autant à la clarinette, éloquemment ou narquoisement On n’imagine plus que les neuf poèmes constituant la texture du spectacle puissent exister sans ces musiques faussement désinvoltes, mais très construites, aussi puissantes que surprenantes . Dans les lumières, hors de la lumière, avec micro, sans micro, en robe flamme, avec souliers rouges ou sans, Laurence Vielle est une comédienne joviale, drôlatique. Elle tournoie, et son double en fait autant sur l’écran au lointain, quand feu-follet filmé dans la rue, elle fait se retourner les passants incrédules. La poète, fausse ingénue, entre fée et sorcière dit ce qu’elle croit, ce qu’elle sait. Elle raconte les femmes qu’elle aime ou qui l’attendrissent. Litanies avec syllabes-onomatopées sur des rythmes syncopés, chansonnettes ou ritournelles, toutes entonnent l’amour de la vie, ce voyage, et l’amour de la beauté. Laurence Vielle est accessible, en prise avec son temps et les choses, les gens autour d’elle, enfants, animaux. Et surtout elle s’adapte, elle le dit, et on la croit volontiers. Sans façons elle descend dans la salle, remonte sur scène et le tourbillon reprend. Heureusement que c’est elle qui siffle la fin de la récré sinon, épuisés par la partie de ballon avec course-poursuite, certains auraient été largués, d’autres se seraient peut-être déjà rapprochés de la porte pour rentrer en classe les premiers et se rasseoir là-bas tout au fond dans le coin, pour y poursuivre leur rêve… seuls.
Maison de la Poésie, jusqu’au 17 décembre, mercredi à 19h, jeudi, vendredi et samedi
à 20h30. Réservations : 01 44 54 53 00

18 novembre 2006

Le cul de Judas, d'Antonio Lobo Antunes

Sur un quadrilatère formé de tapis flamboyants, l’homme est seul près d’une chaise recouverte d’un vague tissu, dans une lumière ni réelle, ni trop irréelle. De sa poche émerge le goulot d’une flasque d’alcool. Les premières intonations de sa voix lasse, à peine sourde, vous prennent à la gorge : « Ce qui me plaisait le plus au Jardin Zoologique, c’était la patinoire sous les arbres et le professeur de gymnastique noir, très droit… » Zoom arrière, le récit nous ramène au Portugal des années cinquante. Le narrateur est Antonio Lobo Antunes, collégien issu de la haute bourgeoisie dont la famille, un tantinet agacée par son côté rêveur, se gausse : « Heureusement le service militaire fera de lui un homme ». Le Noir est le symbole et le présage de l’Angola où, après des études de médecine, il échoue dans le ‘Cul de Judas’. Cette espression lusitanienne désigne un trou perdu dans ces ‘Terres de la Fin du Monde’. C’est là que tout se joue pour lui. Happé par le silence assourdissant de l’Afrique au sommeil innombrable et déconcerté par les sagesse sourdes qu’il y pressent, ce trentenaire se voit imposer vingt-sept mois pour méditer. D’abord sur la monstruosité de la guerre, ce carnage, celle des êtres qui la décrètent ou la font dans des buts qui ont viré au sordide ou qu’ils ont peut-être déjà oubliés. Ces militaires qui ne s’en tireront qu’avec « des sourires d’excuses et de honte » sont plus abrutis que lui même prétend l’être, vodka à la rescousse.
Un souvenir bousculant l’autre ou traversé par ceux de femmes aimées, l’alcool-alibi suscite ces flashbacks entre pays natal et colonie. Ils sont le fil du spectacle, adapté du roman de Lloba Antunes dont François Duval est le passeur et l’interprète prodigieux. Emergeant des vapeurs de son drambuie il se lève avec peine mais ne titube pas et ne se laisse jamis aller au mime ou à la caricature. Torse nu, au sol, ses mouvements et ses déplacements minutieux hypnotisent l’assistance et toujours son regard interroge et prend en compte ce qui l’entoure. Nature, animaux et objets sont revêtus de lambeaux de beauté ; Antunes les a décrits somptueusement et la traduction de Pierre L église-Costa magnifierait tout encore s’il était possible. La fin est en forme de réveil, comme si rien de cela n’avait existé. « Le jour s’est levé. Tout est réél maintenant ». Le spectateur, troublé, aurait aimé que cela n’ait pas de fin. Dans la rue il a envie d’arrêter les passants et de leur dire « Courez au théâtre, le reste peut attendre ».
Théâtre Marigny, salle Popesco, du mardi au dimanche à 21 h, matinée dimanche à 16h30. Réservations : 01 53 96 70 20.

16 novembre 2006

La Cagnotte, d'Eugène Labiche

Son titre rimant avec mascotte la pièce figure bien sûr parmi la vingtaine sur les quatre-vingt quinze qui, ovationnées à leur création au Théâtre du Palais Royal, y restèrent à l’affiche des mois durant. Certains metteurs en scène moralisateurs se sont ensuite apesantis sur les travers des protagonistes. La petite bande de notables de la Ferté sous Jouarre, aux confins de la Brie et de la Champagne, qui décide d’aller faire une virée dans la capitale, histoire d’y croquer l’argent gagné ensemble au jeu, se compose d’authentiques ploucs. S’ils se croient finauds ça crève pourtant les yeux qu’ils sont des fanfarons auto-satisfaits, affublés de tics, bourrés d’idées reçues. Hurluberlus ‘bernables’ jusqu’à plus soif, certains plus attachants que dérangeants, mais la plupart très inoffensifs. Il serait fâcheux d’exhumer sous cette quasi-pochade une œuvre réaliste ou même d’y quêter une quelconque vraisemblance. Très vite tout n’a guère plus de queue que de tête, l’histoire s’emberlificotant dans des épisodes loufoques à une cadence frénétique. Au restaurant parisien renommé, le notaire, le pharmacien, le fermier et la demoiselle montée en graine se font arnaquer, pour se retrouver au tribunal, accusés d’un vol qu’ils n’ont pas commis. De rencontres inopinées et malencontreuses en quiproquos, ils finissent par douter de pouvoir un jour reprendre le train pour chez eux .Ce qui a emballé Patrick Pelloquet, c’est qu’actionnant la lanterne magique il peut faire caracoler sur scène outre des bourgeois attifés, de fringants serveurs enjaquettés, des gendarmes enmoustachés, mais aussi des flopées de comparses en perruques, toges, costumes de d’Artagnan, de Mamamouchi à turban, de fée en hennin et ou même de cow-boy ordinaire. Ce bataclan est moins anachronique encore que les musiques folk ou jazz, jouées au saxo avec batteries improvisées par de vrais musiciens. Blues à fendre l’âme du garçon de restaurant avec en coulisse fond de bruits sympathiques de cuisine, intermède haletant où nos Fertois percent des trous dans le décor à l’aide d’une pioche tout en hurlant des airs barbares censés couvrir les coups: il faut qu’ils s’extirpent du lieu où ils sont claquemurés. D’où pans de carton-pâte s’écroulant en. Poussière. Fumées. Sur scène la petite bande toussote et le public suffoque de rire. Ouate pour paysage de Noël , une petite neige finit par joncher le plateau emballant le cadeau anticipé qu’est ce spectacle où le burlesque ne vire jamais au grotesque. Une troupe enjouée et hors pair de treize comédiens et deux musiciens, santons pour crêche farfelue, défilent, virevoltent ou trépignent dans un décor pourri d’astuces.
Théâtre 14, jusqu’au 31 décembre, mardi, mercredi,vendredi et samedi à 20h30, jeudi à 19h, matinée samedi à 16h. Réservations : 01 45 45 49 77

13 novembre 2006

Tenue de soirée, de Bertrand Blier

On connaissait la carrière du film qui avait mis le public cul par-dessus tête pour ne pas dire sur le cul. C’était il y a vingt ans, et l’idée de tirer du scénario de Bertrand Blier une version théâtrale émoustille. Cela va constituer un test pour les sensibilités, car ce qui avait été qualifié de ‘scabreux’ par les effarouchés de l’époque, s’il était créé aujourd’hui donnerait une telle impression de déjà vu, qu’on aurait envie de bailler. Question histoires d’hétéros amenés à virer leur cuti, définitivement ou non, par des énergumènes-initiateurs aux motivations douteuses, avouez qu’on a donné. Quant aux exhibitions et aux partouzes à trois, le cinéma, le petitécran et les vidéos ont gavés les amateurs. Mais on se souvient d’Antoine amoureux de sa femme Monique laquelle, rayon partenaires, a un casier chargé, et on se rappelle aussi qu’elle lui casse les pieds pour qu’il ramène de la thune à la maison. Bob est l’ex-taulard qu’il intronise dans le couple pour leur inculquer les techniques de base du braquage . La première invraisemblance que le jeu des comédiens se doit de balayer est le fait que la fragilité émotionnelle et la nostalgie de l’enfance perdue d’Antoine le pleurnichard attendrissent Bob. Si celui-ci après avoir peloté Monique itérativement coince Antoine dès qu’elle a le dos tourné puis carrément en sa présence, ç’est en fait parce qu’il veut avoir la primeur de son fondement dont la vue le met en rut. Les deux copains finiront par se mettre en ménage. Bob se révélant être l’ordure qu’on pressentait, Antoine connaîtra alors la jalousie. On zappe quelques péripéties bien ficelées avec des relents de vaudeville un poil nauséabond et le trio se retrouve sur le trottoir, Monique tapinant et les deux autres idem, version travelos . L’adaptation a gardé le côté blessé des protagonistes et le clin d’oeil tendre que l’auteur leur adresse. Dans un décor qui n’en est pas, sur fond de musiques généralement irrévérentieuses, seuls les changements de garnitures du lit et de la table entre lesquels la vie des paumés se circonscrit, indiquent le lieu et le temps. Xavier Berlioz, Arnaud Lesimple et Michel Melki tous plus que crédibles se démènent avec une belle énergie. Célia Granier-Deferre est époustouflante en grande panthère et Duduche larmoyante. Ses rires en cascades et ses gloussements sont efficaces par ce qu’incoercibles et contagieux, ils soulignent la véritable dérision du tout. A force d’être explicites le propos et ses illustrations sont devenus anecdotiques. Un quart d’heure après le lever du rideau une escouade de septuagénaires fourvoyées a bruyament deserté le premier rang, faisant pouffer l’assistance. On se demande si ça n’est pas un intermède prévu au programme ; mais leurs congénères du troisième rang sont soulagées, elles vont pouvoir arrêter de se dévisser le cou pour voir jusqu’où ils iront sur scène, s’ils ne font que mimer, ou bien… Dommage que la décence oblige la direction à insister sur le fait que le spectacle s’adresse à des adultes. Il serait peut-être aussi salutaire pour les juniors d’aller se gargariser de ces obscénités à peine intempestives plutôt que de se rincer l’œil en loucedé devant les pornographies tristounettes de DVD bon marché.
Théâtre Rive Gauche, du lundi au jeudi à 18h30, vendredi et dimanche à18h. Réservations : 01 43 35 32 31

12 novembre 2006

La Chunga, de Mario Vargas Llosa

L’une des femmes envoûtantes parce qu’insaisissables qui le hantent depuis sa jeunesse est au coeur de Tours et détours de la vilaine fille, roman de Llosa paru en France le mois dernier et qui pourrait être un sous-titre de La Chunga. Les ensorceleuses de la pièce en sont deux autres. De quoi doubler la jubilation du spectateur, mais d’abord de débrider anarchiquement l’imagination des ouvriers, bras cassés, pochtrons avec tronches adhoc et machos de service attablés un soir sur deux dans le restaurant-bar planté au milieu du bidonville où ils jouent aux dés en éclusant leurs bières. La Chunga est la patronne exaspérante à force d’être laconique, intimidante, que ses clients appelent Chungita dans la perspective brumeuse de l’amadouer ou de la traiter en copine. Mais ils filent doux et paient l’addition presqu’avant qu’elle ne les insulte. Ce qui émoustille ces mâles moyennement évolués c’est qu’on ne lui a jamais connu de liaison, ni avec un gars, ni même avec une fille. Mais alors la catapultueuse Meche? rappellez-vous quand cette bellissime a débarqué en robe affriolante et talons aiguilles, on a cru que le monde allait s’écrouler et la taulière avec. L’ennui c’est que depuis la sixième réplique le public a compris que Meche a disparu peu de temps après leur rencontre. Elle a peut-être simplement filé à Lima pour échapper à son ‘protecteur’ce Joséfino qui la bat mais qu’elle a dans la peau au point d’accepter pour lui de devenir pensionnaire de la Maison verte, le boxon local. Ce qui suit n’a rien d’un polar . Sur scène vont se matérialiser les fantasmes dont le Singe, José et Lituma : ‘les indomptables’ piliers de bar se repaîssent à propos de Meche. Tout ce qu’ils auraient voulu vivre avec elle se déballe. Pulpeuse, mi-naïve mi-rouée, elle reste toujours bien présente sur le plateau. C’est ce décalage entre réalité et illusion, moteur de la pièce, qui requiert l’inventivité du metteur en scène. Armand Eloi relève le défi avec un panache certain. Quand les deux femmes ont une scène entre elles , les poivrots attablés plongent dans la torpeur. La Chunga se laisse accrocher par l’un d’eux, mais faisant trois pas, sort du champ, et le reste du discours s’adresse à un personnage en pointillé. La toile de fond est un rideau fait de lanières aux couleurs vives, séparant le bar d’une arrière-boutique où la Chunga se retire, et sert de cadre à des apparitions oniriques. On est constamment ici et ailleurs à la fois. Et on finit par se pincer en se demandant si Meche a bel et bien existé. La manière dont Armand Eloi dirige ses comédiens et le tempo qu’il leur donne sont ébouriffants. Serge Dupuy, Joséfino, est un phallocrate flamboyant plus vrai que nature qui brûle les planches. Ses camarades Teddy Melis, le Singe, Reda Samoudi, José, et Eric Wagner, Lituma, tous très crus, jouent les tronches mais sont aussi des natures. Meche, Marie Provence, c’est de la dynamite. Elle est parfaitement à l’aise dans la peau d’une sensuelle qu’aucune expérience ne rebute, mais si désarmante avec ça ! Claire Mirande « n’invite ni à la confiance ni à la galanterie » cantonnée qu’elle est dans le froideur et l’immobilité que le rôle-titre exige. Enigmatique à souhait, elle reste pourtant très aérienne et son sourire caustique mais en demi-teinte la fait moins redouter qu’on ne s’y attendrait de la part d’une maîtresse femme, très dominatrice, peut-être dangereuse. On s’apitoierait presque sur son sort quand seule en scène, brisée, elle murmure à la toute fin à demain, Mechita. Mais ce spectacle n’est pas destiné à engendrer la mélancolie.
Théâtre 13, jusqu’au 17 décembre, mardi, mercredi , vendredi à 20 h30, jeudi et samedi à 19h30, dimanche à 15h30. Réservations : 01 45 88 62 22

11 novembre 2006

Dommage qu'elle soit une putain, de John Ford

Chanté par une voix d’homme un air italien convoque la fin du seizième siècle . Le plateau, immense parquet marqueté en pente très douce, est un univers où le vide écraserait quiconque s’y aventurerait. Installés sur des prie-dieux et des tabourets après leurs interventions, les comédiens semblent prêts à se mobiliser encore afin que la vie reprenne ses droits. Mais la froideur générale donne la mesure du désarroi des hommes face au manque de compassion des puissances supérieures. Aux personnages de se résigner en vrais stoïques. Enfants de Florio père débonnaire, Giovanni et Annabella sont nés sous la même mauvaise étoile que Roméo et Juliette. Ils deviennent très vite amants, elle si prompte à se laisser enrouler dans l’amour fougueux de son frère comme dans ce drap qui n’en finit pas de se dérouler devant nous pour que dessous s’accomplissent les métamorphoses. Lieu de crimes, il finit évidemment linceul. Pour que l’honneur de Florio soit sauf, Annabella enceinte est mariée à Soranzo. Influençable, il est assez lâche pour trahir les promesses faites à son amoureuse Hippolita. Il suffira qu’un domestique, parfait traître de mélodrame, révèle au jeune’époux l’identité du père de l’enfant à naître, et c’est un carnage en série, après un banquet qui ne célèbre pas la restauration de l’ordre, mais prélude à l’engloutissement. Giovanni tournant le dos à la vie et s’apitoyant sur son sort d’incestueux promis à la damnation éventre Annabella qui s’est très vite jugée perdue. Pour la scènographie de son adaptation et sa Yves Baunesne a voulu des costumes ayant peu à voir avec la Parme de l’époque mais dignes d’un Extrême-Orient aussi stylisé que raffiné. Un intermède dansé s’inscrit dans la même tradition. Comme si la passion charnelle réduisait l’homme à l’état d’animal, les corps proches de l’anéantissement s’abolissent au sol . Les lumières les isolent, comme dans des tableaux de maîtres anciens. Le sol dont une portion s’était effondrée pour creuser un lit, remonte, et tel une muraille s’élève à l’avant-scène. C’est grande pitié, grande misère que la jeune morte ait endossé le rôle d’une putain : tel est le sens de la conclusion faite par le nonce du Pape. Le rôle est joué par l’impétueuse Hélène Cattin qui interpréte aussi Hippolita. Au fil des évènements, le confident des amants Frère Bonaventure, Mathieu Delmonté, a perdu de sa désinvolture. ClaireWauthion, la nourrice sans arrière-pensées, est devenue moins truculente. Mais Vasquès, le serviteur industrieux, reste odieux jusqu’au bout. Laurent Poitrenaud est un Giovanni à la sensualité impérieuse. Fanny Mary a le charme d’une Annabella plus perdue et fragile qu’il n’y paraîssait au début. Si la pièce est implacable, l’ensemble des moyens mis en œuvre pour ce spectacle est exemplaire.
Théâtre d’Ivry Antoine Vitez, jusqu’au 3 décembre, à 20h. Réservations : 01 43 90 11 11


09 novembre 2006

Bobo, par Bénureau

Assister à un spectacle de Bénureau au milieu d’un public de fans, c’est une gageure ; il faut courir après l’envie de se pâmer à l’éructation qui suit son sketch, couverte par les glapissements de voisins en délire, tandis que le séisme se propageant dans le théâtre finit d’aligner des victimes consentantes. La salle n’a pourtant pas été chauffée. Dilemme : comment concevoir une assistance qui ne soit pas composée de sectateurs de l’humoriste ? Bénureau, on n’aime pas à moitié. Et ça dure depuis quand déjà ? Pour que la renommée d‘un chef ou d’un simple cuistot se maintienne il suffit qu’il dose différemment les ingrédients de sa recette-fétiche. La récente concoction de l’humoriste s’intitule Bobo. On ne se demande même pas si le terme cible les Parisiens du dix-septième chicos et autres olibrius branchouilles (recensés ad nauseam par un chanteur à la voix lassée qu’il parodie) ou si le titre fait référence aux méfaits du picrate et autres bobos collatéraux de l’âme. Donc dans son boui-boui la carte est inchangée : curés érotomanes, pour ne pas dire plus, et leurs ouailles dégénérées, vieillards intempestifs délabrés et homos hallucinés en rut. Et de jouer une fois de plus du pelvis, basculant ses avantages vers le public et mimant un brave bonobo en action. S’il avoue que ses personnages sont bêtes et méchants, et ceux de la cuvée 2006 sont effectivement consternants de bêtise et ruisselants de méchanceté, il jure qu’il ne bascule jamais dans la vulgarité. C’est ce qui reste à voir. Même si on a compris qu’avec lui il faut tout avaler au second degré, au risque de se retrouver au trente-sixième dessous, à la cave, bon à réanimer, comme il l’est quand il joue les alcoolos au tapis. ( Ici ce sont des femmes de députés qui se cuitent, les maris et leurs partis trinqueront.) Pour plats du jour on a des extra-terrestres zézayants et insipides, des nigauds de gamins qu’il rend moyennement pitoyables parce qu’il est resté lui-même un gros gosse, des soudanais ex-têtes de nègres qu’on enrobe de sirop altermondialiste, mais tout ça reste fade. Alors, d’un cellier aux relents de moisi, il remonte quelques mamies et belle-doches douceâtres au premier claquement de langue, mais qui, fielleuses, se mettent à dégueuler des injures à l’adresse de la chair de leur chair, succédanés ou pièces rapportées. Postillonnant, crachant, hurlant il est au bord de l’apoplexie. Il semble résolu à ne conclure aucun de ses numéros de façon percutante ; on finit par se dire que ça va s’arranger, qu’il y arrivera, que sur le tarmac on est avec lui au bout de la piste d’envol. Un petit galop d’homme-bourin, il pétarade, un épisode où il devient enfin vraiment loufoque, et ç’est terminé. Notez qu’enchaînant frustration sur frustration, finalement on n’a pas vu le temps passer. Et la contemplation du public, irrésistiblement hystérique, vaut le déplacement.
Studio des Champs Elysées, du mardi au samedi à 21 heures. Réservations : 01 53 23 99 19

Salades d'amour, par Claire Vidoni et Marc Vyseur

Salades d’amour, dialogues de la Nouvelle Vague et chansons,
par Claire Vidoni et Marc Wyseur
Normalement personne
A moins d’être malade
Ainsi ne déraisonne
Au milieu des salades
Est-ce lui ou elle qui sermonne un partenaire en amour ayant beaucoup à se reprocher, avant de se remettre à lui balancer des bordées d’injures où traînent des relents de morues ou de maquereaux pas vraiment de la dernière marée? C’est sur cette « Mémère dans les orties » signée Juliette que se termine la vraie-fausse scène de ménage de ce couple de pas tout-à-fait- encore-futurs ex. Entre chamailleries et petits accès d’humeur, ce spectacle est une séquence succulente et roborative de textes, poèmes et chansons contemporains de la nouvelle vague : Rohmer, Truffaut et les autres. D’accord, les amoureux à la Peynet qui se bécotent sur les bancs publics de Brassens ça n’est pas eux . Ils seraient même plutôt d’accord avec lui : 95 fois sur 100 la femme s’emmerde en… Elle peut même être une ‘emmerderesse’, ou une Pauvre Lola à la Gainsbourg. Misogynie, soit, mais lui non plus n’a pas le beau rôle, ce type sans états d’âme qui ré-endosse son veston après avoir avoué à sa partenaire qu’il rentre chez sa femme. Ou encore qu’il trompe l’une ou l’autre mais qu’après plus ou moins mûre réflexion c’est l’autre ou l’une qu’il choisirait pour… C’est la même chose pour elle ? Arrêt sur image, retour au plan précédent . Récapitulons. Donc moi ou toi au bras d’un autre, je séduis quelqu’un que je n’aime pas et on se rejoue la scène. Est-elle devenue un poil plus amère ou au contraire vont-ils se tomber dans les bras ? Ce serait du Je t’aime-moi non plus si on n’entendait pas un certain Dépit amoureux ou une Double Inconstance en écho. Effectivement, pour assaisonner leurs salades ils n’ont pleuré ni le vinaigre, ni le jus de citron, ou même la moutarde. Mais Claire Vidoni et Marc Vyseur sont comédiens et s’ils chantent à ravir, ils ont de la gratitude envers les auteurs dramatiques qu’ils ont joués. Sur le plateau seul un écran pour diapos ramenées de vacances fait référence au septième art. Avec leur confident indispensable Jérôme Damien au piano et sous les très jolies lumières changeantes de Marie-Hélène Pinon, Javanaise incitant, ils se seront aimés le temps non pas d’une chanson mais d’une heure-et-quelque d’airs, sketches et musiques de films d’une fraîcheur réconfortante, tous comptes faits.
Théâtre Essaïon, jusqu’au 19 décembre et les 8 et 9 janvier, les lundis et mardis à 21h30. Réservations : 01 42 78 46 42

07 novembre 2006

Sentires, flamenco sous influences

Sentires, flamenco sous influences, de et par Maria Inès Sadras, Karine Gonzalez, Macarena Vergara, Raquel Gomez
La scène vide est flanquée à droite et à gauche de deux panneaux immaculés qui semblent attendre qu’on y inscrive ce qui ne l’a jamais été. La musique déferle; une bande-son mais pourquoi pas ? D’entre ces deux pages vierges, sous les lumières mordantes, surgissent quatre femmes. Au détour d’un tourbillon leurs robes aux volants multiples laissent entrevoir la sveltesse parfaite des corps. Leurs cheveux dénoués et les airs sur lesquels elles évoluent, dont certains sont fameux, convoquent les pays du centre de l’Europe par lesquels avant d’atteindre les rives de la Méditerranée et de l’Atlantique des populations venues de l’Inde ont transité. Vous êtes prisonniers de sortilèges et comme ‘sous influences’ à en perdre la notion du temps. Le premier à agir est une séquence tzigane chorégraphiée pour ses camarades et elle-même par Maria-Inès Sadras. Elle nous fait entrer dans un monde de Passion confrontée à la raison, où le rythme et les sons se font musique et danse, comme au corps défendant de celles qui s’y livrent. Sentires se déroule en quatre temps qui s’enchaînent, soit quatre versions dues à chacune des danseuses et chorégraphiées avec une habileté rare, presque sophistiquée, à coup de géométries et de ruptures d’architectures. Cela ressemble aussi à un enchaînement de scènes où des relations passionnelles, voire des rivalités se tissent entre ces femmes. Au terme du périple on ne tente plus de donner une définition inutile et devenue inopérante du mode flamenco. La deuxième partie prend la première en relais ; les costumes sont d’une couleur sourde ; c’est vers les terres qui firent partie de l’ancien royaume de Perse que Karine Gonzalez nous emmène. Son Racines et exil ravive le souvenir de communautés où la danse des femmes, rituel chargé de sens, est vécue de façon peut-être plus sombre mais non moins violente. Sensibilité et féminité, c’est ainsi que Macarena Vergara a sous-titré la troisième partie. Les robes sont devenues couleur sang et le bandonéon, les rythmes de rumba et de tango sont de la fête. Le flamenco classique espagnol a été rebaptisé L’amitié et l’amour par Raquel Gomez à qui l’on doit l’idée originale du spectacle. Il fonctionne non pas comme une joute entre les interprêtes, mais comme une partition en quatre mouvements dont certains se recoupent presque, mais qui reste incantatoire tout du long. Les musiques éclaboussent tout de leur lumière et les éclairages sont une partition à eux seuls. Les panneaux blancs se sont transformés en écrans, derrière eux les silhouettes des danseuses se démuplient jusqu’à devenir seize ombres chinoises. La magie savamment dosée de la mise en scène signée par Thomas Le Douarec opère. Confrontés à elle les mots requis pour la décrire deviennent bien pâles. Après avoir été donné au Théâtre Trévise en 2005 Sentires vient d’emballer le public d’Avignon en juillet dernier. Il se donne jusqu’au 31 décembre.
Vingtième Théâtre, du mercredi au samedi à 20 h, dimanche à 15 h réservations : 01 43 66 01 13





06 novembre 2006

Trois - Ziaf chante Piaf, par Ziaf

Ziaf ce sont deux musiciennes et une voix: Tamora Gooding est aux instruments divers constituant la batterie, c’est une sorte de chéfesse de l’ensemble, solide, parfaitement efficace et elle rit de toutes ses dents sous une frange à la Camilla.Virtuose à la guitare,Catherine Capozzi, au visage presque mangé par la masse de ses cheveux, saute en l’air quand elle le sent, tant elle aime ce qu’elle joue. Elle s’amuse avec ses camarades de la récupération magistrale qu’elles ont faite d' orchestrations qui en leur temps ont accompagné les chansons de Piaf. Elles ont du dynamisme et du savoir-faire à revendre. Rivée à son micro, Christine Zufferey, la voix, est une ‘grande fille toute simple’ qui vient proposer son tour de chant sans accessoires. Elle est désarmante quand, après chaque chanson, elle remercie le public avant même qu’il ait commencé d’applaudir. Sa voix a l’ampleur et les couleurs qu’il faut pour faire vibrer Edith à tout va. Elle enchaîne les tubes de celle qu’un public dédaigneux avait commencé par surnommer la « nabotte glapissante », avant d’admettre qu’elle était une figure incontournable de la chanson. La radio et ses apparitions sur scène l’avaient fait occuper une place spéciale dans le cœur des Français. Une presse people avant la lettre ne nous avit rien épargné de sa vie tumultueuse, mais femmes et hommes s’identifiaient à elle, même malgré eux. Telle était l’époque dont la relecture réactualise les passions. Lisse, Christine rend textes et poèmes intemporels, ne souligne, ne joue rien, gomme les mots des textes au profit de leurs musiques. Epaulée par ses camarades musiciennes explosives paradoxalement peut-être, elle devient plus proche de nous encore.
Nous avions adorées Ziaf aux Déchargeurs en décembre l’année dernière dans « Allez venez, Milord ». Leur spectacle s’est enrichi de nouveaux arrangements et de nouvelles chansons : « Il a chanté » (Cécile Didier-Marguerite Monnot), « Sophie » (Edith Piaf - Norbert Glanzberg) et « J’ai dansé avec l’amour » (Edth Piaf - Marguerite Monnot). Il les emmène en tournée dans le centre de la France pendant trois semaines. Mardi 14 et mercredi 22 novembre elles seront à Paris au « 38 Riv », un nouveau lieu interactif et idéalement central, à deux niveaux avec bar qui ouvre le 10 novembre. Le 23 novembre elles sont à Zurich et les 24 et 25 à Lausanne. Pour plus de précisions sur les dates et les lieux de leur passage, consultez leur site :
www.ziaf.com et ne les manquez pas.
38 Riv, 38 rue de Rivoli , Paris-4ème, métro Hotel de Ville, mardi 14 novembre et mercredi 22 . Contact: 06 31 12 08 53





05 novembre 2006

Le cardinal d'Espagne, de Montherlant

L’accueil détestable fait à l’oeuvre lors de sa création , les répresentations à la Comédie Française ayant été interrompues par des étudiants décida Montherlant à se remettre au roman. Le sujet de la pièce est simple. Le Cardinal Cisneros, ancien moine franciscain, grand Inquisiteur ne vit que pour Dieu et l’Espagne où il exerce la régence au nom du futur Charles Quint, agé de dix sept ans, qui réside en Flandres. La mère de ce dernier, la reine Jeanne, véritable héritière du trône a été destituée, car elle a perdu la raison . Au départ l’auteur montre le Cardinal face aux gentilshommes de la cour à qui il inspire une méfiance goguenarde et à peine respectueuse tant il paraît imbu de sa personne plus encore que de sa mission. S’il répète qu’il tend à la sainteté, ceux-ci constatent que l’exercice du pouvoir lui a fait perdre de sa lucidité. Seul son neveu, Don Luis, éprouve pour lui une affection bien naturelle. Apparaît la reine démente entourée de ses dames. Seule face au Cardinal elle évoque l’amour charnel qui l’unissait à son époux : c’est sa perte qui l’a conduite à la folie. Son comportement est insoutenable de véhémence, mais des éclairs d’une lucidité féroce traversent son discours. Lorsqu’après avoir tenu tête au Régent qui tente de la contenir ou de la raisonner, pantelante, elle quitte la scène, on est sur que le vieillard reconnaît en elle quelqu’un de sa propre trempe. Il a pour elle une sorte d’admiration tout en éprouvant du mépris pour la passion à laquelle elle s’est livrée et qui la rend aussi méprisable que tant de ses consoeurs selon Montherlant. Elle ne reparaîtra plus. La troisième partie nous fait assister à la déchéance du cardinal. L’infant qui a décidé de venir mettre de l’ordre dans ses affaires espagnoles fait parvenir à Don Luis la nouvelle de son arrivée. Pressentant des évènements qui lui seront funestes, Cisneros en proie a une attaque tombe à terre. Les courtisans ne soupçonnant pas qu’elle est simulée dévoilent leurs véritables sentiments pour lui. Il se relève pour recevoir très vite l’ordre de se préparer à abandonner ses fonctions. Il meurt alors et c’est la fin logique mais abrupte d’une pièce à la trame limpide mettant en scène deux personnages considérables jusqu’à en devenir monstrueux. Cependant c’ est avant tout une méditation, pour ne pas dire une succession de considérations sur le pouvoir infligée par un homme bavard et comparable en cela à l’Alvaro du Maître de Santiago ou au Ferrante de la Reine Morte. Le sarcastique « Il n’y a pas de pouvoir, il y a l’abus de pouvoir, rien d’autre. » voudrait n’admettre aucune réplique, mais ne convainc pas. Les comédiens dans des seconds rôles servent cette œuvre ambitieuse de façon irréprochable. Dans celui écrasant de Cisneros Roland Monod est glacial et péremptoire à souhait. Analia Perego est une Jeanne La Folle sensuelle, pathétique et ensorcelante ; sa prestation est à couper le souffle.Théâtre du Nord Ouest, jusqu’au 31 décembre, dates et réservations : 01 47 70

Lectures de Montherlant

Le Fichier parisien, de Montherlant
Lectures par Philippe Seurin
La vingtaine de lectures accompagnant l’Intégrale des pièces de l’auteur constitue un joli contrepoint à l’œuvre théâtrale que l’équipe du Nord-Ouest nous fait revisiter cette saison. Elles ont pour vocation de nous rendre l’auteur plus proche que ne l’ont fait ses romans.
Une démarche pédagogique incitant ceux qui désirent faire découvrir Montherlant à leurs amis devrait avoir pour priorité la fréquentation de ces soirées conviviales. Toute appréhension envers le dramaturge et romancier dont la posture a été si souvent qualifiée d’arrogante s’y dissipe ; gommé le côté cassant, cinglant, caustique du raisonneur qui déraisonne pour se donner une fois encore raison. Amputée des paradoxes et aphorismes asphyxiants dont il raffole, la prose de ses essais est débarassée des contraintes que l’écrivain ne cessait de se fixer au risque d’une certaine lourdeur et d’un déparage vers une banalité incongrue et de piètre aloi.
La lecture d’une sélection de textes tirés du Fichier parisien* a donné lieu à quatre soirées, plus une dernière intitulée florilège dont la réalisation a été confiée à Philippe Seurin, comédien et poète*. Montherlant dit la cité, ses rues, ses restaurants, ses squares, ses bibliothèques, ses églises et tous les repères de l’homme de lettres qui y devient un autre Piéton de Paris*, pas vraiment flâneur, mais citadin fasciné par la marque qu’ont laissée les hommes admirables qui l’ont bâtie, y ont vécu et plus particulièrement ses prédecesseurs en littérature. Il y traque la beauté autant qu’une évidente hideur qui lui semble grotesque et toutes les indécences que le Créateur y tolère. Il s’interroge sur les raisons d’une telle mesquinerie. Mais il aime les êtres et les animaux qu’il y croise ou côtoie. Un chapitre aussi singulier que touchant, inclus dans ses essais et intitulé Diarium Juvenale [ extraits ] est dédié aux enfants. Il se compose d’anecdotes et de bribes d’interviews de petits garçons et de fillettes consignées par l’auteur intrigué jouant les reporters. Dans la lumière Philippe Seurin s’est levé de sa chaise, il arpente la scène, feuillets en main, ébauche un sourire intérieur. Il arque les sourcils, sa voix aux inflexions feutrées comme celles d’un adolescent refusant qu’on remarque sa mue récente, marche sur la pointe des mots comme dans un rêve léger. Il reprend le parcours exigeant de l’auteur sur un ton rassurant , fraternel. Il a choisi de clore la lecture de son Fichier par quelques lignes du chapitre XXI ( En revenant de la Bibilothéque nationale) de l’ouvrage qui en comporte vingt-quatre. Il s’intitule : Prière pour l’approche de la mort, composée dans la nuit du 24 au 25 janvier 1955 et débute ainsi : « Divinité, si tu existes, mais sûrement tu n’existes pas, divinité, sous quelque nom qu’on t’adore, je te remercie… » Suit une liste de remerciements et de demandes : « Je te demande de me donner encore la raison, afin que par elle j’approuve dans tous ses moments ce que la nature va faire de moi. J’aurais à remercier pour d’autres choses, mais je ne vois rien d’autre à demander. » Sa gorge se noue peut-être mais ce sont les yeux des spectateurs qui s’embuent.
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* Henry de Montherlant, Le Fichier parisien, 1952, réédité en 1970
* Philippe Seurin, Mots-maux, 2003 (Le Temps des Cerises)
* Léon-Paul Fargue, (1876-1947) Le Piéton de Paris 1939

Lectures de Montherlant au Théâtre du Nord-Ouest, jusqu’au 31 décembre, dates et réservations : 01 47 70 32 75

Outside/La vie matérielle, de Marguerite Duras

Mise en scène Anne-Marie Lazarini
Des chaises dépareillées, une table sur laquelle a été déversé le contenu d’un placard de cuisine : hétéroclite il intrigue, réjouit, fait saliver. Sur fond de sonatine de Diabelli, des femmes de générations différentes en tenues d’été vaquent, épluchent des légumes pour une soupe, lisent des passages de volumes posés contre les paquets de farine. Duras est bien là, entre ces personnages ordinaires ou dérangeants, en rupture de ban avec une société qui les tolère vaguement, les inclut, ou les évacue. Elle tire les ficelles de celles qu’elle a recensées dans les journaux, croquées à la façon d’un reporter à une audience, ou traquées façon Maigret, avec son œil goulu et un petit sourire en plus. On assiste à une leçon de vie, d’écriture, et de littérature concoctée dans « le silence profond qui me fait avancer ». Marguerite revisite une tranche de sa vie à laquelle elle tient infiniment. Quatre comédiennes, toutes des natures, donnent à la saga un punch inouï.Théâtre Artistic Athévains, dates et réservations : 01 43 56 38 32

04 novembre 2006

Schopenauer et moi, de Norbert Saffar

Schopenhauer et moi, de et par Norbert Saffar
Découvrir un humoriste qui revêt sur scène la double casquette d’auteur et d’interprête est une jolie aventure. S’il a derrière lui une expérience de comédien au service d’auteurs dramatiques majeurs, on imagine le culot nécessaire pour décider de leur emboiter le pas, même en toute modestie. Mais mettre un terme à une carrière professionnelle enviable pour faire l’artiste, cela devient de l’héroïsme. C’est pourtant le cas de Norbert Saffar, ex- ‘très bon’ dentiste, comme nous le certifie sa mini-biographie. Courage et obstination ne font pas défaut au personnage. Non plus que l’esprit d’observation, un sens de la dérision ordinaire, en plus d’une vraie sollicitude pour ceux qui souffrent de quelconque manière. Mais il est devenu l’unique objet d’une compassion qui constitue le fonds de commerce de son spectacle. En six sketches mis en espace de façon rudimentaire, il déballe entre autres les exaspérations de l’homme harcelé par les exigences de ses patientes, du fisc ou des banquiers, les tentations aussi inévitables que culpabilisantes du mâle, jusque là mari et père irrréprochables, soudain mis en présence d’une créature en ‘pull-over’ (une certaine retenue l’empêche de s’étendre sur le sujet). Il éructe devant l’inconduite de sa propre moitié qui amourachée d’un hidalgo lui rend la monnaie de sa pièce, mais suffoque aussi à la lecture des indignités et des menaces planétaires qui sont le menu quotidien des médias. On en vient à se demander si sa propre névrose n’est pas plus grave que celles qu’il dénonce laborieusement. Tentant de se maintenir la tête hors de l’eau, il est devenu accro à la peinture et squatte la salle Drouot en quête d’une acquisition, même exorbitante, qui le valoriserait à ses propres yeux. Il partirait bien aussi avec sa légitime pour une île paradisiaque, en quête de sagesse. Justement à ce sujet il a récupéré Schopenhauer, compulsé ses œuvres dont il cite des bribes, un coup pour souligner la mysogynie et le défaitisme indécrottables de celui dont le nom aguiche sur l’affiche, un autre pour louer sa sagacité. On ne sait plus si Saffar se situe à la remorque du philosophe ou dans le cortège de ses détracteurs. Il semble que lui non plus. A ce stade on lui conseillerait de reprendre un de ses chers lexomil. Cela calmerait le débit à la mitraillette du comédien qui nous fait part de ses accablements d’une manière si morne qu’on a vu des spectateurs bailler pour beaucoup moins. Peu crédible quand il mime maladroitement l’homme qui a bu, il joue tout au premier degré sans la moindre distanciation. Aucune indignation, aucune amorce de révolte, aucun ébahissement ne sont sous-jascents à ses propos. Qu’il geigne ou pérore, même si ce qu’il dit est en général fort pertinent, tout tombe à plat. Dommage.Une direction d’acteur rigoureuse et un travail ponctuel de reformulation de ses sketches seraient-ils suffisants pour que l’on puisse envisager de recommander un pareil spectacle ?
Les Déchargeurs, du mardi au samedi à 20h. Réservations : 0 892 70 12 28


02 novembre 2006

Le Chant du chien, de Zwy Milshtein

Le genre de soirée qui tient à la fois du cauchemar et du rêve pour le spectateur qui en émerge. Un petit cauchemar, parce qu’il a l’envie pressante d’arquepincer le premier quidam sur le trottoir et de l’objurguer, pour son bien, de courir au théâtre voir le spectacle de l’année, et d’y emmener un wagon d’amis. Mais interrogé par le passant il se trouve subitement dans l’incapacité de lui raconter ne serait-ce que le début de l’histoire, voire même de lui dire en gros ce dont il s’agit. Il se râcle la cervelle pour trouver à quoi il peut comparer ce qu’il vient de voir aucun titre ne clignote sur l’écran. A part le jubilatoire Violon sur le toit où tout est dithyrambique, démesuré, la joie, la peine, les effusions, les libations, où ça chante, ça virevolte, ça aime la vie coûte que coûte et où il est question de …mais de quoi déjà ? Le spectateur s’épuise une fois encore. Donc, au départ il y a six comédiens qui prétendent être un seul chien, puis un autre qui est à quatre pattes et… Il s’éponge le front mais, hourrah ! tout est devenu rêve : il remonte le cours de ce qui lui a donné l’impression d’avoir été confisqué et claquemuré dans un shaker, puis l’a caressé dans le sens du poil d’un chien de plus en plus énigmatique, dont il sait seulement qu’il bénit le ciel de l’avoir fait chanter au lieu d’aboyer. Notez qu’il aurait pu brandir son excellent programme et expliquer: tout est écrit là, il s’agit de l’initiation d’un certain Boris « sorte de Faust, vendant son âme au diable et volant les âmes des autres » qui est Polonais ou Moldave ou les deux… est-ce qu’il n’y aurait pas des jumeaux dans le coup ? mais pourquoi cet homme et cette femme se roulent-ils par terre, qu’est ce qui va encore sortir de ce coffre ? Ciel ! ils sont treize en scène et comme ils se demènent… et l’acrobate, regardez, regardez ! Bon, il est question de Goulag, « la Bible de mon temps ça s’appellait le Capital » Bien sûr, on a saisi le contexte, la dérision et le pied de nez à l’histoire. Pouce. Sachez qu’il y a à Paris une troupe de comédiens électriques et électrisants dans une mise en scène d’une inventivité de chaque seconde signée Valéry Dekowski. Ils ont décidé de vous convier à faire un plongeon dans l’univers déjanté et métaphysique de Zwy Milshtein, peintre, dessinateur, graveur et écrivain contemporain. Et vous n’en sortirez pas indemnes. A propos, l’individu au cou de qui le spectateur en surchauffe se jettait l’autre jour rue Broca, était assis à votre gauche à l’Espace Rachi hier soir. C’est lui qui s’est mis à trépigner aux saluts, lui et les trois rangs devant et derrière ; ses copains apparemment.
Espace Rachi, du lundi au samedi à 20h45, dimanche à 15h30. Relâche, renseignements et réservations : 01 42 17 10 38

Enfance, de Nathalie Sarraute

Une silhouette fine, longiligne, perdue dans l’immense espace scénique à peine éclairé. Au sol la projection d’une fenêtre à barreaux. Une voix grave s’élève, affectueuse, inquiète, à peine réprobatrice : - Alors, tu vas vraiment faire ça ? « Evoquer tes souvenirs d’enfance »… Le récit original dont est tiré le spectacle est une sorte de conversation qui alterne passé et présent entre l’écrivain et son double. Martine Pascal sort de la pénombre. Dans son élégante tenue noire et blanche elle emprunte les traits de Nathalie, épouse son allure, lui ressemble comme une sœur. La voix n’intervient plus, c’est un monologue qui répond aux questions tendres, inquiètes et aux commentaires du texte de Sarraute, supprimés dans cette version scènique. Martine-Nathalie s’est mise à sa petite table d’enfant, a ouvert un grand cahier. Michel Cournot a choisi parmi les épisodes-clés de sa première jeunesse ceux qui allaient peut-être obliger cette petite fille précoce et hypersensible à devenir l’écrivain qu’on aime. Son enfance se partage entre la Russie de sa naissance et la France où elle vit auprès de son père et de la très jeune femme devenue sa seconde épouse, puis de sa petite demi-sœur. Sa mère lui écrit, réapparaît, redisparaît. Son souvenir obnubile la fillette qui l’adule ; elle intègre les bouffées de sensations qui lui viennent mais en les analysant t.oujours. Elle consigne ses impressions de la vie à Paris, dont les éclairages changent selon ses émois, les départs, les voyages, évoque la fratrie des oncles, tantes, cousins, frères aimés et admirés ; elle dit la perte de confiance dans les adultes qui l’entourent. Elle n’a pas neuf ans. « La petite n’est pas heureuse » écrit sa mère à son père. Il rassure son enfant : « Ne t’en fais pas, tout s’arrange ». Martine lève les yeux, accueille l’image qui s’impose, se recueille en attendant la prochaine. Le petit cérémonial de l’enfance revécue a son cours. Les épisodes anecdotiques ou douloureux restent en filigrane. Et la confiance est retrouvée. « Quand je regarde ce qui s’offre à moi maintenant, je vois comme un énorme espace très encombré, bien éclairé… » Là s’arrête l’enfance pour Nathalie. Martine est debout, livre refermé, la même et cependant différente. Nous aussi et nous lui en savons gré.
Théâtre Artistic Athévains en alternance avec Outside / La Vie matérielle de Marguerite Duras, voir dates, horaires et réservations : 01 43 56 38 32

01 novembre 2006

Les filles de la rue de Rennes, Frédérik Steenbrink

Les filles de la rue de Rennes, Frédérik Steenbrink en concert
Outre le jeune homme lui-même, ce qui séduit c’est qu’on n’a surtout pas envie de dire : "Frédérik ressemble à… il a un faux-air, ou encore il est l’héritier de… ". Il est beaucoup plus. Beau gosse, demi-sourire ravageur mine de rien, mais sans s’autoriser la moindre œillade, il est aussi le grand frère blagueur dont on rêve, le quasi-héros un brin exotique venu de ces Flandres pour lesquelles on nourrit une tendresse particulière. Elles nous ont prêté tant d’artistes dont la force et l’originalité ont bousculé nos chauvinismes. Un sens de l’absurde réjouissant marque les chansons qu’il nous dédie de sa voix chaleureuse. Comédien très présent, pianiste jazzy au son chatoyant et carré, compositeur jamais à court de registre, ses paroliers s’appellent Lecordier, Denaux, Homs, Edmond, van Veen que les Français connaissent bien aussi et dont le spectale musical Mata Hari se donne en ce moment dans la capitale. Mais encore le Brel du Plat pays, d’Amsterdam, le Nougaro des Petits bruns et grands blonds, et Frédérik en personne. Il signe une très sensible Chanson d’Isabelle dédiée à une amie. Quant à ses Filles de la rue de Rennes il les ferait passer pour des inaccessibles façon pimbêches; on se dit qu’elles paient pour d’autres. Il a une Conversation inhabituelle avec Dieu, censé apprécier la sincérité à la fois grave et bon-enfant du propos. Il enchaîne. On en redemande, il en redonne, et comme un homme de talent a toujours celui de s’entourer de ses pairs, Frédérik a voulu pour accompagnateur à la basse et au piano Jérôme Sarfati, dont la virtuosité, la sensibilité romantique et l’humour sont au diapason. Aux percussions, batterie et marimba, Philippe Rak nuancé et persuasif affiche un sourire digne du charmant complice qu’il est de ces deux-là. Notez qu’ils totalisent à peine cent ans à eux trois. Ce qui laisse aussi pantois que les qualités et le charme de l’ensemble.
Guettez leur prochain passage en France.
Compagnie Comme Si. www.frederiksteenbrink.com




Un incompris, de Montherlant

Ecrit pour servir de lever de rideau à Fils de Personne ; c’est du Montherlant pur jus.
Un acte, quatre scènes et un argument simplet : excédé par le manque de ponctualité de son amoureuse aux rendez-vous donnés dans sa garçonnière, Bruno, blanc-bec de 22 ans, fait le serment que si la belle arrive en retard ce jour-là, ce sera la dernière fois, il rompra . Il le dit à Pierre, son confident, il le fera... L’ami tente de le raisonner puis feint de s’apitoyer : « Pauvre vieux, tu es un incompris » quand l’amoureux bourreau de lui-même décide de sacrifier celle qu’il aime à un devoir de ponctualité érigé en précepte fondamental, en article de credo. Ce garant de la bonne courtoisie devient symbole d’altruisme, pourquoi pas de générosité? On suspecte la sincérité autant que le bon-sens du rodomont qui surenchérit à coup de : « Qu’est-ce qu’avoir raison en amour ? » « Tout amour est une servitude » « Jamais un homme n’a fait ce que je fais ». Le je t’aime et je te quitte, écho d’un invitus invitam est ici parodique. Quant à la jeune fille aimée, elle se prénomme Rosette comme la paysanne simplette tragiquement flouée par le Perdican d’On ne badine pas avec l’amour. Des gamineries qui tournent court ou plutôt du réchauffé, mais c’est alerte et drôle. Pierre finit par lancer à Bruno un sentencieux: « Tu est lié à elle (Rosette) par le mal que tu lui as fait ». Lionel Fernandez qui met en scène la pièce très adroitement a voulu un Brumo exaspéré à la limite de l’hystérie ; Face à une Rosette lisse et délectable, apparemment inentamée par la mauvaise foi ou la forfanterie de celui qui dit l’aimer. Elle pique quand même sa petite crise de nerfs après quelques larmes. Allongés sur le tapis, il y aura eu entre eux quelques jolis épanchements. Comme si Bruno voulait encore une fois se persuader que "c’était bien ça" prenant un infini plaisir à vérifier la qualité des sensations que la jeune fille fait monter en lui avant d’y renoncer. Pierre est souriant et goguenard à souhait. « Nous verrons » dernière réplique de Bruno, synonyme d’incertitude quant à sa conduite future, selon Montherlant, résonne comme un défi qu’on aurait aimé voir relever par l’auteur dans une comédie prolongeant ou servant d’épilogue à ce divertissement.
Théâtre du Nord Ouest, jusqu’au 31 décembre. Dates et réservations : 01 47 70 32 75