30 décembre 2006

Feu la mère de Madame, de Feydeau

De nombreuses compagnies nous resservent périodiquement cette œuvre culte, histoire une fois encore de nous faire assister plus réjouis que navrés à la prise de bec entre Yvonne et Lucien, petit ménage venant de célébrer ses noces de cuir après deux ans de mariage.
Ce que son mari fait de conjugalement incorrect selon la jeune femme est l’occasion d’algarades. « Je ne te fais pas de scène, je constate » glapit-elle à l’adresse de son conjoint, soulignant ainsi combien elle est lucide. Jugez-en : à quatre heures du matin il rentre piteux et trempé d’une soirée entre copains, costumé en Louis XIV. Il a oublié sa clef et doit réveiller sa femme. Il n’y aurait pas de quoi en faire un drame de nos jours où Pascal Guignard, le metteur en scène, a transposé l’action. Même l’épisode où l’existence de belle-maman ne relève plus du cauchemar puisqu’on annonce sa disparition prématurée (ce sont des choses qui arrivent ), tout fonctionne. Houspillé, Lucien l’époux, Sacha Pétronijevic, se défend mollement, en prend presque son parti, s’endort même quand Yvonne, Pauline de Meurville, débite ses vachardises. Il rit en douce quand elle ne le voit pas : elle voulait sa scène, elle l’a. Un couple classique, somme toute. Les dettes du ménage sont évaluées en euros, les taxis ont remplacé les fiacres, à peine s’étonne-t-on si, selon une coutume digne du siècle avant-dernier, ils ont une domestique affublée, qui plus est, d’un accent alsacien caricatural. Mais en choisissant pour jouer cette Annette, gourde pleurnicharde, une comédienne qui a l’âge de leur grand-mère, le metteur en scène a un peu acidifié la sauce. L’œuvre donnée dans un théâtre de poche avec une scène de même gabarit, il n’y a pas installé le lit déplorable et intempestif autour duquel les indications de l’auteur faisaient tout tourner. La coulisse devient le lieu-bis où se déroulent les évènements, et les répliques s’échangent à la cantonnade. Les comédiens empruntent le couloir central de la salle où ils s’installent comme chez eux. Le tout donnant une impression de naturel, le travail sous-jascent et minutieux de l’équipe n’en est que plus remarquable. Des silences installant une atmosphère de malaise on est à deux doigts parfois de partager une amorce d’attendrissement chez le couple. Mais la seconde d’après leurs mots vengeurs nous font jubiler. Les pan-pan-pan dans le noir du début ont causé un certain froid et le feu qui figure dans le titre est absent de la cheminée où Lucien tente de se réchauffer. La petite cruauté insidieuse de Feydeau, servie avec justesse par les comédiens,est fascinante. Sacha Pétronijevic dans le rôle du garçon sympathique qu’on soupçonne à peine de désirs d’émancipation, est excellent. Pauline de Meurville est lasse, puis incisive, de mauvaise foi, exaspérée, toujours avec la même énergie. Monique Darpy est exemplaire en servante trottinante, habituée à être rudoyée, néanmoins capable de réparties sidérantes. CédricVillenave est le voisin gaffeur, instrument ahuri du destin pour vaudeville de qualité. Une très jolie réussite.
Théâtre de l’Aktéon, jusqu’au 6 janvier, du mercredi au samedi à 20h.
Réservations : 01 43 38 74 61


29 décembre 2006

Chapeau, de Herman van Veen

Chapeau, spectacle musical de et par Herman van Veen, avec Edith Leerkes
La salle Gaveau n’a pas été conçue pour héberger des revues, ainsi que le donne à penser l’orgue qui domine le plateau. Si Herman van Veen ne joue pas de cet instrument dans le Chapeau, quelque chose de magnifique et de puissant se dégage cependant de son spectacle. Pianiste, violoniste, violoncelliste, chanteur, conteur, humoriste, amuseur pour cirque, mais surtout véritable humaniste, il fait un usage somptueux et nullement égoïste des talents qu’il a reçus et développés avec opiniâtreté et passion. Ce surdoué est devenu un artiste complet qui sait et aime tout faire sur scène. Le voyage qu’il propose commence par une évocation chantée d’Amsterdam. A peine a-t-on eu le temps de s’attendrir qu’on est piégé par un certain aspect terre à terre de nos voisins Flamands qui semblent éperdus de reconnaissance envers la simplicité des choses. Ils aiment les objets commodes, privilégient un mode d’existence douillet alors qu’au dehors le vent du nord les cerne, les défie, régit leur existence à chaque instant. Ils le chargent de leurs rêves, de leurs angoisses, l’associant au magique ou au sacré. Herman van Veen l’invoque, il a comme hérité de son souffle. Après avoir chanté la maison, la famille, des péripéties douloureuses et la mort d’êtres aimés, il se laisse aller a de petites truculences inopinées, nous adresse des propos crus puis, reprenant son élan, empoigne ses instruments accompagné ou précédé à la guitare par Edith Leerkes. Musicienne ébouriffante, elle salue en passant ses maîtres classiques bien-aimés, fait des incursions dans des domaines tzigane ou celtique, rejointe avec enthousiasme par son partenaire. Dans un numéro invraisemblable, il incarne par exemple une diva qui se meurt clamant « il m’a poignardée », puis immédiatement devient le ténor qui commente la scène à l’aide d’un « il l’a poignardée » aussi déchirant. Il enchaîne avec les chœurs reprenant magistralement l’air ; et une fois encore l’ardeur avec laquelle il se remet à faire chanter son violon ou les autres instruments, galvanise l’auditoire. Faux pataud mais vrai pitre, il assaisonne ses séquences musicales de tours de passe-passe dignes d’un prestidigitateur, ébahissant et comblant tous ceux qu’intrigait une réputation confirmée hors de France. Debout, ils lui témoignent leur gratitude pour une soirée qui fera date cet hiver.
Chapeau est en tournée; consulter: www.hermanvanveen.com

26 décembre 2006

Chevallier et Laspalès, La Rentrée des sketches

Il y a vingt ans vous achetiez pour vos enfants des cassettes de contes de fées pour constater très vite qu’ils ré-écoutaient toujours la même. A cette époque, parce qu’ils avaient « envie de ne pas attendre pendant cinq ans après la sortie du cours pour décrocher un rôle » dixit Laspalès, son camarade et lui-même étaient devenus duettistes. Ils prenaient le chemin de traverse qui allait les faire rencontrer leur premier public. Ce sont leurs sketches en DVD que vous vous repassez quand vous avez besoin d’une bouffée d’humour.Vous connaissez certains textes par cœur, mais les revoir sur une scène vous fera plus de bien qu’à eux d’être face à des caméras. Le petitécran court-circuite les ondes émises par les comédiens et les gros plans sur les visages stérilisent tout . D’où naît l’impression d’un certain cabotinage alors que face à des spectateurs de chair et d’os la magie opère. Pour ces deux-là, à l’inverse de tant de leurs congénères, pas besoin de se contorsionner ou de donner dans le scabreux pour faire se tordre la salle. Sur l’immense plateau de l’Olympia, dans leurs costumes noirs aimablement ringards ils sont fidèles à la complémentarité de leurs personnages. Laspalès vrai bourru, faux buté à peine hirsute et son sourire d’après la rosserie qui vient de faire mouche. Chevallier en Monsieur Loyal qui se démène, lui sert la soupe, tire aussi un brin la couverture à soi, sachant que le partenaire lui clouera le bec. Avec imitations de vieux schnocks ou de personnages pipeulle en prime. On revient au bon temps d’un café-théâtre sans autre arrière-pensée que de railler les travers des beaufs, chauvins, et ahuris dépassés, volontairement ou pas, par les évênements et l’époque. « Nous sommes nous-mêmes nos propres cibles » dit Chevallier. Le spectacle est composé à 80% de nouveaux sketches où nos farceurs tirent pratiquement sur tout ce qui bouge et ça fait tilt sans jamais être de mauvais aloi. Le Ministère de la Culture en prend bien pour son grade, quand il faut 24 personnes dans un théâtre subventionné pour balayer le plateau…Les mots, les chiffres s’affolent, se bousculent, une frénésie s’en empare. Les parodies et les confrontations se font sur un mode burlesque que n’aurait pas renié Raymond Devos. Le public est parfois pris de cours. Nos chenapans enchaînent sur un ancien sketch, Laspalès offrant en prime finale le fameux Voyage à Pau. Casquetté tel un contrôleur SNCF, il brandit un tampon avec lequel il oblitère en rafales. La salle trépigne en écho.
La Rentrée des sketches est actuellement en tournée en France, guettez la. Elle sera de nouveau à l’Olympia du 11 au 15 avril, soyez-y.

24 décembre 2006

Histoires, nouvelles, fables et autres racontars...

Histoires, nouvelles, fables et autre racontars pour voix et violoncelle
Avec Pierre Baux voix, et Vincent Courtois violoncelle.
Il y a deux ans Gilles Zaepfell demandait à un comédien à l’aura de magnétiseur et à son compère violoncelliste vertigineux, de dialoguer à partir de Contes de Grimm dits par le premier, le second réagissant sur son instrument au gré de sa fantaisie habituelle. Zaepffel avait à cœur de ravir son public de l’Atelier du Plateau où dès qu’on y pénètre on a l’impression d’être accueilli en ami plutôt qu’en invité ou simple spectateur. Le résultat fut un feu d’artifice d’où l’on émergeait béat, sifflotant et larmoyant de joie. A sa disparition son équipe a pris la relève et « Les Contes de Grimm-suite et fin » ont été un délice. Cette saison Hans Christian Andersen, Alphonse Daudet, Conan Doyle, Carlo Collodi, Dino Buzatti, La Fontaine, Kafka, Jorge Luis Borgès et Roal Dalh succèdent aux frères Grimm, alternant avec Edgar Allan Poe. Ses Histoires Grotesques et Sérieuses donnent l’occasion aux deux emberlificoteurs de vous embarquer dans des récits à faire délirer et planer. Le lieu, d’une hauteur de plafond singulière, comporte un mur du fond tapissé à l’infini de livres dont la houle semble finir de s’apaiser sur les étagères. Un escalier en colimaçon permet d’y accèder et le comédien s’éleve un temps avant de descendre rejoindre les spectateurs sur leurs sièges posés sur des marées de tapis. Sans même donner son regard, tout son corps impliqué dans la lecture, le comédien ferait avouer à ceux qui tenaient l’auteur de l’Ange du bizarre pour un poète à la maniaquerie formelle et aux hantises morbides, que c’est d’abord un mystificateur. Pour rendre plus vrai l’un des personnages de son conte Pierre Baux adopte un accent tudesque à se décrocher la mâchoire, peinant sur les mots jusqu’à transpirer. Le musicien fait cavalier seul ou semble désapprouver ce qui se dit. Il nous raconte une aventure plus sensuelle encore, caresse voluptueusement ses cordes avec l’archet qu’il abandonne à l’épisode suivant, nous gratifiant de sonorités de guitare. Sa musique fait du sur place, s’évade, folâtre, rêve, ronfle, trépigne, miaule. Devenue in-maîtrisable, elle s’hispanise, valse, s’époumone et se tait alors qu’on ne s’y attendait plus. Le musicien arbore une moue de pince-sans-rire surtout pas concerné. Le vertige vous laisse pantois. Etes-vous dégrisé ? : Poe affiche une sollicitude désopilante, quant au comédien, il a une jolie lueur dans les yeux qu’il baisse car il a déjà enchaîné avec un conte fantasmagorique. Les soirées que proposent Pierre Baux et Vincent Courtois ont quelquechose d’autant plus rare et précieux qu’en rendre compte est une tâche dont il serait téméraire de dire qu’on en est à la hauteur.
L’Atelier du Plateau, jusqu’au 31 décembre à 20h30 (relâche les 24 et 26 décembre).
Réservations : 01 42 41 28 22

L'embroc, de Montherlant

Un jeune homme volubile prend le public à témoin : pour lui l’existence semble inenvisageable sans la pratique du sport ; il en a lui-même une bonne expérience. Les dangers qui guettent ceux qui s’y adonnent sont liés à l’instinct destructeur qu’il implique, métamorphose ou transcende. Sans l’arrivée d’un très jeune homme, muet, en simple maillot et short blanc, le monologue, accompagné à la guitare par des airs évoquant un road movie, prendrait l’allure d’un poème dramatique. On comprend que le sport peut être vu comme une métaphore de l’existence, laquelle exige que l’homme se batte contre lui-même. Elle alterne ici avec des méditations sur le rôle qui échoit au corps, aux sens. L’auteur aime le répéter : ce sont les seuls qui « ne trompent pas ». Suivent des récits où le personnage sur scène moins performant que quelques années plus tôt avoue se sentir comme laissé sur le bord de la route. Des descriptions de compétitions et d’entraînement à la course dans un stade donnent du rythme à la narration qui inclue des passages dignes des notes de l’auteur du Fichier Parisien et des Olympiques. Après quelques apparitions en ombres chinoises derrière une toile blanche, le deuxième personnage intervient et la pièce devient une confrontation, comme les aime Montherlant, entre deux personnages qu’un sentiment très fort a liés ou lie encore. S’étant soutenus au sein de la même équipe et ayant communié dans l’amour de la même discipline, la reconnaissance qu’ils se doivent, vite évoquée, est suivie par l’aveu du désir de se séparer. Ils poursuivront des chemins se côtoyant sans se rejoindre. « Il y a un monde autre part » comme dit Shakespeare, cité alors. Après dispute et quelques cris le reste ressemble à nouveau à une méditation sur le sport qui s’amplifie et se teinte d’amertume. Elle nous vaut de très beaux passages où le monde environnant est pris à témoin, la mort évoquée, ainsi que certaines peurs pour ceux qu’on aime. Entre-temps le jeune homme du début s’est à son tour transformé en ombre chinoise, ses gestes sont devenus pathétiques, c’est tout ce qu’il reste de lui . Son camarade vient à l’avant-scène et dans une jolie lumière, met son sac de sport en bandoulière, puis s’apprête à quitter la scène. « Le stade n’est plus que silence et solitude ». Pour ce spectacle plus onirique et poétique que ceux faisant partie de L’Intégrale Montherlant Isabelle Desalos a opté pour une mise en scène aérée qui privilégie les images. Ses jeunes comédiens Brice Montagne et Jonathan Salmon touchants parce qu’apparemment désarmés sont d’une sincérité et d’une sobriété parfaites.
Théâtre du Nord-Ouest, les 27 et 30 décembre à 19 h. Réservations : 01 47 70 32 75

19 décembre 2006

La guerre civile, de Montherlant

On imagine que le jeune Montherlant utilisa ses soldats de plomb pour réaliser ses premières stratégies mais que, collégien chez les Bons Pères à Neuilly, il a tout appris de celles que lui ont fait vivre par procuration les versions latines, cours d’histoire ancienne ou encore fréquentation de nos classiques, Corneille et sa Mort de Pompée, probablement. On le suppose enflammé par les affrontement et les hauts faits de ces potentats, tyrans ou traîtres et on n’est pas surpris que l’une de ses dernières pièces soit une nouvelle mouture de l’épisode qui opposa deux super-héros: Pompée et César. Il nous le retrace sous forme de feuilleton historique haletant, avec prologue et épilogue. Il y est question de « deux partis qui se valent », de principes de gouvernement , de nécessité de la rébellion, d’alliances, trahisons, tergiversations, plans à long terme mais revus et corrigés, crises de conscience et tous rebondissements qu’une urgence vraie ou imaginaire déclenche en temps de crise. Sont évoqués les « forces mauvaises », « les dieux qui trahissent les hommes » et la hantise de la mort. Le pitoyable y côtoie le pathétique, le sous humain le trop humain, le courage la lâcheté. On y vibre à l’évocation de la prise de Rome et des conquêtes de César. Caton le philosophe vêtu de noir expose les doutes qui le rongent et les grands principes structurant sa pensée. Pompée le tribun en habit blanc pérore mais galvanise ses troupes. Avec un réalisme digne d’un certain cinéma américain les soldats en tenues camouflées sont des brutes plus ou moins épaisses. Le langage ‘viril’que l’auteur leur fait utiliser est ici en deça de leur grossièreté. Ils ont des rires gras, boivent, fument, braillent, crachent, se jettent bouteilles et autres projectiles à la tête, se défient, sortent leurs couteaux , braquent leurs armes à feu les uns sur les autres, apparaissent maculés de sang. On se poignarde sur scène. Pompée le belliqueux soudain perd pied, panique, se confie à son fils, larmoie dans ses bras et opère le revirement qui lui sera fatal. On ne coupe pas aux maximes, mots sublimes et phrases n’admettant pas de réplique qu’affectionne l’auteur. Mais dans un pareil contexte elles sont de mise : « autant vaut l’homme, autant vaut la dictature » « on aime César pour le mal qu’il n’a pas fait ». « J’ai autre chose à faire que de m’occuper de ma vie », « j’ai accepté la honte de survivre » confie Pompée, mais un autre personnage s’entend dire « tu es né avec une tête d’orage ». A tout cela le metteur en scène Laurent Pitigliano a imposé un rythme salutaire, et ses onze comédiens se donnent à fond . Yves Jouffroy est un Caton nuancé et poignant. Antoine Tomé est un Pompée à la faconde et l’énergie superbes.
Théâtre du Nord-Ouest , dates et réservations : 01 47 70 32 75

18 décembre 2006

Les Célibataires, de Montherlant

Dans ces familles-là on disait plutôt « vieux garçons », le mot célibataire étant réservé aux prêtres et religieux, ces frères, oncles et cousins qui faisaient toute leur fierté. Mais dans les testaments et chez les notaires, ils redevenaient célibataires. C’est effectivement un notaire, conciliant bien que redoutable en affaires, qui est l’instrument conscient ou non du destin dans l’adaptation magistrale faite par Rémy Oppert du roman éponyme de Montherlant. Histoire « sans enjeu, sans confrontation réelle, ce qui est le nerf du théâtre » comme le dit Jean-Pierre Muller son metteur en scène ; c’est devenu une pièce au dénouement d’autant plus désarmant qu’il n’intervient pas au terme d’un véritable suspense. Il constitue plutôt une anicroche dans l’histoire, qui se veut irréprochable, d’une famille au code d’honneur traditionnel. On y traite parfaitement bien des neveux que la perte d’un des parents, voire des deux, a mis dans une position difficile. On devient leur tuteur, leur recours, leur parrain de rechange. Après avoir fait ce que l’on jugeait digne, si l’un d’entre eux meurt, parce que fragile ou peu armé pour faire face aux conditions difficiles d’un monde auquel il ne s’intègre pas, c’est une bien triste affaire. On prie pour celui que ses ancêtres viennent d’accueillir. Ce qui pourrait être vu comme de l’égoïsme n’est que le fait de se plier à une tradition selon laquelle la naissance comporte plus de devoirs que de droits. Elle incluse celui de garder des terres qu’il serait quasiment sacrilège de brader. Léon de Coantré, quinquagénaire n’ayant jamais eu besoin d’exercer un métier, est hébergé à Paris dans un pavillon avec jardin par son oncle Elie de Coëtquidan, vieillard peu ragoûtant, radin, râleur et aigri. Octave, frère d’Elie est banquier, imbu de lui-même. Fier de sa réussite matérielle, il l’attribue à l’exploitation exemplaire qu’il a fait de ses dons naturels. Lui-même héberge dans son appartement de huit pièces Emilie de Plagnes leur sœur à tous deux qui est veuve. Une gestion désastreuse du patrimoine obligeant la vente du pavillon habité par Elie et Léon contraint ce dernier à occuper la loge du gardien dans le parc du château d’Octave. Plongé dans une détresse affective et morale il meurt, comprenant un peu tard qu’Elie, cœur sec, s’est désintéressé de son avenir maintenant précaire. Sur le vaste plateau où les différents lieux de l’action se répèrent grace au style du mobilier et à l’intensité des lumières, des scènes ramassées se succèdent. Dans la première moitié de la pièce, elles mettent face à face les protagonistes du drame familial et leurs domestiques. Puis les personnages de second plan font des interventions d’une justesse étonnante. On sait gré au metteur en scène d’avoir voulu une distribution où aucun comédien n’interprète plusieurs rôles. Cela donne une très grande lisibilité au texte devenu une succession de tableaux efficaces. Les comédiens sont crédibles au point de nous laisser imaginer que les rôles ont été conçus pour eux seuls. Hervé Colombel est un Léon de Coantré d’une dignité alliée à une fragilité qui émeut tout du long. Rémy Oppert est un Octave-le-banquier aussi authentique et exaspérant que le Monsieur Persiles qu’il jouait dans le Brocéliande également mis en scène par Jean-Pierre Muller. Dans la peau d’Elie de Coëtquidan, Eliezer Mellul se départit singulièrement de ce que son éducation est censé lui avoir inculqué de bienséant, et se livre à des gesticulations désordonnées, caricaturales, se donnant des allures de vieille tête à claques sordide. Ce remarquable spectacle, actuellement à l’affiche jusqu’à la fin décembre, sera reprogrammé à partir de janvier 2007 au Théâtre du Nord-Ouest.
Théâtre du Nord-Ouest, dates et réservations : 01 47 70 32 75

15 décembre 2006

Bête de style, de Pier Paolo Pasolini

Qui a oublié Jan Palach, cet étudiant qui, après l’échec du Printemps des Libertés dans la Tchécoslovaquie de 1969 préféra une mort par le feu au joug soviétique. Le jeune homme n’avait pas supporté l’instauration d’une censure qui muselait et niait tout. Son testament rendu public déclencha un immense sursaut de nationalisme dans son pays. Rien d’étonnant à ce que Pasolini, communiste exclu avant trente ans du parti pour des motifs ayant trait à sa vie privée, se soit enflammé pour ce jeune héros devenu mythe national et l’ait investi de ses idéaux inassouvis. Bête de Style est l’oeuvre de ce poète rebelle et incandescent. La théâtraliser était ambitieux, voire téméraire, tant le texte s’empêtre dans toutes sortes de digressions, contradictions, divagations. Le risque est de le rendre creux à force de le charger de sens, et paradoxalement de le faire déboucher sur quelque chose manquant cruellement de chair. La Compagnie Dérézo a entraîné dans l’aventure quatre comédiens et une comédienne. Elle a adopté un parti pris de mise en scène alignant des tableaux outrancièrement répétitifs, tel ce fil descendant des cintres auquel on hisse inlassablement, l’un après l’autre, les personnages porte-paroles de l’auteur. Prisonniers d’un harnais, agitant les jambes dans le vide, ils débitent leur texte entre sol et plafond de façon plus ou moins véhémente. A d’autres moments, des fragments du poème ayant échu à chacun, ils les disent assis sur le sol, en relais sans rien intérioriser vraiment et leurs gestes deviennent comme téléguidés. Le discours de l’auteur est souvent celui d’un prédicateur ou encore un manifeste fourre-tout où se côtoient argumentations fumeuses et vérités improbables. Mais il en jaillit des phrases lumineuses. Au milieu « du vertueux débat de l’intellectuel » Pasolini s’indigne, à propos de Jan Palach, que « chose incroyable l’histoire ne fut pas offensée » . S’identifiant ou non au même Jan il se demande: « que signifie avoir vingt ans ? » et confesse « Si je rompts aujourd’hui le silence… » « je chevauche la vie comme un héros » pour décider « le réel est diabolique ». Mais c’est noyé dans un fatras de mots récurrents, tandis que la scènographie a recours à de nouveaux trucs. A la fin, quelques tableaux projetés éclairent le fond du décor . On a compris que l’écran sur lequel s’inscrivent des indications quant aux personnages ayant compté pour l’étudiant Pragois et le poète Frioulan, finira par accueillir des images d'extrême cruauté. Et cela même si l’on n’anticipe pas le geste final par lequel les acteurs y mettront le feu. Au terme d’aucune progression, le tout se concluant en diatribes, les comédiens sont devenus des tribuns plaidant la cause de la liberté, de la littérature, etc. On sort de ce spectacle moyennement convaincu.
Studio Danielle Casanova, Ivry, jusqu’au 20 décembre. Du lundi au samedi à 20h . Réservations : 01 43 90 11 11

13 décembre 2006

FiniFini, de Damien Bouvet

FiniFini, de et par Damien Bouvet
Le personnage qui arpente la scène en traînant les pieds est-il un naufragé volontaire sur une île engloutie ? Il a peut-être, au contraire, accepté les règles d’un jeu dont la consigne est de survivre dans le local poubelle d’un grand ensemble encombré d’objets mal intentionnés et qui ont disjoncté. Damien Bouvet veut faire exploser les cloisons de la raison rationnalisante, analogisante, disséquante ; à nous de le suivre dans sa démarche parfaitement loufoque mais existentielle. C’est vrai qu’il a des allures de professeur Tournesol, de savants Cosinus ou Faust et autres bidouilleurs de génie. Mais ses connexions avec les humains sont confisquées aussitôt qu’établies, tout concourant à la frustration ou en découlant. Elle est le dénominateur commun de son minuscule univers, pourtant organisé en grande partie par lui-même. Quant au monde extérieur il tente d’y pénétrer ou d’en sortir avec l’acharnement d’un maçon qui monte un mur dont chaque pierre une fois posée s’écroule narquoisement. Chuintements, claquements, bruits de matières froissées, phrases qui n’arrivent pas au bout de leur énonciation, sonnerie aux morts et sons de trompes de chasse, voix qui semble émerger d’un tunnel, accordéon qui soupire voluptueusement ou pleurniche : ces sons omniprésents, rarement là où il faut, quand il faut, sont confisqués comme tout le reste. Des kilomètres de cables éléctriques sillonnent la scène, symboles d’un confort consensuel auquel, bien sûr, le clown-pestidigitateur refuse de se laisser aller. Il manipule une tête de mort avec la tendresse d’une nounou, redouble pour elle de soins comme on le ferait pour un prématuré, mais lui décroche la machoire. Elle devient un simple bulbe puis un ballon de fête et se dégonfle. Il l’avait entre temps transpercée à l’aide de baguettes chinoises. Il se fait encore la dégaine d’une Marilyn dont les colliers, à peine enfilés, crachent piteusement leurs perles. La star arbore une bedaine de femme enceinte, des mamelles effarantes, mais des appendices protubérants émergent d’habits qui sont comme des secondes peaux. S’en détachent des touffes de duvet, la matière semble se préparer une revanche où s’épancher dans une langue étrangère. Dans un caddie de super-marché devenu taureau de corrida, il plante des banderilles, le caddie tournoie frénétiquement sur lui-même et se disloque. La scène est finalement jonchée de débris, paillettes et confettis. Une voix nasillarde sortant d’un haut-parleur : « Et dans quelques instants l’ouverture du spectacle ». La fin est dans la foulée. On entend des hoquets de rire dans la salle. Le spectacle grise à force de déranger.
Théâtre Paris-Villette, jusqu’au 23 décembre, mardi, jeudi et vendredi à 21h, lundi, mercredi et samedi à 19h30. Réservations : 01 44 64 79 70



12 décembre 2006

Vian v'la Boris

Vian v’la Boris, conception et mise en scène Michel Abécassis, avec Didier Bailly, Nicolas Dangoise et Pierre Ollier
Côté jardin un grand piano noir laqué fait un premier clin d’œil à la salle. Ca et là sur le plateau des cubes de bois coloriés ressemblent aux jouets qu’un gamin monté en graine conserve avec tendresse. Ce seraient peut- être ceux que le poète américain Robert Frost (qui aurait largement pu être le père de notre ingénieur-inventeur-écrivain- poète-parolier-jazzman) refusait de ranger dans leur placard. Quiconque entrait dans sa chambre sans allumer se prenait les pieds dedans et se cassait la figure. Pour Frost c’étaient des métaphores poètiques. Vian le facétieux aurait-il été capable de faire pareil ? Un premier personnage dans la lumière est vite rejoint par un autre ; curieusement tous deux et leur pianiste ressemblent au Boris qu’on a vu sur les photos, autant qu’à celui qu’on imagine. Même regard lucide avec la même étincelle au coin de l’œil. C’est parti : En avant la zizique que va nous jouer le trio de comédiens musiciens chanteurs à la technique et la sensibilité désarmantes. Ils sourient, car comment faire autrement quand on dit et chante des textes qu’on aime autant. La provocation joutant avec l’excentricité, l’aventure sera pourtant douce-amère. Il faut d’abord et urgemment dénoncer la stupidité humaine habituelle. Donc dire tout le bien qu’a causé l’avênement du jazz sur la terre, cette musique de ‘nègres’ honnie par des post-colonialistes ahuris, voués à des principes qui les faisaient bénir toutes les guerres. Comment voulez-vous que le pacifiste en avance sur les sensibilités de son époque n’ait pas vu …rouge ? Le déserteur est un moment du spectacle très émouvant parce qu’il nous renvoie aux réactions suscitées de ce temps-là, mais aussi parce qu’on entend la voix de Vian lui-même. L’insoumis tous azimuts a commencé par nous séduire dans le rôle du jeune homme trop sensible aux charmes des filles à une époque où le mot « drague » aurait paru vulgaire à l’élégant impertinent. Il stigmatise les petits dommages collatéraux causés par une science en marche mais qui a bon dos (La java des bombes atomiques, la complainte du progrès), il dénonce les tricheries discréditant les mondes de la presse, des affaires, des puissants qu’il a côtoyés. Il raconte ses souvenirs d’enfance forcément revus et corrigés par son sens flamboyant du paradoxe et de l’absurde. Il évoque les prédécesseurs en littérature qu’il aime: Alfred Jarry et encore Alfred Jarry, fait un pied de nez à l’écrivain qu’il déteste et n’a donc pas lu, Paul Claudel. On retrouve les airs qu’il a composés, dont s’est déléctée une génération de parents et que fredonne encore la précédente. Pour les gamins actuels ces chansons seront la preuve par…combien déjà monsieur le surdoué Vian ? que ce qu’on leur « serine » sur les ondes et dans les lieux de spectacles ordinaires est souvent bien lourdaud et bien terne à côté des bulles que dégagent les poèmes, les musiques et les mots de Vian.
Théâtre Daniel Sorano, Vincennes, jusqu’au 14 janvier, jeudi à samedi à 20h 45, dimanche à 16h. Réservations : 01 43 74 73 74

10 décembre 2006

Hors-Jeu, de Catherine Benhamou

Il n’y a pas besoin de connaître son Beckett sur le bout des doigts pour comprendre dès le coup d’envoi que la jeune femme qui apparaît derrière une fine grille pour cage de zoo est comédienne de son état et qu’elle a joué le rôle de Nell, la mère décatie et radoteuse de Fin de partie. Son vieil époux sortant de la poubelle d’en face constate vite que, reléguée dans la sienne, elle y est ‘définitivement’morte. Sur un large écran des séquences hideuses sont censées représenter les scènes-clefs de la pièce originale. Elles traduisent probablement la perception qu’en a Catherine Benhamou ou la manière dont elle-même la monterait . Ou alors est-ce son subconscient que le film met en images à coup de petits réglements de comptes avec celui dont elle est devenue l’émule, puisque la voilà auteur et reconnue ? Ses rapports avec le dramaturge sont aussi tendus qu’ambigus. Lui ayant fait débiter des commentaires sentencieux et peu amènes sur ses interprêtes en général, elle l’appelle à la rescousse, faisant mine d’espèrer qu’il lui regonflera le moral . Il y aurait de quoi, vu le rôle frustrant dont elle a hérité, mais elle avait signé son engagement. Elle ressasse le mot poubelle pour que nous percevions un symbolisme analogue à celui du couloir jaune et morbide cité plus loin. A l’intérieur de la sienne, à l’aide du stylo qu’elle a eu l’astuce d’emmener, elle tue le temps de la représentation en écrivant sa propre histoire. Justement sa mère vient de disparaître : de là à parler de la mort et à devenir métaphysique. Quelques bribes de jolis souvenirs nous font revenir à une enfance idyllique, même si ça et là des figures inquiétantes et des évènements sinistres s’y sont insérés. Après quoi elle reprend son monologue : on en était où déja ? Pour donner l’idée d’une urgence, elle s’affaire, déplace et fait coulisser de plus en plus nerveusement les panneaux qui délimitent sa poubelle. Cela donne un ballet aux figures systématiques censé faire de la scènographie un festival de trouvailles distrayant. En principe les comédiens sont des auteurs dramatiques ayant le sens des situations, de la progression dramatique et de ce qui chez eux ne rime jamais avec conversation à bâtons rompus, non plus qu’avec bavardage. Pourtant très vite, ici, on se demande combien de penalties, de tirs au but ou de prolongations il faudra pour que le score final fasse état d’un nul ‘concédé’ par la scène face à la salle, ou l’inverse. Le texte de Catherine Benhamou est par moments drôlatique, mais c’est souvent de comique involontaire qu’il s’agit, tant sa partition qui se veut touchante rend flagrantes les limites du genre consistant à décréter : « Je vous livre ça tout à trac, c’est sincère, c’est auhentique, c’est moi, et puis il paraît que j’ai un joli brin de plume, alors… »
Théâtre de l’Atalante, jusqu’au 10 janvier , du lundi au samedi à 20h30, dimanche à 17 h. Réservations : 01 46 06 11 90

08 décembre 2006

Timon d'Athènes, de Shakespeare

Douze ans après avoir été Richard III voici Denis Lavant aux prises avec le Timon de Shakespeare, mais on se demande si ce n’est pas l’inverse. Dans quel ordre énoncer le tiercé gagnant dont fait partie à leurs côtés Jean-Claude Carrière qui a traduit la pièce ? Habib Naghmouchin en a concocté la mise en scène et l’adaptation pour sept comédiens. Un quarté transformé en quinté mémorable si l’on y ajoute le Groupe de Créations Théâtrales et l’équipe de la Boutonnière. On était habitué à voir Denis Lavant sur des scènes impressionnantes, mais dans ce lieu à l’aire de jeu aménagée en bi-frontale et aux proportions si modestes qu’il suffirait aux acteurs de chuchoter, on a vraiment envie de lui dire qu’il est phénoménal une fois encore. Athlète de foire, pitre chaplinesque, clochard céleste, pochtron métaphysique, vieil enfant capricieux, il grimpe aux échelles et aux piliers de part et d’autre du plateau, s’y agrippe, tourne, sorte de toupie hallucinée. S’envoyant au tapis, il rebondit, ricane. Débraillé, il pousse des cris de Tarzan, danse avec ses camarades, cabriole en solo. Bouillonnant, pléthorique, sa voix caverneuse ou éraillée claque, rape ou caresse au long de monologues torrentiels. Imprécateur perpétuel puisque tel est Timon, il s’acharne sur les mots pour aussitôt sembler étonné de ce qu’il vient de dire. Shakespeare est là , jaguar dont il déchiquète la cervelle (formule connue). Timon, selon Denis, est un excentrique, un dérangé, un bouffon, mais marqué au front du signe sacré des fous. Il admettrait lui aussi que « la vie est un conte raconté par un idiot, plein de son et de fureur et qui ne veut rien dire ». Ses partenaires en costumes intemporels sont des personnages réclamant un Pirandello qui seul serait à même de leur écrire une pièce où ils côtoieraient enfin Timon. Pourtant ceux qui le renient, sa fortune une fois dilapidée par ses largesses, se vantaient tous d’être ses amis. Le général Alcibiade ayant pris le pouvoir à Athènes, Timon décrète sa ville mûre pour la destruction et se réfugie dans une grotte. Il a définitivement perdu ses illusions sur le genre humain : « tout n’est que vol en ce bas monde ». Creusant le sol il découvre de l’or, cette « calamité universelle », et en meurt d’écoeurement. Quelques mots gravés sur sa tombe exhorteront le passant à saluer sa mémoire sans s’y attarder. La mise en scène inventive est ramassée et d’une extrême minutie. Le lieu et la qualité de la troupe l’exigent autant que la virtuosité dont chacun doit faire preuve en endossant tant de rôles masculins ou féminins. Les comédiens sont magnétiques, à vous couper le souffle littéralement. Eric Prigent est le seul qui n’interprète que le personnage de Flavius, l’intendant dévoué, vite résigné de Timon. En jaquette, voix sourde, débit quasi monocorde, sa présence étrange contraste avec celle de ses camarades. C’est une trouvaille de plus pour un spectacle jubilatoire d’une qualité rare. Il est à l’affiche jusqu’en février mais réservez vite car son succès risque d’être foudroyant, ce dont on se réjouira.
Théâtre de la Boutonnière, 25 rue Popincourt jusqu’au 3 février, du mardi au samedi à 20h30, réservation : 01 48 05 97 23

05 décembre 2006

Paris martyrisé mais Paris libéré, Ch.Marchewska

Paris martyrisé mais Paris libéré, mise en scène Christiane Marchewska.
Avec Christiane Marchewska, Elodie Nadaud, Elise Rouby et Loïc Audureau à l’accordéon.

Vous avez traversé la cour des Invalides, levé les yeux vers ses façades resplendissantes de grâce et de majesté. Vous êtes encore sous le coup de cette beauté vraie parce qu’elle exalte sans intimider. Mais c’est à une cérémonie sans façon que vous êtes convié dans l’aile du Musée de l’Armée consacrée aux deux guerres mondiales. Un musée c’est l’aboutissement d’une démarche patiente qui doit être aussi intelligente que minutieuse. Tout doit y être dosé plutôt que spectaculaire. Et c’est bien ce qui a présidé à l’élaboration de ce montage de poèmes, discours, saynètes, chants et chansons. Ils sont liés par le récit que font trois femmes, comédiennes et chanteuses accompagnées d’ un musicien, partenaire à part entière, jouant d’un accordéon qui a souvent les accents de l’orgue.
L’équipe nous escorte où nous précède dans l’enfilade de salles aux vitrines peuplées d’uniformes, d’armes, de tableaux, de photos, d’affiches. L’aînée des quatre camarades accueille le public et se souvient pour lui. Elle égrène les dates-repères des conflits puis devient un personnage plus révolté qu’accablé par les douleurs des hommes au front. Celles des citoyens restés dans la capitale n’est pas moindre. Non plus que celles des poètes, leurs frères, qui souffrent avec eux et pour eux. Le démarrage est volontairement lent, des chansons préludant au tout. La Rose de la Rue Saint Vincent, et la Madelon répondent à l’appel. La Chanson de Craonne, It’s a long way to Tiperary sont entonnés, suivis de la Marche de la 2ème DB, Maréchal nous voilà et J’attendrai tous aussi poignants à des annés de distance.Ils font revivre ceux dont le souvenir nous enveloppe. Les deux jeunes femmes évoquent les Parisiens et les Parisiennes dont les existences sont confisquées par l’occupant. D’abord enjouées et comme affriolées par l’arrivée des soldats étrangers elles ne s’affolent pas encore devant les privations et la détresse qui les entourent. Elles font comme si la vie continuait même si, dès1940, l’une d’elles plutôt écervelée, se laisse aller à collaborer avec l’ennemi. Quelques phares au détour d’un panneau se braquent sur les acteurs donnant plus d’intensité à ce qui en a déja tant. Un discours à grandes envolées de Victor Hugo constitue un temps fort en avance d’une guerre sur l’Histoire. Un poème fameux de Paul Eluard fait trembler la capitale de froid et de faim . Louis Aragon est présent aux côtés de « Celui qui croyait au ciel et celui qui n’y croyait pas ». Suivent les noms des résistants célèbres et de ceux tombés à la Libération dans les rues où une plaque porte leur nom . Au cri de « Jean Moulin est mort » les comédiens nous entraînent au pied d’un dernier escalier conduisant en un lieu où résonne le discours prononcé par Malraux lors du transfert des cendres du grand Résistant au Panthéon. Il précède celui du 25 août 1944 du Général De Gaulle. Les cris de triomphe sont suivis d’une invitation des comédiens à danser de joie comme on le fit alors.
Cette promenade dans l’histoire de notre capitale manifeste la très grande sensibilité de sa réalisatrice en même temps que de belles qualités pédagogiques
Musée de l’Armée-Hôtel national des Invalides, jusqu’au 21 décembre. Jeudi à 20h, samedi à 17h et 20h, dimanche à 19h30, réservations : 01 47 12 13 75







01 décembre 2006

Gaff Aff de M.Zimmermann et D. de Perrot

Gaff Aff, de Martin Zimmermann et Dimitri de Perrot
Il y a des spectacles longs dont on sort étonné de constater qu’on n’a pas vu le temps passer.
Il en est d’autres, courts, dont on se dit avec ravissement qu’ils viennent de réinventer le temps, son épaisseur et ses mystères, au point qu’il ne ‘plombera’ plus nos existences. C’est le cas de Gaff Aff . Tenter de le définir comme un spectacle musique-cirque-danse : on est encre loin du compte.
Planté à la droite du plateau un technicien affairé manipule du matériel-son ; il est peut-être régisseur de théâtre ou D J ; il ne lève surtout pas les yeux de ses platines. Le spectateur tourne les siens vers le plateau dont le sol a l’allure d’un 33 tours aux dimensions explosées. A l’arrière-plan des cloisons-paravents en carton, cette matière rêche, inhospitalière et surtout pas première, qu’on utilise pour emballer des objets fragiles ou précieux. Un de ces panneaux s’anime, tourne sur lui-même, traverse la scène, une main en sort puis un escogriffe au visage parfaitement inexpressif et au corps noueux d’acrobate. Il rajuste sa chemise blanche, la réinstalle dans son pantalon noir, tous deux trop vastes, se met à courir derrière son attaché-case lequel une fois posé à terre est devenu autonome et tourne en sens inverse du sien. L’homme a pris le contrepied de la réalité, remet tout en question tandis que la table de sons du complice laisse échapper des vibrations, des stridences et des musiques fragmentées ou hétéroclites. Les platines qu’il fait obstinément tourner crissent comme pour se venger, mais de quoi ? Il s’asseoit, déballe d’un carton un matériel électronique ; il est avide comme un gosse aux prises avec son cadeau de Noël. Son collègue a mis en branle les éléments de la cartonaille, les trouant, les découpant l’un après l’autre. Les paravents qu’il a empoignés pour les aligner face au public se sont couverts de silhouettes qui sont ses clones, des lumières vertes clignotent au lointain mimant des gratte-ciels. Devenu frénétique mais n’émettant que des borborygmes, l’énergumène ré-arpente sa plaque tournante, dépèce ses cartons, en extrait des figurines rigolottes qu’il convertit en sièges où il ne s’asseoira surtout pas, s’accroupissant plutôt à côté d’elles. Les deux compères étant Suisses allemands, on se rappelle les calendriers de l’Avent destinés aux enfants obnubilés par Noël qu’on fait patienter en ouvrant jour après jour une fenêtre pré-découpée qui libère une figurine ou une friandise. Ils ont aussi été inventés pour conjurer les mauvais sorts , le froid et la nuit de l’hiver qui tombe si vite. Et l’on cesse de penser, tout est à la fois limpide et brouillé. Les cartons ont fait leur temps, la mystification a pris un tour métaphysique et s’en va vers un terme improbable. Des salves de joie vous ont secoué mais vous ne vous souvenez plus quand. Après coup, cartésiens que nous sommes, on se sent en danger d’intellectualiser le souvenir de ce spectacle dont les mots et repères ont été bannis pour que chacun y trouve ce qu’il ne cherchait peut-être plus. Martin Zimmermann est le manipulateur-manipulé qui fait tout déraper. Dimitri de Perrot est le faux technicien mais le vrai musicien qui rend tout possible. Et ce tout-là est au
Théâtre Artistic Athévains, jusqu’au 30 décembre, mardi 20h, mercredi, jeudi 19h, vendredi, samedi 20h30, dimanche 16h . Réservations : 01 43 56 38 32